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Rencontre Parmelin/Zelensky à Genève : que vient faire la Suisse dans la galère ukrainienne ?

Cinq milliards de francs promis à la reconstruction de l'Ukraine, un rôle de médiateur évaporé, et une prudence budgétaire qui en dit long sur la sincérité de l'élan. Anatomie d'un engagement dont personne, à Berne, n'ose vraiment dire le prix ni la raison.

Dimitri Fontana
16 juin 2026
6 min de lecture

Lun­di soir, peu après vingt-deux heures, Guy Par­me­lin atten­dait sur le tar­mac de l’aé­ro­port de Genève l’a­vion d’un homme qu’il avait déjà reçu à Davos en jan­vier. « Je suis ravi de vous revoir », a lan­cé le pré­sident de la Confé­dé­ra­tion à Volo­dy­myr Zelens­ky, venu en marge du som­met du G7 d’É­vian. Bila­té­rale de cour­toi­sie, dira-t-on. Trois sujets au pro­gramme, selon le com­mu­ni­qué : les bons offices de la Suisse, la recons­truc­tion de l’U­kraine, un accord de libre-échange. Trois mots polis pour mas­quer une ques­tion que per­sonne n’a posée ce soir-là : qu’est-ce que la Suisse est venue cher­cher − ou don­ner − dans un conflit qui n’est pas le sien ?

La réponse mérite mieux que les élé­ments de lan­gage. Elle tient en trois constats, et aucun n’est flat­teur.

Premier constat : un médiateur que plus personne n’écoute sur le dossier ukrainien

La Suisse aime se racon­ter en faci­li­ta­trice de paix. Genève, ter­rain neutre ; les « bons offices » comme marque de fabrique sécu­laire. Cela, c’é­tait avant. Car dans cette guerre, le récit s’est effon­dré : en repre­nant les sanc­tions de l’U­nion euro­péenne contre Mos­cou, la Confé­dé­ra­tion a ces­sé d’être per­çue comme neutre par la Rus­sie, qui l’a ran­gée par­mi les « États inami­caux ». Un média­teur récu­sé par l’une des deux par­ties n’est plus un média­teur − c’est une par­tie pre­nante qui s’i­gnore.

Les faits le confirment sans appel : les pour­par­lers sérieux entre Kiev et Mos­cou se tiennent désor­mais à Riyad, à Abou Dha­bi, à Istan­bul. Pas à Genève. Le « som­met pour la paix » du Bür­gen­stock, en 2024, s’est même tenu sans la Rus­sie − une confé­rence pro-ukrai­nienne dégui­sée en effort de paix, dont l’i­nu­ti­li­té diplo­ma­tique était écrite d’a­vance.

Que reste-t-il, alors, des fameux « bons offices » que Par­me­lin évo­quait lun­di soir ? De la plom­be­rie : échanges de pri­son­niers, ques­tions huma­ni­taires, repré­sen­ta­tions consu­laires. Utile, sans doute. Mais appe­ler cela un rôle de média­tion relève de l’i­mage d’É­pi­nal que la Confé­dé­ra­tion entre­tient sur elle-même plus que d’une réa­li­té. Le pays a choi­si un camp − mal­heu­reu­se­ment − mais conti­nue de par­ler le lan­gage de la neu­tra­li­té. Or, on ne peut pas être à la fois juge et arbitre.

Deuxième constat : « six milliards d’aide » ou l’art de gonfler un chiffre

Le gou­ver­ne­ment aime rap­pe­ler que la Suisse a consa­cré, de février 2022 à fin 2025, 6,08 mil­liards de francs à l’U­kraine. Le chiffre impres­sionne. Il est aus­si, en grande par­tie, trom­peur.

Car que recouvre cette somme ? Sur les pre­miers trois mil­liards, plus de 2,5 mil­liards pro­ve­naient du Secré­ta­riat d’É­tat aux migra­tions − c’est-à-dire de l’ac­cueil, en Suisse, des réfu­giés ukrai­niens sous sta­tut de pro­tec­tion S. De l’argent dépen­sé sur le sol hel­vé­tique, pour des dépenses hel­vé­tiques : héber­ge­ment, aide sociale, sou­tien aux can­tons. Rebap­ti­ser cela « aide à l’U­kraine » est un tour de passe-passe comp­table. C’est de la dépense inté­rieure maquillée en géné­ro­si­té inter­na­tio­nale.

L’aide qui part réel­le­ment vers Kiev est d’un tout autre ordre de gran­deur − et c’est là que le troi­sième constat entre en scène.

Troisième constat : prudente avec son argent, généreuse en paroles

C’est ici que le dis­cours et les actes cessent de coïn­ci­der − et que le por­trait se pré­cise.

