« L’UE est en perdition, c’est un monstre corrompu…» : grand entretien avec Oskar Freysinger

« L’UE est en perdition, c’est un monstre corrompu...» : grand entretien avec Oskar Freysinger

Il y a des moments où l’histoire s’accélère sans bruit, où des décisions techniques engagent en réalité des choix de civilisation. La Suisse semble aujourd’hui se trouver à l’un de ces carrefours. Officiellement, il ne s’agit que d’un nouveau paquet d’accords avec l’Union européenne, d’ajustements juridiques, de mécanismes institutionnels destinés à “sécuriser” les relations bilatérales. Mais derrière cette apparente rationalité administrative se dessine une transformation bien plus profonde : celle du rapport de la Suisse à sa propre souveraineté.

Ce qui est en jeu dépasse largement la question commerciale : reprise dynamique du droit européen ; rôle accru des instances judiciaires supranationales ; mécanismes de sanctions en cas de divergence… Autant d’éléments qui interrogent directement le cœur de notre modèle politique. Peut-on encore parler de démocratie directe lorsque des pans entiers de la législation sont appelés à s’aligner automatiquement sur des décisions prises ailleurs ? Peut-on défendre un fédéralisme vivant dans un système de plus en plus centralisé et normatif ?

Le contraste est d’autant plus frappant que ces évolutions interviennent dans un contexte européen lui-même instable. Crises politiques à répétition, inflation réglementaire, soupçons de corruption au sommet des institutions, perte de confiance des peuples : l’Union européenne traverse une phase de fragilité structurelle. Faut-il, dans ces conditions, s’y arrimer plus étroitement, au risque d’en importer les dysfonctionnements ?

À ces interrogations s’ajoutent des tensions internes croissantes : pression démographique, saturation du logement, transformation du marché du travail, fragilisation du lien social. L’initiative “Pas de Suisse à 10 millions” portée par l’UDC n’est pas un épiphénomène : elle révèle une volonté claire d’une bonne partie du pays à conserver la maîtrise de son destin.

Dans ce moment charnière, une question s’impose, simple dans sa formulation mais lourde de conséquences : la Suisse peut-elle encore décider pour elle-même ?

Pour en débattre, nous avons interrogé Oskar Freysinger. Ancien conseiller d’État valaisan, figure intellectuelle et politique à part dans le paysage suisse, il porte depuis des années une critique frontale de l’intégration européenne. Avec lui, le débat quitte le terrain des euphémismes pour retrouver celui des principes.

Entretien

Ces nouveaux accords sont présentés comme une continuité des bilatérales. À vous entendre, il s’agirait plutôt d’un changement de nature. Où se situe, selon vous, la ligne de bascule ?

Là où la liberté de choix bascule dans la contrainte, le totalitarisme soft invoqué par Alexis de Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique » remplace la démocratie. Avec les bilatérales I et II, la reprise du droit était facultative. Avec ces pseudo-bilatérales III – qui ne sont qu’un contrat de soumission –, la reprise du droit UE – même futur – sera obligatoire. L’instance de décision finale sera la Cour de justice européenne, non plus le souverain (le peuple suisse) dont les prérogatives sont garanties par la Constitution suisse. En cas de non-obéissance, l’acte démocratique sera puni par des sanctions dont la nature sera décidée par l’UE.

La reprise dynamique du droit européen implique que la Suisse intègre des normes qu’elle ne décide plus. Est-ce encore compatible avec le principe de démocratie directe ?

Absolument pas. Tout le cheminement démocratique traditionnel impliquant la consultation préalable des cantons et des associations, le parlement et le peuple, est mis hors-jeu. De surcroît le peuple, à chaque votation, sera soumis à une pression intolérable par la menace de sanctions s’il ne devait pas obéir aux injonctions de l’UE.

Le volume même des textes en jeu (milliers de pages, renvois à un corpus juridique encore plus vaste) pose une question simple : le politique maîtrise-t-il réellement ce qu’il s’apprête à engager ?

Personne, à part l’UDC, n’a lu les mille pages. Elles servent surtout à noyer le poisson, qui consiste en un mécanisme délétère automatique en plusieurs étapes qui prive le citoyen suisse de son autodétermination en le perdant dans un processus qui n’existe que pour la galerie, mais qui ne change rien sur le fond : la Suisse devient pour l’UE ce que la Françafrique fut pour la France : une colonie.

En cas de refus d’appliquer certaines règles, la Suisse s’expose à des mesures de compensation. Dans ces conditions, la souveraineté n’est-elle pas formellement intacte, mais pratiquement neutralisée ?

