lundi 15 juin 2026
LesObservateurs.ch
Menu
En direct
Médias

Concentration des médias, rapport Alloncle et fenêtre d’Overton : grand entretien avec Édouard Chanot (OJIM)

Dimitri Fontana
25 avril 2026
10 min de lecture

L’Observatoire du jour­na­lisme (OJIM) s’est impo­sé au fil des années comme un acteur bien iden­ti­fié du pay­sage média­tique fran­çais. Par son tra­vail de veille et d’analyse cri­tique, il observe les rap­ports de force, les logiques d’influence et les évo­lu­tions du monde de l’information.

Pour nous autres Suisses, ces débats dépassent lar­ge­ment la France. Concen­tra­tion des médias, plu­ra­lisme des opi­nions, ave­nir de l’audiovisuel public, mon­tée des régu­la­tions euro­péennes sur la parole en ligne : autant de sujets qui concernent désor­mais l’ensemble de l’espace fran­co­phone.

L’occasion d’évoquer avec le jour­na­liste Édouard Cha­not, nou­veau direc­teur de la rédac­tion de l’O­JIM, l’état des médias, les menaces qui pèsent sur le plu­ra­lisme et les grands enjeux de l’année 2026.

Entretien

Vous venez de prendre la direc­tion de l’OJIM. Pour ceux qui vous connaissent sur­tout à tra­vers vos inter­ven­tions média­tiques, pou­vez-vous reve­nir sur votre par­cours de jour­na­liste et sur ce qui vous a conduit aujourd’hui à cette res­pon­sa­bi­li­té ?

J’ai 40 ans. J’ai à vrai dire com­men­cé dans les médias en 2013 avec la créa­tion de l’OJIM ! J’ai réa­li­sé des vidéos pour son fon­da­teur, Claude Chol­let, avant de gar­der des rela­tions très ami­cales avec lui. Il m’a deman­dé il y a quelques semaines de reve­nir avec une mis­sion : pro­fes­sion­na­li­ser l’Observatoire. J’ai accep­té avec enthou­siasme, car je crois fon­da­men­ta­le­ment en son uti­li­té pour faire évo­luer le cli­mat média­tique. J’ai déjà publié deux livres pour l’OJIM : L’Empire Net­flix, l’emprise du diver­tis­se­ment (2022) et Brèche dans le mains­tream, l’âge des alter­na­tives média­tiques (2025).

Entre 2013 et 2026, j’ai pas­sé plu­sieurs années au sein de la radio russe Sput­nik France. Je suis deve­nu rédac­teur en chef de l’antenne pari­sienne en 2020. J’ai aus­si été rédac­teur en chef web de RT France entre 2022 et 2023. Je dirige depuis 2023 et avec grand plai­sir l’émission « Chocs du monde », le maga­zine des crises et de la pros­pec­tive inter­na­tio­nales de TV Liber­tés, pilier de la mou­vance média­tique alter­na­tive.

Beau­coup de Fran­çais ont le sen­ti­ment d’un rétré­cis­se­ment du débat public, avec des opi­nions sur­re­pré­sen­tées et d’autres mar­gi­na­li­sées. La diver­si­té poli­tique et intel­lec­tuelle des rédac­tions vous paraît-elle aujourd’hui mena­cée ?

Tout dépend de ce que vous regar­dez : la diver­si­té média­tique s’est rétré­cie par­mi les médias domi­nants, mais a explo­sé ailleurs ! Depuis les années 2010, les médias alter­na­tifs ont émer­gé, per­met­tant l’expression d’une infor­ma­tion ou d’opinions jusque-là inter­dites.

Un chiffre : le JT de 20h de TF1 était vu par 10 mil­lions de per­sonnes en 2010. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 5 les bons jours. Le 20h n’est plus la grand-messe infor­ma­tion­nelle des Fran­çais. C’est une évo­lu­tion consi­dé­rable dans la fabrique de l’opinion, qui cherche désor­mais l’info ailleurs.