Berne a pro­mis cinq mil­liards de francs pour la recons­truc­tion de l’U­kraine d’i­ci 2036. Met­tons d’a­bord ce chiffre en pers­pec­tive : la Banque mon­diale estime le besoin total de recons­truc­tion à quelque 440 mil­liards de francs. La contri­bu­tion suisse pèse donc envi­ron 1 % du total − un geste, un sym­bole, pas un pilier. Et encore : 1,5 mil­liard seule­ment est bud­gé­té jus­qu’en 2028. Pour les 3,5 mil­liards res­tants, le finan­ce­ment n’est, à ce jour, même pas iden­ti­fié. On pro­met d’a­bord, on cher­che­ra l’argent ensuite.

Ajoutez‑y un der­nier détail, ins­crit noir sur blanc dans les textes du Conseil fédé­ral : sur ce plan de cinq mil­liards, un tiers est des­ti­né au sou­tien du sec­teur pri­vé suisse. Le Conseil fédé­ral man­date des entre­prises suisses pour mener les chan­tiers sur place ; en août 2025, Berne annon­çait une série de pro­jets − plus de 90 mil­lions de francs − confiés à des socié­tés hel­vé­tiques.

Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a là rien de scan­da­leux. Qu’un pays expor­ta­teur place ses entre­prises sur un grand chan­tier inter­na­tio­nal, c’est le métier d’un ministre de l’É­co­no­mie, et tous les États pra­tiquent ain­si l’aide liée. On ne demande pas à Guy Par­me­lin d’être pro­digue avec l’argent du contri­buable − on lui demande de ne pas le dila­pi­der. Et de ce point de vue, le bilan est hon­nête : il lâche le strict mini­mum poli­tique, condi­tionne la suite, et veille à ce qu’une part sub­stan­tielle revienne à l’é­co­no­mie suisse. C’est de la bonne ges­tion.

Mais c’est pré­ci­sé­ment là que le bât blesse. Car cette rigueur, on la cherche en vain dans le dis­cours. Le même enga­ge­ment que les com­mu­ni­qués pré­sentent comme un « signe fort de soli­da­ri­té » envers les vic­times de la guerre se révèle, à l’exa­men, cali­bré au franc près pour ne pas trop coû­ter et pour rap­por­ter à domi­cile. La géné­ro­si­té est dans les mots ; la pru­dence est dans les chiffres. Et cette pru­dence tra­hit quelque chose que l’emphase offi­cielle vou­drait mas­quer : on n’en­gage avec rete­nue, on ne sécu­rise des contre­par­ties, on ne dif­fère le gros de la dépense que lors­qu’on ne croit pas tout à fait à ce qu’on pré­tend por­ter. La Suisse n’aide pas l’U­kraine comme on aide ; elle y inves­tit comme on inves­tit − ce qui est légi­time, mais ne mérite pas le cos­tume de la cha­ri­té qu’on lui taille.

La vraie question

Mises bout à bout, les trois pièces des­sinent un enga­ge­ment ban­cal. Une média­tion qui n’existe plus mais qu’on conti­nue d’in­vo­quer ; un chiffre d’aide gon­flé par des dépenses faites chez soi ; une recons­truc­tion qui sert d’a­bord à arro­ser sa propre indus­trie. Le tout au moment où la Confé­dé­ra­tion impose des coupes bud­gé­taires dans ses propres pres­ta­tions.

Qu’on ne se méprenne pas : rien de tout cela n’est illé­gal, occulte ou frau­du­leux. Les mon­tants sont tra­cés, débat­tus au Par­le­ment, confiés à un délé­gué fédé­ral nom­mé­ment res­pon­sable. Le vrai pro­blème est plus banal et plus gênant : une déci­sion poli­tique dis­cu­table, prise au nom de valeurs abs­traites, mais dont les res­sorts réels − pla­cer ses entre­prises, soi­gner son image, exis­ter diplo­ma­ti­que­ment − sont rare­ment nom­més.

La ques­tion n’est donc pas « la Suisse se fait-elle escro­quer ? ». La ques­tion est : un petit État, qui a renon­cé à sa neu­tra­li­té opé­ra­tion­nelle dans ce conflit, a‑t-il rai­son d’en­ga­ger cinq mil­liards de francs publics − dont un tiers rever­sé à ses propres firmes − pour un pari géo­po­li­tique sur un pays dont l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale, la gou­ver­nance et l’a­ve­nir res­tent sus­pen­dus à l’is­sue d’une guerre ? Lun­di soir, sur le tar­mac de Genève, per­sonne n’a posé cette ques­tion.

Der­nière modi­fi­ca­tion le 17/06/2026

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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