Démocratie et Syrie

Jan Marejko
Philosophe, écrivain, journaliste

La démocratie est le plus inapte des régimes lorsqu’il s’agit, pour un pays, d’affronter des défis en politique étrangère.

Devant une attaque comme Pearl Harbor ou Barbarossa, impossible de convoquer un parlement pour savoir si l’on va se défendre ou non. Le débat démocratique a des limites. La Suisse le savait autrefois puisque, plus démocratique que les autres, elle s’était déclarée neutre.

Cette faiblesse inhérente à la démocratie a été repérée en économie : les banques centrales ne dépendent pas de la volonté populaire. Là aussi, s’il fallait demander l’avis du peuple avant de baisser ou d’augmenter les taux d’intérêt, on s’enfoncerait dans des parleries sans fin. Cette faiblesse de la démocratie au plan économique est maintenant reconnue. Au plan géopolitique elle ne l’est pas, bien que l’historien grec Thucydide l’ait relevée lors des guerres du Péloponnèse au quatrième siècle avant notre ère. Mais l’histoire n’intéresse plus les gouvernants et à peine les gouvernés.

Aujourd’hui, avec la crise en Syrie, l’incompatibilité entre volonté populaire et crises interétatiques devient manifeste. Les uns, comme David Cameron, s’abritent derrière un parlement pour ne rien faire. Les autres, comme Obama ou Hollande, tentent de légitimer une éventuelle intervention en demandant à leurs élus de justifier à l’avance ce qu’ils veulent faire. Des deux côtés, c’est l’impasse. Partout, on parle de crise.

Le mot de crise est employé à tort et à travers depuis au moins trente ans. Dans une belle conférence qu’il a donnée à Genève, Jean-Claude Guillebaud a expliqué pourquoi il déteste ce mot, qui suggère qu’après une phase difficile, on reviendra au statu quo ante. Or, une crise, une vraie crise, comme celle de la communauté internationale aujourd’hui, ne permet pas de revenir à ce qui était avant. Dès lors, les pannes de l’Occident devant la Syrie pourraient impliquer que nous sommes sur le point d’assister à un bouleversement radical, non pas seulement au Proche-Orient, mais aussi dans ce qu’on appelle la communauté internationale. Tout le système interétatique, ONU comprise, pourrait s’effondrer, pour le meilleur ou pour le pire. La crise ne se produirait donc pas aujourd’hui qu’en Syrie, mais en Occident. Sûr que les djihadistes, eux, sont sensibles à ce possible développement.

Alain Finkielkraut dont les réflexions étaient autrefois profondes et pertinentes, s’est récemment effondré sur RCJ (radio des communautés juives) en tentant de justifier sa position en faveur d’une intervention contre Damas. Pas un mot sur la difficulté à assigner à Bashar al-Assad la responsabilité du gazage. Est-ce parce que Marine Le Pen a insisté sur cette difficulté qu’Alain Finkielkraut ne l’a même pas mentionnée ? A l’heure où ces lignes sont écrites, nous ne savons toujours pas si le président syrien ou ses proches ont ordonné d’envoyer du gaz sarin sur des civils. Nous ne le savons pas malgré tous les efforts d’un Julian Assange ou d’un Edgard Snowden pour rendre notre monde transparent.

Nous ne savons pas non plus ce qui va se passer, mais une chose est souhaitable. Qu’on comprenne enfin que le débat démocratique n’est pas une baguette magique permettant de résoudre tous les conflits, toutes les tensions. Qu’on comprenne enfin que les pays doivent se donner les moyens de prendre une décision et qu’une décision ne peut pas toujours être prise collectivement. Le Général de Gaulle l’avait senti autrefois. Il savait qu’un pays doit prendre des décisions en toute indépendance et qu’une décision ne peut pas être prise dans le cadre d’un débat citoyen. Nous ne le savons plus. Nous allons peut-être le réapprendre avec la crise syrienne.

Jan Marejko

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