En termes socio­lo­giques, la « fenêtre d’Overton », qui déli­mite le média­ti­que­ment accep­table et qui se déplace avec le temps, s’est agran­die. Deux leviers l’ont per­mis : bien sûr, le levier tech­no­lo­gique : le smart­phone qui per­met de fil­mer pour quelques cen­taines d’euros, alors qu’il fal­lait plu­sieurs camé­ras jusque-là, et qui per­met aus­si de consul­ter ces nou­veaux médias. Le second levier est éco­no­mique : le modèle du don a garan­ti à ces médias leur indé­pen­dance, en rup­ture avec la main­mise des grandes for­tunes ou de l’État sur l’information. Bien sûr, cette indé­pen­dance reste fra­gile et mena­cée.

La semaine der­nière, le quo­ti­dien Libé­ra­tion s’en pre­nait à l’OJIM (et à d’autres asso­cia­tions), en s’attaquant au dis­po­si­tif qui per­met de défis­ca­li­ser à 66% les dons que nous rece­vons. Eux touchent bien sûr 6 mil­lions de l’État et 17 mil­lions de Daniel Křetínský, mais ils veulent nous pri­ver de nos res­sources. Pas de doute : les médias domi­nants ne lâche­ront pas faci­le­ment leur main­mise sur les esprits.

La concen­tra­tion des médias entre quelques grands groupes est désor­mais un fait éta­bli. Concrè­te­ment, com­ment cela influence-t-il les lignes édi­to­riales, le recru­te­ment des jour­na­listes et la diver­si­té réelle des points de vue ?

En effet, Ber­nard Arnault, pre­mière for­tune fran­çaise, a la main sur Les Échos et Le Pari­sien. Xavier Niel, 12ᵉ for­tune, sur Le Nou­vel Obs, Le Monde, Télé­ra­ma, etc., Křetínský sur Libé. Das­sault sur Le Figa­ro. Bouygues sur TF1/LCI. Saa­dé sur BFMTV. Bol­lo­ré sur CNews, etc. La liste est longue, et il faut y ajou­ter la pre­mière for­tune, celle de l’État fran­çais, qui tient France TV, Radio France, etc.

J’aimerais indi­quer quelque chose d’intéressant, dont je parle dans un essai en citant des sources au sein des médias prin­ci­paux. Ce modèle des grandes for­tunes exis­tait déjà au XIXᵉ siècle. On le retrouve dans les romans de Bal­zac. Mais une chose a dis­pa­ru. Car autre­fois, le modèle était plus « ver­tueux » : on s’abonnait à un jour­nal, et grâce aux abon­ne­ments, celui-ci était ren­table. Bien sûr, l’investisseur pou­vait s’acheter de l’influence, mais il avait aus­si et sur­tout un retour finan­cier sur son inves­tis­se­ment. Mais Inter­net a fait explo­ser le sys­tème : la presse écrite s’est effon­drée, les abon­ne­ments aus­si. Consé­quence : l’investisseur n’a plus de retour finan­cier sur son inves­tis­se­ment. Que lui reste-t-il ? L’influence. Le sys­tème s’est poli­ti­sé.

L’audiovisuel public fran­çais tra­verse une zone de fortes tur­bu­lences : contes­ta­tion poli­tique, inter­ro­ga­tions bud­gé­taires, accu­sa­tions de par­tia­li­té. Nous avons sui­vi avec inté­rêt la com­mis­sion d’en­quête sur l’au­dio­vi­suel public fran­çais, dont le rap­port doit bien­tôt être publié. Une réforme en pro­fon­deur vous paraît-elle inévi­table ?

Des évo­lu­tions sont déjà pal­pables. D’une cer­taine manière, la peur a chan­gé de camp. Plu­sieurs enquêtes évoquent le cli­mat au sein des rédac­tions de France TV et Radio France depuis la Com­mis­sion, l’angoisse au sein de la direc­tion. Ils n’étaient pas habi­tués à répondre de leurs actes. Nous avons appris le 21 avril der­nier que les frais de dépla­ce­ment pour cou­vrir le der­nier fes­ti­val de Cannes ont été revus à la baisse.

