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DSA : Bruxelles tisse sa toile sur la liberté d’expression et la Suisse a raison de s’en méfier

On nous l'avait vendu comme un grand nettoyage du numérique. Le DSA se révèle être un instrument de contrôle du discours dont la Commission européenne tient les manettes et qu'elle a déjà actionné lors d'élections nationales. La Suisse n'est pas liée par ce règlement, mais elle élabore en ce moment sa propre loi sur les plateformes, sous la pression de ceux qui rêvent de l'aligner sur Bruxelles.

Dimitri Fontana
19 juin 2026
11 min de lecture

Pré­sen­té comme un grand ménage d’In­ter­net, le règle­ment euro­péen sur les ser­vices numé­riques (DSA) ins­talle en réa­li­té un sys­tème de cen­sure dif­fuse. La Hon­grie vient d’en faire les frais lors d’é­lec­tions natio­nales. Or la Suisse, qui débat pré­ci­sé­ment en ce moment de sa propre loi sur les pla­te­formes, a tout inté­rêt à regar­der ce pré­cé­dent de près – et à se gar­der de copier le modèle bruxel­lois.

Un règlement qui glisse de l’illégal au « risqué »

Le DSA – voté en juillet 2022 et appli­qué aux pla­te­formes depuis juillet 2024 – est ven­du comme un outil de mise en ordre du numé­rique : lutte contre les conte­nus illi­cites, res­pon­sa­bi­li­sa­tion des géants du web, pro­tec­tion des uti­li­sa­teurs. Qui s’op­po­se­rait à com­battre l’ex­ploi­ta­tion des enfants, le ter­ro­risme ou la cyber­cri­mi­na­li­té ?

Le pro­blème tient au glis­se­ment opé­ré par le texte. Le règle­ment mêle des conte­nus réel­le­ment illi­cites à des notions floues : dés­in­for­ma­tion, dis­cours de haine, mani­pu­la­tion élec­to­rale, conte­nus « pré­ju­di­ciables au débat public ». Là où le modèle clas­sique de la liber­té d’ex­pres­sion pose une ques­tion simple – ce pro­pos viole-t-il une dis­po­si­tion pré­cise de la loi ? –, le DSA en sub­sti­tue d’autres, autre­ment plus élas­tiques : ce mes­sage peut-il accroître les ten­sions sociales ? Relève-t-il de la « dés­in­for­ma­tion » ? En période élec­to­rale, peut-il influen­cer les élec­teurs ?

Le juriste polo­nais Jer­zy Kwaś­niews­ki, pré­sident de l’Ins­ti­tut Ordo Iuris, résume le bas­cu­le­ment : la modé­ra­tion cesse d’être une réac­tion à un conte­nu illi­cite pré­cis pour deve­nir un outil de ges­tion de l’en­semble de l’en­vi­ron­ne­ment infor­ma­tion­nel. Les plus grandes pla­te­formes doivent désor­mais iden­ti­fier et atté­nuer des « risques sys­té­miques » – une caté­go­rie suf­fi­sam­ment vague pour englo­ber à peu près n’im­porte quel pro­pos déran­geant.

On mesure le che­min par­cou­ru en reli­sant la Cour de Stras­bourg qui, en 1976 déjà (arrêt Han­dy­side), affir­mait que la liber­té d’ex­pres­sion vaut aus­si pour les idées qui « heurtent, choquent ou inquiètent ». Un demi-siècle plus tard, ce prin­cipe sonne comme une cri­tique radi­cale de la poli­tique de l’U­nion.

Les « signaleurs de confiance » et l’arme de la dissuasion financière

Au cœur du dis­po­si­tif figurent les trus­ted flag­gers, ces « signa­leurs de confiance » dont les signa­le­ments doivent être trai­tés en prio­ri­té par les pla­te­formes. Le méca­nisme se défend pour des infrac­tions mani­festes – pédo­cri­mi­na­li­té, fraude, ter­ro­risme. Il devient pro­blé­ma­tique dès qu’il s’ap­plique aux pro­pos poli­tiques, reli­gieux ou phi­lo­so­phiques.

Car qui décerne ce sta­tut, et selon quels cri­tères ? Tout indique que ces signa­leurs penchent mas­si­ve­ment à gauche, libé­raux ou pro­gres­sistes, et qu’ils sont en par­tie finan­cés par la Com­mis­sion elle-même. Le sys­tème engendre une cir­cu­la­ri­té trou­blante : Bruxelles finance les orga­ni­sa­tions qui signalent les conte­nus, et les pla­te­formes, sous peine de sanc­tions, sont inci­tées à trai­ter ces signa­le­ments en prio­ri­té. Il n’existe pour­tant pas d’ar­bitre neutre de la véri­té – toute orga­ni­sa­tion porte sa vision du monde et ses inté­rêts.

