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La Suisse rouvre la porte au nucléaire : « Le peuple aura le dernier mot ». Entretien avec Nicolas Kolly

Le 19 juin, le Conseil national a levé par 106 voix contre 88 l'interdiction de construire de nouvelles centrales nucléaires, emboîtant le pas au Conseil des États. Une décision « historique » pour le conseiller national Nicolas Kolly (UDC/FR), qui plaide pour un mix énergétique incluant l'atome. Sécurité d'approvisionnement, financement, déchets, votation à venir : il répond à nos questions.

Dimitri Fontana
5 juillet 2026
7 min de lecture

Moins de dix ans après avoir voté la sor­tie pro­gres­sive du nucléaire, la Suisse cor­rige le tir : en levant l’in­ter­dic­tion de construire de nou­velles cen­trales, ins­crite dans la loi depuis 2017, le Conseil natio­nal referme une paren­thèse et rend au pays la liber­té de recou­rir à toutes les tech­no­lo­gies bas car­bone.

Il était temps, car le monde de 2026 n’est plus celui de 2017. Tan­dis que l’élec­tri­fi­ca­tion de la socié­té – mobi­li­té, chauf­fage, indus­trie, numé­rique – accroît consi­dé­ra­ble­ment les besoins en cou­rant, la guerre en Europe a rap­pe­lé une évi­dence trop long­temps négli­gée, à savoir que l’éner­gie est affaire de sou­ve­rai­ne­té, et qu’un pays qui dépend de ses voi­sins pour s’é­clai­rer et se chauf­fer ne dis­pose pas plei­ne­ment de son des­tin. Or chaque hiver, la Suisse importe de l’élec­tri­ci­té en quan­ti­té, tri­bu­taire de réseaux étran­gers eux-mêmes sous ten­sion et de prix qu’elle ne maî­trise pas – un défi­cit que les renou­ve­lables, pour indis­pen­sables qu’elles soient, ne com­ble­ront pas seules, le solaire pro­dui­sant pré­ci­sé­ment au moment où l’on en a le moins besoin.

Nico­las Kol­ly (UDC, Fri­bourg) a por­té ce com­bat au Par­le­ment, et c’est avant la vota­tion popu­laire appe­lée à tran­cher la ques­tion qu’il expose ici ses argu­ments – les­quels sont solides.

Entretien

Le ven­dre­di 19 juin, le Conseil natio­nal a levé l’in­ter­dic­tion de construire de nou­velles cen­trales nucléaires, par 106 voix contre 88, après le Conseil des États. Vous saluez une déci­sion « his­to­rique ». Au-delà du sym­bole, que signi­fie concrè­te­ment ce vote pour la poli­tique éner­gé­tique suisse, et pour­quoi le qua­li­fiez-vous ain­si ?

Cette déci­sion est his­to­rique parce qu’elle met fin à une inter­dic­tion qui empê­chait la Suisse d’envisager serei­ne­ment toutes les solu­tions pour assu­rer son appro­vi­sion­ne­ment en élec­tri­ci­té.

Lever cette inter­dic­tion ne signi­fie pas qu’une nou­velle cen­trale sera construite demain, mais sim­ple­ment que nous renon­çons à exclure une tech­no­lo­gie bas car­bone par prin­cipe.

Depuis 2017, le contexte a pro­fon­dé­ment chan­gé : les besoins en élec­tri­ci­té aug­mentent, la sécu­ri­té d’approvisionnement est deve­nue une prio­ri­té et nous savons désor­mais que les seules éner­gies renou­ve­lables ne suf­fi­ront pas à cou­vrir tous nos besoins, notam­ment en hiver.

La semaine der­nière encore, le Conseil natio­nal ren­voyait le dos­sier au Conseil fédé­ral pour obte­nir des cla­ri­fi­ca­tions finan­cières. Aujourd’­hui, l’in­ter­dic­tion est levée. Com­ment arti­cu­lez-vous cette déci­sion de prin­cipe avec le fait que le finan­ce­ment de futures cen­trales (coûts, inves­tis­seurs, rôle de l’É­tat) reste à pré­ci­ser ?

Il n’y a aucune contra­dic­tion. Tant que la construc­tion de nou­velles cen­trales était inter­dite, dis­cu­ter de leur finan­ce­ment n’avait pas de sens. La pre­mière étape consiste à redon­ner cette pos­si­bi­li­té à la Suisse.

Ensuite seule­ment vien­dront l’analyse des besoins, le choix de la tech­no­lo­gie la plus adap­tée, puis les ques­tions de coûts et de finan­ce­ment. On ne peut pas éla­bo­rer un plan de finan­ce­ment pour un pro­jet dont on ne connaît ni la taille, ni la tech­no­lo­gie, ni le calen­drier.

Les Aca­dé­mies suisses des sciences estiment qu’une nou­velle cen­trale ne serait pas rac­cor­dée au réseau avant 2050, et uni­que­ment avec un sou­tien éta­tique. En quoi cette échéance loin­taine répond-elle aux besoins d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de la Suisse à court et moyen terme ?

Il faut pen­ser au-delà de 2050. Les besoins en élec­tri­ci­té ne s’arrêteront pas à cette date. À court et moyen terme, la Suisse peut s’appuyer sur l’hydraulique, sur la pro­lon­ga­tion des cen­trales exis­tantes lorsqu’elle est sûre et auto­ri­sée, ain­si que sur le déve­lop­pe­ment des renou­ve­lables. Mais il faut déjà pré­pa­rer l’étape sui­vante.

Construire une cen­trale nucléaire est un pro­jet de long terme, rai­son de plus pour ne pas attendre que le pro­blème soit devant nous.