Mais cela ne suf­fi­ra pas, il fau­dra main­te­nir la pres­sion sur ces médias publics. L’OJIM compte bien y contri­buer. Vous avez rai­son que l’exigence de réforme doit être pour­sui­vie. D’abord sur la dimi­nu­tion des coûts. Avec 4 mil­liards de dota­tion publique pour l’audiovisuel public, cela fait en moyenne 130€ par foyer en France. Il faut réduire la fac­ture (payée via la TVA) pour les Fran­çais. Et pour répondre à la neu­tra­li­té inexis­tante, il faut une réforme de l’ARCOM et appli­quer l’interdiction d’engagement mili­tant aux jour­na­listes du ser­vice public. Par ailleurs, il est pos­sible de lier l’exigence bud­gé­taire et édi­to­riale en cou­pant les pro­grammes biai­sés, comme la pla­te­forme Slash qui, sous cou­vert de conte­nu pour les jeunes, pro­pose du wokisme.

En Suisse aus­si, les ques­tions de plu­ra­lisme, de finan­ce­ment public et de confiance envers les médias deviennent cen­trales. Voyez-vous dans l’ensemble fran­co­phone une évo­lu­tion com­mune des sys­tèmes média­tiques ?

C’est une cer­ti­tude dans l’ensemble du monde occi­den­tal. À l’origine, il y a une pro­messe tra­hie : les médias disaient qu’ils seraient des contre-pou­voirs, ils sont en réa­li­té deve­nus les ser­vi­teurs dociles du pou­voir en place.

Le taux de confiance en France et aux USA envers les médias se situe à 30%. En Suisse visi­ble­ment à 40. Chose inté­res­sante, les deux tiers de l’opinion en France disent suivre l’actualité. Ils la suivent désor­mais dif­fé­rem­ment. Depuis que je tra­vaille dans des médias alter­na­tifs, je me rends compte d’une chose : le public alter­na­tif n’est pas « com­plo­tiste » comme le disent ses détrac­teurs. Ou s’il l’est, c’est peut-être sur­tout parce qu’il veut des réponses. En réa­li­té, il est très exi­geant. Je le vois au quo­ti­dien, quand il réagit à mes émis­sions notam­ment. Il s’informe à de nom­breuses sources : le plu­ra­lisme a explo­sé, y com­pris chez les consom­ma­teurs d’information. Ça, c’est un signe très posi­tif sur l’état de l’opinion.

L’Union euro­péenne mul­ti­plie les dis­po­si­tifs de régu­la­tion numé­rique et les textes enca­drant les pla­te­formes. S’agit-il selon vous d’une pro­tec­tion néces­saire des citoyens ou d’un risque crois­sant de contrôle de la parole publique ?

Je penche pour la deuxième réponse. Avec l’Europe de Bruxelles, et Ursu­la von der Leyen à sa tête, le débat public devient un objet de ges­tion admi­nis­tra­tive et poli­tique. Et les règle­ments sont très flous, ce qui ouvre la voie à l’arbitraire. Notam­ment avec le DSA, qui exige des pla­te­formes de contrô­ler les « atteintes aux pro­ces­sus élec­to­raux ». Des médias ont déjà été cen­su­rés, par exemple en Bul­ga­rie. L’interdiction de dif­fu­sion des médias russes à par­tir de 2022 a ouvert une porte par­ti­cu­liè­re­ment dan­ge­reuse. Inver­se­ment, l’UE vient en aide finan­ciè­re­ment à des médias biai­sés comme Radio Free Europe, alors que Donald Trump en avait cou­pé le bud­get.

Les réseaux sociaux ont long­temps été accu­sés de déré­gu­ler l’information. Ne sont-ils pas aus­si deve­nus, mal­gré leurs excès, l’un des der­niers espaces per­met­tant de contour­ner cer­tains mono­poles nar­ra­tifs ?

Le pre­mier, pas le der­nier ! C’est le pre­mier forum de dis­cus­sion. Pour le meilleur comme pour le pire, bien sûr. Mais je note­rai un exemple récent très posi­tif : en 2011, un rap­port d’une com­mis­sion d’enquête de l’Assemblée natio­nale sur les finan­ce­ments des syn­di­cats était enter­ré. Quinze ans plus tard, le tra­vail de Charles Alloncle a été mas­si­ve­ment sou­te­nu via les réseaux sociaux. On sau­ra lun­di 27 avril si son rap­port sera publié mais l’essentiel du tra­vail a déjà cir­cu­lé. Comme vous le dites, le « mono­pole nar­ra­tif » déte­nu par l’audiovisuel public a déjà sau­té.

