« Si tu veux vraiment partir en Syrie, sois prête à tout », conseille une adolescente

Francetv info a pu entrer en contact avec une adolescente candidate au jihad. Elle explique ses motivations, mais aussi l'itinéraire à suivre pour rejoindre la Syrie et la zone contrôlée par l'Etat islamique.

Ce sera sa quatrième tentative. Ses parents ont confisqué son passeport, mais "dès qu'[elle a] tout ce qu'il faut", Dounia* "bouge direct". Objectif : rejoindre les jihadistes de l'Etat islamique en Syrie. En attendant de pouvoir mettre son plan à exécution (piquer les papiers d'identité de sa sœur, "Inch Allah"), cette adolescente du sud-est de la France poste des photos de combattants et de combattantes de l'Etat islamique sur Facebook. C'est en nous intéressant à ces clichés que nous l'avons contactée, via le faux profil d'une Parisienne de 15 ans que nous avons créé pour comprendre le rôle des réseaux sociaux dans la radicalisation de certaines jeunes filles. 

Née de parents musulmans peu pratiquants, Dounia s'est "repentie" – c'est-à-dire qu'elle s'est remise à pratiquer – il y a près d'un an. Quelques mois plus tard, à trois reprises, elle a tenté de partir. A chaque fois sans succès : ses proches l'en ont empêchée après avoir découvert ses plans. Méfiants, ses parents ont fini par cacher son passeport.

"Pendant le voyage, t'es en mode 'koufar' [mécréant]"

"Si tu savais comment je veux y aller, tu peux même pas savoir", confie la jeune fille. Elle a 16 ans et affirme avoir arrêté les cours au printemps dernier "parce que ça [la] gavait d'enlever le voile". En attendant son propre départ, elle affirme même avoir "fait rentrer" deux "sœurs" en Syrie. Itinéraire, numéro de passeurs, Dounia a tout. C'est "un frère" déjà sur place, avec qui elle parle et va "se marier, Inch'Allah", qui les lui a fournis. Comme pour beaucoup de départs, le recrutement des candidats est très horizontal, fait de tuyaux que les adolescents se passent au gré des besoins de chacun.

"Moi j'te conseille, si tu veux y aller, va maintenant", assène Dounia. De n'importe où en Europe, mais si possible plutôt d'Italie, il faut rejoindre Istanbul en Turquie. Entre "111 et 250" euros le vol. Puis, toujours en avion, parvenir à Gaziantep, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière syrienne. "Pendant le voyage, il faut que t'enlèves ton voile, pas de voile, rien. T'es en mode koufar [mécréant] bien maquillée, les ongles et tout, même les talons", détaille Dounia, qui nous promet de nous donner le nom de l'hôtel à indiquer au taxi dès l'atterrissage.

Là, t'appelles le passeur", lequel viendra "te chercher le soir même ou le lendemain matin", directement dans la chambre d'hôtel, mais "faut que tu sois en niqab""Les passeurs, c'est des bons musulmans, il craint Allah, il travaille pour la Dawla [de ad-dawla al-islāmiyya fi l-ʿirāq wa-š-šhām, le nom arabe de l'Etat islamique en Irak et au Levant]", rassure-t-elle encore. Intarissable, Dounia raconte le trajet en minibus jusqu'à la frontière. Mais aussi la possible feinte de la police, qui risque de faire mine de nous poursuivre. Mais "'t'inquiète pas", "elle aussi, elle est payée par la Dawla", c'est-à-dire par l'Etat islamique, affirme-t-elle.

"Le mieux, c'est que tu te maries sur Skype"

Une fois en Syrie, les jeunes filles sont conduites dans une maison de femmes. "Le mieux, c'est que tu te maries sur Skype", propose Dounia, qui prévient quand même que certains frères de l'Etat islamique sont des "pervers" qui ne font "que chercher une 2e ou une 3e femme, donc si tu veux partir, sois prête à tout". Le potentiel mari viendra alors nous chercher et l'Etat islamique nous fournira "tout gratuit". Une maison, un matelas, un frigo, mais "pas de canapé", car on peut être amené à déménager à tout moment "en moins d'une heure".

Quant au quotidien, entre "sciences" et "couture de niqab", les "sœurs" apprennent parfois à se défendre. Mais "crois pas que tu vas être avec les hommes" pour combattre, avertit la jeune fille.

"La ceinture de bombes, tu l'achètes là-bas"

"Si tu veux vraiment partir, sois prête à tout", martèle quand même Dounia. "Ton mari peut mourir" ou être gravement mutilé, énumère l'adolescente sans aucun trouble dans la voix. Aucune émotion, à peine une pointe d'excitation quand elle lance : "Et s'ils t'attrapent [les peshmergas kurdes qui combattent les islamistes], ils vont te violer, ils vont t'enlever les ongles, te faire souffrir"... Elle aura "une ceinture de bombes" en permanence autour de la taille, pour se "faire péter" plutôt que d'être arrêtée. "Tu l'achètes là-bas", dit-elle.

rchent à Raqqa (Syrie), bastion des jihadistes de l'Etat islamique, le 31 mars 2014.  (REUTERS )

Par Salomé Legrand

Mis à jour le 14/11/2014 | 18:59 , publié le 14/11/2014 | 14:33

Ce sera sa quatrième tentative. Ses parents ont confisqué son passeport, mais "dès qu'[elle a] tout ce qu'il faut", Dounia* "bouge direct". Objectif : rejoindre les jihadistes de l'Etat islamique en Syrie. En attendant de pouvoir mettre son plan à exécution (piquer les papiers d'identité de sa sœur, "Inch Allah"), cette adolescente du sud-est de la France poste des photos de combattants et de combattantes de l'Etat islamique sur Facebook. C'est en nous intéressant à ces clichés que nous l'avons contactée, via le faux profil d'une Parisienne de 15 ans que nous avons créé pour comprendre le rôle des réseaux sociaux dans la radicalisation de certaines jeunes filles.

