Rencontre Parmelin/Zelensky à Genève : que vient faire la Suisse dans la galère ukrainienne ?
Cinq milliards de francs promis à la reconstruction de l'Ukraine, un rôle de médiateur évaporé, et une prudence budgétaire qui en dit long sur la sincérité de l'élan. Anatomie d'un engagement dont personne, à Berne, n'ose vraiment dire le prix ni la raison.
Lundi soir, peu après vingt-deux heures, Guy Parmelin attendait sur le tarmac de l’aéroport de Genève l’avion d’un homme qu’il avait déjà reçu à Davos en janvier. « Je suis ravi de vous revoir », a lancé le président de la Confédération à Volodymyr Zelensky, venu en marge du sommet du G7 d’Évian. Bilatérale de courtoisie, dira-t-on. Trois sujets au programme, selon le communiqué : les bons offices de la Suisse, la reconstruction de l’Ukraine, un accord de libre-échange. Trois mots polis pour masquer une question que personne n’a posée ce soir-là : qu’est-ce que la Suisse est venue chercher − ou donner − dans un conflit qui n’est pas le sien ?
La réponse mérite mieux que les éléments de langage. Elle tient en trois constats, et aucun n’est flatteur.
Premier constat : un médiateur que plus personne n’écoute sur le dossier ukrainien
La Suisse aime se raconter en facilitatrice de paix. Genève, terrain neutre ; les « bons offices » comme marque de fabrique séculaire. Cela, c’était avant. Car dans cette guerre, le récit s’est effondré : en reprenant les sanctions de l’Union européenne contre Moscou, la Confédération a cessé d’être perçue comme neutre par la Russie, qui l’a rangée parmi les « États inamicaux ». Un médiateur récusé par l’une des deux parties n’est plus un médiateur − c’est une partie prenante qui s’ignore.
Les faits le confirment sans appel : les pourparlers sérieux entre Kiev et Moscou se tiennent désormais à Riyad, à Abou Dhabi, à Istanbul. Pas à Genève. Le « sommet pour la paix » du Bürgenstock, en 2024, s’est même tenu sans la Russie − une conférence pro-ukrainienne déguisée en effort de paix, dont l’inutilité diplomatique était écrite d’avance.
Que reste-t-il, alors, des fameux « bons offices » que Parmelin évoquait lundi soir ? De la plomberie : échanges de prisonniers, questions humanitaires, représentations consulaires. Utile, sans doute. Mais appeler cela un rôle de médiation relève de l’image d’Épinal que la Confédération entretient sur elle-même plus que d’une réalité. Le pays a choisi un camp − malheureusement − mais continue de parler le langage de la neutralité. Or, on ne peut pas être à la fois juge et arbitre.
Deuxième constat : « six milliards d’aide » ou l’art de gonfler un chiffre
Le gouvernement aime rappeler que la Suisse a consacré, de février 2022 à fin 2025, 6,08 milliards de francs à l’Ukraine. Le chiffre impressionne. Il est aussi, en grande partie, trompeur.
Car que recouvre cette somme ? Sur les premiers trois milliards, plus de 2,5 milliards provenaient du Secrétariat d’État aux migrations − c’est-à-dire de l’accueil, en Suisse, des réfugiés ukrainiens sous statut de protection S. De l’argent dépensé sur le sol helvétique, pour des dépenses helvétiques : hébergement, aide sociale, soutien aux cantons. Rebaptiser cela « aide à l’Ukraine » est un tour de passe-passe comptable. C’est de la dépense intérieure maquillée en générosité internationale.
L’aide qui part réellement vers Kiev est d’un tout autre ordre de grandeur − et c’est là que le troisième constat entre en scène.
Troisième constat : prudente avec son argent, généreuse en paroles
C’est ici que le discours et les actes cessent de coïncider − et que le portrait se précise.
Berne a promis cinq milliards de francs pour la reconstruction de l’Ukraine d’ici 2036. Mettons d’abord ce chiffre en perspective : la Banque mondiale estime le besoin total de reconstruction à quelque 440 milliards de francs. La contribution suisse pèse donc environ 1 % du total − un geste, un symbole, pas un pilier. Et encore : 1,5 milliard seulement est budgété jusqu’en 2028. Pour les 3,5 milliards restants, le financement n’est, à ce jour, même pas identifié. On promet d’abord, on cherchera l’argent ensuite.
Ajoutez‑y un dernier détail, inscrit noir sur blanc dans les textes du Conseil fédéral : sur ce plan de cinq milliards, un tiers est destiné au soutien du secteur privé suisse. Le Conseil fédéral mandate des entreprises suisses pour mener les chantiers sur place ; en août 2025, Berne annonçait une série de projets − plus de 90 millions de francs − confiés à des sociétés helvétiques.
Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a là rien de scandaleux. Qu’un pays exportateur place ses entreprises sur un grand chantier international, c’est le métier d’un ministre de l’Économie, et tous les États pratiquent ainsi l’aide liée. On ne demande pas à Guy Parmelin d’être prodigue avec l’argent du contribuable − on lui demande de ne pas le dilapider. Et de ce point de vue, le bilan est honnête : il lâche le strict minimum politique, conditionne la suite, et veille à ce qu’une part substantielle revienne à l’économie suisse. C’est de la bonne gestion.
Mais c’est précisément là que le bât blesse. Car cette rigueur, on la cherche en vain dans le discours. Le même engagement que les communiqués présentent comme un « signe fort de solidarité » envers les victimes de la guerre se révèle, à l’examen, calibré au franc près pour ne pas trop coûter et pour rapporter à domicile. La générosité est dans les mots ; la prudence est dans les chiffres. Et cette prudence trahit quelque chose que l’emphase officielle voudrait masquer : on n’engage avec retenue, on ne sécurise des contreparties, on ne diffère le gros de la dépense que lorsqu’on ne croit pas tout à fait à ce qu’on prétend porter. La Suisse n’aide pas l’Ukraine comme on aide ; elle y investit comme on investit − ce qui est légitime, mais ne mérite pas le costume de la charité qu’on lui taille.
La vraie question
Mises bout à bout, les trois pièces dessinent un engagement bancal. Une médiation qui n’existe plus mais qu’on continue d’invoquer ; un chiffre d’aide gonflé par des dépenses faites chez soi ; une reconstruction qui sert d’abord à arroser sa propre industrie. Le tout au moment où la Confédération impose des coupes budgétaires dans ses propres prestations.
Qu’on ne se méprenne pas : rien de tout cela n’est illégal, occulte ou frauduleux. Les montants sont tracés, débattus au Parlement, confiés à un délégué fédéral nommément responsable. Le vrai problème est plus banal et plus gênant : une décision politique discutable, prise au nom de valeurs abstraites, mais dont les ressorts réels − placer ses entreprises, soigner son image, exister diplomatiquement − sont rarement nommés.
La question n’est donc pas « la Suisse se fait-elle escroquer ? ». La question est : un petit État, qui a renoncé à sa neutralité opérationnelle dans ce conflit, a‑t-il raison d’engager cinq milliards de francs publics − dont un tiers reversé à ses propres firmes − pour un pari géopolitique sur un pays dont l’intégrité territoriale, la gouvernance et l’avenir restent suspendus à l’issue d’une guerre ? Lundi soir, sur le tarmac de Genève, personne n’a posé cette question.
Dernière modification le 17/06/2026