Quels sont, selon vous, les grands fronts média­tiques de l’année 2026 : intel­li­gence arti­fi­cielle, guerre infor­ma­tion­nelle, cen­sure pri­vée, recom­po­si­tion poli­tique, crise du modèle éco­no­mique ?

Charles Alloncle a don­né le ton jusqu’à l’été sur la réforme néces­saire de l’audiovisuel public. L’OJIM entend bien prendre le relais, pous­ser à de nou­velles com­mis­sions d’enquête. Par exemple sur le ciné­ma fran­çais ? La ges­tion des films, finan­cés par l’argent public et pro­je­tés dans les salles obs­cures sans atti­rer les foules, méri­te­rait d’être éclai­rée.

Après l’été, la pré­si­den­tielle 2027 va s’accélérer. Je ne vous en dis pas plus, mais nous allons sur­veiller d’une manière assez nova­trice les jour­na­listes et les influen­ceurs, ceux qui pèse­ront sur les esprits et qui pour­raient impo­ser (une nou­velle fois) un can­di­dat dont les Fran­çais ne vou­dront pas. Ins­cri­vez-vous à notre news­let­ter pour ne rien man­quer !

Plus lar­ge­ment, êtes-vous opti­miste ou inquiet pour l’avenir du plu­ra­lisme dans l’espace fran­co­phone ? Et que fau­drait-il faire dès main­te­nant pour évi­ter un appau­vris­se­ment durable du débat public ?

Opti­miste comme je le disais plus tôt, même si les médias domi­nants ne lâche­ront rien faci­le­ment.

Votre deuxième ques­tion est pas­sion­nante. Je vais répondre sur le ter­rain de la tech, qui est incon­tour­nable quand on évoque les alter­na­tives infor­ma­tion­nelles. Je le disais, nous avons béné­fi­cié des inno­va­tions tech­no­lo­giques. Mais nous sommes aus­si hap­pés par les nou­velles tech­no­lo­gies : on parle de « binge-wat­ching » de séries Net­flix (le fait de regar­der com­pul­si­ve­ment des séries sur petit écran des nuits entières) ou de « doom­scrol­ling » sur Tik­Tok (zap­per tout aus­si com­pul­si­ve­ment des vidéos sans inté­rêt). C’est deve­nu évident : la tech peut géné­rer de la dépen­dance et de l’angoisse, et détruire la clar­té men­tale. Or, la pen­sée cri­tique ne se déve­loppe qu’avec l’attention pro­fonde que seules per­mettent la lec­ture ou l’écoute atten­tive. J’ajouterai que les médias, quels qu’ils soient, alter­na­tifs ou mains­tream, ont un rôle consi­dé­rable à ce niveau : ils peuvent main­te­nir les capa­ci­tés cog­ni­tives du public. Le pod­cast le per­met d’ailleurs tout par­ti­cu­liè­re­ment, mais sur un plan plus édi­to­rial c’est aus­si un impé­ra­tif, en révé­lant les faits et les nuances, sans mani­chéisme ni pré­ten­tion, en diver­si­fiant aus­si les points de vue. En clair : en ne pre­nant jamais l’auditeur, le lec­teur ou le spec­ta­teur pour un imbé­cile.

Pro­pos recueillis par Dimi­tri Fon­ta­na

Voir aussi

Édouard Cha­not, Brèche dans le mains­tream, La Nou­velle Librai­rie édi­tions, 98 pages, 9,00 €

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

Voir tous ses articles →
La Lettre des Observateurs

Chaque semaine, l’essentiel de l’actualité directement dans votre boîte mail.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *.

Nous encourageons les commentaires argumentés, documentés et respectueux. Les messages dont l'unique objet est la provocation, l'invective, le règlement de comptes ou la répétition de slogans sans lien avec le sujet traité pourront être modérés afin de préserver la qualité des échanges.