Vous avez rap­pe­lé récem­ment que le nucléaire repré­sente « 0,0 décès par TWh pro­duit, même en tenant compte de Tcher­no­byl et de Fuku­shi­ma ». Sur quoi repose ce chiffre, et que répon­dez-vous à ceux pour qui la ques­tion du sto­ckage des déchets reste le véri­table point aveugle de cette éner­gie ?

Le chiffre exact est de 0,03 décès par TWh pro­duit. Il est le résul­tat d’analyses effec­tuées par des orga­nismes inter­na­tio­naux tels que l’UNS­CEAR (Uni­ted Nations Scien­ti­fic Com­mit­tee on the Effects of Ato­mic Radia­tion), l’IPCC (Inter­go­vern­men­tal Panel on Cli­mate Change) ou l’U­NECE (Uni­ted Nations Eco­no­mic Com­mis­sion for Europe). Comme je l’ai rap­pe­lé lors du débat au Conseil natio­nal, si l’on com­pare objec­ti­ve­ment les dif­fé­rentes tech­no­lo­gies, l’hydroélectricité pré­sente sta­tis­ti­que­ment un bilan plus lourd en rai­son de catas­trophes majeures, comme la rup­ture du bar­rage de Ban­qiao en Chine en 1975. Pour­tant, per­sonne ne remet en cause l’hydroélectricité en Suisse. Si un bar­rage comme la Grande Dixence venait à céder, quelle qu’en soit la cause, les consé­quences seraient dra­ma­tiques. Le risque doit donc être appré­cié de manière cohé­rente pour toutes les formes de pro­duc­tion d’électricité.

S’agissant des déchets, il existe des solu­tions. La Suisse dis­pose aujourd’hui d’un pro­jet concret de dépôt géo­lo­gique pro­fond déve­lop­pé par la NAGRA, qui suit actuel­le­ment la pro­cé­dure d’autorisation. Par ailleurs, les tech­no­lo­gies évo­luent. La France recycle déjà une par­tie impor­tante des matières valo­ri­sables conte­nues dans les com­bus­tibles usés, et des pro­jets inno­vants, comme ceux déve­lop­pés par Trans­mu­tex, visent à réduire encore la quan­ti­té et la durée de radio­toxi­ci­té des déchets ultimes. Le débat sur les déchets est légi­time, mais il est inexact de pré­tendre qu’aucune solu­tion n’existe ou qu’aucun pro­grès n’est réa­li­sé.

Vous avez sou­li­gné, après le black-out espa­gnol, que la pro­duc­tion solaire décen­tra­li­sée com­plique la ges­tion du réseau. Quelle place réser­vez-vous au solaire et aux autres renou­ve­lables, en forte crois­sance en Suisse, dans un mix qui inclu­rait de nou­velles cen­trales ?

Je suis favo­rable au déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables. Mais elles doivent com­plé­ter notre appro­vi­sion­ne­ment, pas rem­pla­cer les sources pilo­tables. L’hydraulique, le nucléaire, le solaire et l’éolien ont cha­cun leur rôle. Le solaire pro­duit prin­ci­pa­le­ment en été et dépend de la météo. Pour garan­tir un appro­vi­sion­ne­ment sûr toute l’année, notam­ment en hiver, nous avons besoin d’un mix éner­gé­tique diver­si­fié, qui com­prend le nucléaire afin de limi­ter aus­si nos émis­sions de CO₂.

En sep­tembre 2024, vous invi­tiez les Verts suisses à s’ins­pi­rer des Verts fin­lan­dais, qui ont fini par sou­te­nir le nucléaire. Ce ral­lie­ment n’a pas eu lieu en Suisse. Com­ment l’ex­pli­quez-vous, et pen­sez-vous encore pos­sible de faire évo­luer ce camp d’i­ci la vota­tion ?

Dans plu­sieurs pays, y com­pris en Fin­lande, une par­tie des éco­lo­gistes a recon­nu que le nucléaire pou­vait contri­buer à atteindre les objec­tifs cli­ma­tiques. En Suisse, ce débat évo­lue plus len­te­ment, pro­ba­ble­ment parce que l’opposition au nucléaire fait par­tie de l’identité his­to­rique des Verts. J’espère néan­moins que le débat se recen­tre­ra pro­gres­si­ve­ment sur les faits scien­ti­fiques plu­tôt que sur des posi­tions idéo­lo­giques.

Vous écri­vez que « le der­nier mot appar­tien­dra au peuple ». En 2017, les Suisses vali­daient la sor­tie pro­gres­sive du nucléaire. Pour­quoi pen­sez-vous qu’ils sont prêts, moins de dix ans plus tard, à faire le che­min inverse et quel est le prin­ci­pal mes­sage que vous sou­hai­tez leur adres­ser avant ce scru­tin ?

Parce que les cir­cons­tances ont pro­fon­dé­ment évo­lué depuis 2017. Les besoins en élec­tri­ci­té aug­mentent for­te­ment avec l’électrification de notre socié­té, la guerre en Europe a rap­pe­lé l’importance de la sou­ve­rai­ne­té éner­gé­tique et cha­cun constate aujourd’hui que les renou­ve­lables, aus­si indis­pen­sables soient-elles, ne suf­fisent pas à elles seules. Mon mes­sage est simple : il ne s’agit pas de choi­sir entre nucléaire et renou­ve­lables, mais de garan­tir à notre pays une élec­tri­ci­té sûre, abor­dable, pro­duite autant que pos­sible en Suisse et avec le moins d’émissions de CO₂ pos­sible. Le peuple aura le der­nier mot, et je suis convain­cu qu’il mène­ra ce débat avec prag­ma­tisme.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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