C’est exactement ça. On ne dira pas « Tais-toi ! » au peuple, on lui dira « Cause toujours ». Les « mesures de compensation » sont en vérité des sanctions et plus elles s’annoncent douloureuses, moins le souverain suisse (le peuple) osera désobéir à ses maîtres étrangers.

Le rôle de la Cour de justice de l’Union européenne dans l’interprétation du droit devient central. Accepter qu’un droit extérieur s’impose, est-ce franchir une ligne rouge pour un pays comme la Suisse ?

Évidemment ! Dans un monde où le juridique supplante de plus en plus le politique, c’est crucial. Qui dit le droit détient le pouvoir. La politique suisse devra s’écraser devant un gouvernement de juges cooptés, étrangers à notre réalité nationale, dépourvus de légitimité démocratique et contraints de défendre leur propre camp.

On invoque souvent la “sécurité juridique” pour justifier ces accords. Mais un système fondé sur une production normative continue et évolutive n’introduit-il pas, au contraire, une forme d’instabilité permanente ?

Absolument. Comment le fait d’accepter sans analyse approfondie et sans débat des actes dont on ne sait encore rien pourrait-il apporter la sécurité du droit qui est fondamentale pour le bon fonctionnement de l’économie ? Et comment agir en toute sécurité avec l’épée de Damoclès de sanctions inconnues, voire mal définies, au-dessus de notre tête ?

L’Union européenne traverse aujourd’hui une phase de tensions politiques, économiques et institutionnelles. Est-il pertinent, dans ce contexte, de renforcer encore notre dépendance à son égard ?

Il faut être fou pour accrocher son wagon à un train qui fonce vers l’abîme. L’UE est en perdition, c’est un monstre corrompu, bureaucratique, antidémocratique et belliciste. Il vaut mieux rester à l’écart comme en 14-18 et 39-45, plutôt que d’être aspirés dans une guerre contre la Russie qui n’est pas la nôtre.

Le modèle européen repose sur une forte centralisation des décisions. Peut-il réellement coexister avec le fédéralisme suisse, ou finit-il nécessairement par l’éroder ?

Non, c’est impossible. En cas d’acceptation de l’accord de soumission, le fédéralisme suisse est mort, car les cantons n’auront plus de prérogatives propres. À chaque fois qu’un canton voudra prendre une décision souveraine qui est de son ressort, on lui dira que c’est contraire à telle ou telle directive de l’UE et donc illégal.

Il est dès lors d’autant plus choquant que la Conférence des gouvernements cantonaux (CdC) – organe sans légitimité démocratique – ait décidé qu’il ne faille pas la double majorité du peuple et des cantons pour décider de l’accord de soumission, un accord qui, pourtant, vide la démocratie directe de sa substance. Pour décider s’il faut couper les cornes aux vaches, il a fallu la double majorité, et pour un contrat mille fois plus important, elle ne serait pas nécessaire ? De qui se moque-t-on ?

Sur le plan démographique, la Suisse connaît une croissance soutenue. Le cap des 10 millions d’habitants cristallise les inquiétudes. Ce seuil vous paraît-il soutenable ? Plus largement, la question migratoire est souvent traitée sous l’angle économique. N’y a-t-il pas aussi un enjeu de cohésion, voire de continuité du pays ?

De nouveau, c’est la liberté de choix qui compte. Avec la libre circulation, les vannes ont été ouvertes sans garde-fous crédibles, malgré le fait que le peuple suisse ait dit OUI à l’initiative contre l’immigration de masse. On ne sélectionne pas, on prend tout ce qui vient, sans distinction notable. C’est délétère pour nos assurances sociales, la sécurité, le prix des terrains, les loyers, les salaires et j’en passe.

On nous dit que c’est pour combler un vide. Quel vide ? La faible natalité en Suisse est due à un trop-plein venu d’ailleurs qui a fait baisser massivement le pouvoir d’achat des familles et fait grimper le coût de la vie. Pourquoi ferait-on des enfants face à un avenir aussi obstrué !

D’autre part, si nous manquons prétendument tant de main-d'œuvre, comment se fait-il que nous ayons désormais un chômage à 5,2 % ? Et puisque nous avons fait entrer en Suisse tant d’astrophysiciens congolais et d’ingénieurs érythréens ces vingt dernières années, comme le prétendent nos élites, comment se fait-il qu’on ait un manque de main-d’œuvre qualifiée ? La vérité est que la libre circulation des personnes est une spirale descendante vers l’appauvrissement de la classe moyenne.