Après quelques échanges sur la messagerie Facebook, nous passons sur Skype : "C'est moins cramer [sic, moins surveillé] que Facebook, ma sœur", nous explique-t-elle.

Née de parents musulmans peu pratiquants, Dounia s'est "repentie" – c'est-à-dire qu'elle s'est remise à pratiquer – il y a près d'un an. Quelques mois plus tard, à trois reprises, elle a tenté de partir. A chaque fois sans succès : ses proches l'en ont empêchée après avoir découvert ses plans. Méfiants, ses parents ont fini par cacher son passeport.

"Pendant le voyage, t'es en mode 'koufar' [mécréant]"

"Si tu savais comment je veux y aller, tu peux même pas savoir", confie la jeune fille. Elle a 16 ans et affirme avoir arrêté les cours au printemps dernier "parce que ça [la] gavait d'enlever le voile". En attendant son propre départ, elle affirme même avoir "fait rentrer" deux "sœurs" en Syrie. Itinéraire, numéro de passeurs, Dounia a tout. C'est "un frère" déjà sur place, avec qui elle parle et va "se marier, Inch'Allah", qui les lui a fournis. Comme pour beaucoup de départs, le recrutement des candidats est très horizontal, fait de tuyaux que les adolescents se passent au gré des besoins de chacun.

"Moi j'te conseille, si tu veux y aller, va maintenant", assène Dounia. De n'importe où en Europe, mais si possible plutôt d'Italie, il faut rejoindre Istanbul en Turquie. Entre "111 et 250" euros le vol. Puis, toujours en avion, parvenir à Gaziantep, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière syrienne. "Pendant le voyage, il faut que t'enlèves ton voile, pas de voile, rien. T'es en mode koufar [mécréant] bien maquillée, les ongles et tout, même les talons", détaille Dounia, qui nous promet de nous donner le nom de l'hôtel à indiquer au taxi dès l'atterrissage.

"Là, t'appelles le passeur", lequel viendra "te chercher le soir même ou le lendemain matin", directement dans la chambre d'hôtel, mais "faut que tu sois en niqab""Les passeurs, c'est des bons musulmans, il craint Allah, il travaille pour la Dawla [de ad-dawla al-islāmiyya fi l-ʿirāq wa-š-šhām, le nom arabe de l'Etat islamique en Irak et au Levant]", rassure-t-elle encore. Intarissable, Dounia raconte le trajet en minibus jusqu'à la frontière. Mais aussi la possible feinte de la police, qui risque de faire mine de nous poursuivre. Mais "'t'inquiète pas", "elle aussi, elle est payée par la Dawla", c'est-à-dire par l'Etat islamique, affirme-t-elle.

"Le mieux, c'est que tu te maries sur Skype"

Une fois en Syrie, les jeunes filles sont conduites dans une maison de femmes. "Le mieux, c'est que tu te maries sur Skype", propose Dounia, qui prévient quand même que certains frères de l'Etat islamique sont des "pervers" qui ne font "que chercher une 2e ou une 3e femme, donc si tu veux partir, sois prête à tout". Le potentiel mari viendra alors nous chercher et l'Etat islamique nous fournira "tout gratuit". Une maison, un matelas, un frigo, mais "pas de canapé", car on peut être amené à déménager à tout moment "en moins d'une heure".

Quant au quotidien, entre "sciences" et "couture de niqab", les "sœurs" apprennent parfois à se défendre. Mais "crois pas que tu vas être avec les hommes" pour combattre, avertit la jeune fille.

zutITQM

"La ceinture de bombes, tu l'achètes là-bas"

"Si tu veux vraiment partir, sois prête à tout", martèle quand même Dounia. "Ton mari peut mourir" ou être gravement mutilé, énumère l'adolescente sans aucun trouble dans la voix. Aucune émotion, à peine une pointe d'excitation quand elle lance : "Et s'ils t'attrapent [les peshmergas kurdes qui combattent les islamistes], ils vont te violer, ils vont t'enlever les ongles, te faire souffrir"... Elle aura "une ceinture de bombes" en permanence autour de la taille, pour se "faire péter" plutôt que d'être arrêtée. "Tu l'achètes là-bas", dit-elle.

"Tu sais, tu peux mourir n'importe quand, il ne faut pas que tu crains autre chose d'autre que Allah", rétorque Dounia quand on lui demande si elle n'a pas peur de mourir. Et de citer approximativement quelques versets du Coran : "En gros, 'même si vous avez peur, ne vous inquiétez pas vous serez récompensés par Allah', ça veut dire", explique-t-elle.  

* Le prénom et la voix ont été modifiés pour garantir son anonymat.

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