Les gagnants sont les grands capitaux globalisés, les multinationales et les GAFAM. Ils ont la haine du modèle suisse qui donne de « mauvaises idées » aux peuples assoiffés de liberté et qui refusent l’introduction d’un gouvernement global de technocrates, si cher à Palantir et aux Davosiens. Le premier pas vers la déshumanisation de nos sociétés fut le consumérisme. Le prochain consistera dans l’effet conjoint du transhumanisme, du robotisme et de l’IA. On va tout droit vers un « brave new world 2.0 ».

Peut-on parler d’une « intégration hypocrite » à l’œuvre, d’une « stratégie du pied dans la porte » ? Car le sentiment qui se dégage de cet alignement progressif sur l’UE est que l'on avance sans dire réellement vers quoi l’on va : une accumulation d’accords qui finit par produire une dépendance de fait.

Le processus sera le suivant : D’abord, on nous vendra l’accord de soumission comme un accord parfait pour lequel il n’y aurait pas d’alternative. Une fois cet accord accepté, on nous dira que c’est le pire des accords possibles, car avec lui, nous avons moins de droits que n’importe quel pays membre de l’UE (ce qui est vrai !). Dès lors – et c’est le but réel de cet accord –, on nous dira qu’il faut adhérer à l’UE, qu’il n’y a pas d’autre alternative. Rappelez-vous : à chaque fois qu’un politique vous dit que ce qu’il vous propose est sans alternative, c’est qu’il sait que c’est mauvais, qu’il veut vous entourlouper et qu’il y a d’excellentes alternatives, mais qu’il ne veut pas en parler.

Le cas du colonel Jacques Baud, placé sous sanctions par l’Union européenne, a marqué les esprits. Cette décision, véritable « lettre de cachet » moderne, ne repose sur aucun débat contradictoire. C'est aussi un puissant révélateur du fonctionnement de l'UE : on ne peut pas faire plus antinomique d'avec nos traditions politiques. Il est à noter que ce dossier n’a suscité aucune réaction notable du côté des autorités fédérales. Ce silence institutionnel pose question : traduit-il une forme de prudence diplomatique, ou révèle-t-il une évolution plus profonde dans notre soumission à des décisions prises hors de nos frontières ? 

Les « smart sanctions » condamnant une personne à l’exil intérieur (pratiqué en son temps par Ceaușescu en Roumanie) n’ont aucune base légale, car elles ne sanctionnent pas un acte pénal, mais une opinion contraire à la doxa dominante. Ce n’est pas un acte légal précédé d’une procédure judiciaire, c’est une punition d’ordre politique à des fins de rééducation d’un esprit rebelle. Par ce genre de sanctions, on statue un exemple pour faire taire d’autres voix critiques. Quant au silence de nos autorités, il est dû à un mélange de lâcheté et de calcul politique. Comment voulez-vous faire accepter par le peuple suisse un accord de soumission à une entité supranationale (l’UE) qui se révèle antidémocratique et punitive ? Il vaut mieux passer sur l’affaire comme chat sur braise.

Si ces accords sont acceptés, quelle Suisse se dessine à moyen terme ? Et à l’inverse, que se passerait-il réellement si le pays choisissait de refuser cette trajectoire ? 

En cas d’acceptation, la Suisse deviendra, du point de vue démocratique et institutionnel, une coquille vide. Fini la démocratie directe, la souveraineté, le fédéralisme et la neutralité. La Suisse rentrera dans le rang des pays clientélistes. Au mieux, on sera un état affairiste comme les Émirats arabes unis (mais sans pétrole) ou Singapour. Le peuple paiera pour se donner l’illusion d’être libre.

Si le peuple refuse, on verra de nombreuses opportunités apparaître, car on aura maintenu le système qui a fait notre force à travers les âges. Certes, il faudra se bouger les fesses et prendre en marche le train du multilatéralisme, qui est inarrêtable. L’avenir n’appartient pas à des systèmes sclérosés comme l’UE, mais à des États-nations dynamiques, flexibles et imaginatifs, caractérisés par une quote-part de l’État basse, des lois libérales et un sens aigu de l’innovation. Je vous rappelle la phrase de Thucydide : « La force d’une cité ne se mesure pas à l’épaisseur de ses murs et au nombre de ses navires, mais au caractère de ses citoyens. » Ayons le courage de nager contre le courant qui nous emporte vers la chute. Seuls les lâches et les opportunistes disent oui à tout et rien. Savoir dire non, en revanche, exige du caractère et du courage. Pour ma part, je pense qu’une majorité des Suisses porte en soi cet ADN rebelle qui nous vient de nos ancêtres et a permis la construction d’une nation unie dans la diversité et unique dans l’histoire.

Propos recueillis par Dimitri Fontana, 21/05/2026

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