La dis­sua­sion repose sur des sanc­tions sans pré­cé­dent : jus­qu’à 6 % du chiffre d’af­faires mon­dial annuel d’une pla­te­forme. L’ob­jec­tif est lim­pide : inti­mi­der et pous­ser à l’ex­cès de zèle. Face au choix entre lais­ser pas­ser un conte­nu contro­ver­sé ou le res­treindre, une pla­te­forme ration­nelle tran­che­ra le doute au détri­ment de l’u­ti­li­sa­teur. C’est ain­si que naît l’ef­fet dis­sua­sif : les uti­li­sa­teurs s’au­to­cen­surent, les pla­te­formes modèrent à l’ex­cès, le débat devient plus homo­gène – mais pas plus vrai.

La censure invisible : le danger le plus sérieux

La menace la plus grave n’est pas la sup­pres­sion spec­ta­cu­laire d’un mes­sage, aisée à repé­rer et à contes­ter. C’est la cen­sure dif­fuse, pro­cé­du­rale, invi­sible : réduc­tion de la por­tée (sha­dow ban­ning), démo­né­ti­sa­tion, aver­tis­se­ments acco­lés aux conte­nus, recom­man­da­tions sup­pri­mées, pro­fils ren­dus moins visibles. Le DSA et ses actes d’exé­cu­tion pré­voient expres­sé­ment l’ac­tion des algo­rithmes et la démo­né­ti­sa­tion comme ins­tru­ments.

Pour l’u­ti­li­sa­teur, c’est presque imper­cep­tible. For­mel­le­ment, son pro­pos existe tou­jours ; en pra­tique, il n’at­teint plus per­sonne. Il ne sait pas tou­jours qu’il a été sanc­tion­né, com­prend rare­ment pour­quoi, et dis­pose de moyens de recours déri­soires face à une grande pla­te­forme et ses sys­tèmes auto­ma­tiques.

Les défen­seurs du DSA objec­te­ront que ces déci­sions émanent de pla­te­formes pri­vées, non d’un bureau d’É­tat de la cen­sure. L’ar­gu­ment fait long feu : lors­qu’une entre­prise agit sous la pres­sion d’a­mendes colos­sales, d’au­dits et des orien­ta­tions de la Com­mis­sion, ses déci­sions ne sont plus vrai­ment pri­vées. C’est un modèle de coré­gu­la­tion où le pou­voir public ne com­mande pas expli­ci­te­ment la sup­pres­sion d’un conte­nu, mais façonne un envi­ron­ne­ment juri­dique qui pousse les pla­te­formes à le faire elles-mêmes. La cen­sure en gants blancs : pas de bureau offi­ciel, pas de déci­sion admi­nis­tra­tive, mais un sys­tème d’in­ci­ta­tions qui abou­tit au même résul­tat.

La Hongrie, banc d’essai grandeur nature

Ce que les cri­tiques redou­taient en théo­rie, la Hon­grie l’a vécu en pra­tique. Le 12 avril 2026, les élec­teurs hon­grois ont mis fin à seize ans de pou­voir de Vik­tor Orbán au pro­fit du pro-euro­péen Péter Magyar. Mais der­rière ce résul­tat se cache un pré­cé­dent inquié­tant.

Le 16 mars 2026, la Com­mis­sion euro­péenne acti­vait pour la pre­mière fois lors d’un scru­tin natio­nal le « méca­nisme de réponse rapide » (Rapid Res­ponse Sys­tem) du DSA, au motif d’un risque accru de dés­in­for­ma­tion. La Hon­grie offrait un ter­rain idéal : plus de 80 % des élec­teurs uti­lisent Face­book, et près des deux tiers en font leur prin­ci­pale source d’in­for­ma­tion. Meta, signa­taire du code de bonnes pra­tiques contre la dés­in­for­ma­tion, s’est alors confor­mée aux demandes.

Les effets furent docu­men­tés par la mis­sion d’ob­ser­va­tion de la Coa­li­tion pour des élec­tions libres et loyales (86 obser­va­teurs de qua­torze pays), codi­ri­gée par Ordo Iuris et l’a­mé­ri­caine Edmund Burke Foun­da­tion. Les comptes Face­book d’Orbán, de son ministre des Affaires étran­gères Péter Szi­j­jártó et du Fidesz ont reçu des noti­fi­ca­tions les infor­mant que leurs publi­ca­tions étaient rétro­gra­dées dans les fils d’ac­tua­li­té. Le par­ti sou­ve­rai­niste Mi Hazánk a subi pire encore : son chef László Torocz­kai a vu son pro­fil blo­qué pour toute la cam­pagne – en dépit d’une déci­sion de jus­tice hon­groise ren­due en sa faveur. Dans le même temps, Péter Magyar affi­chait des taux d’en­ga­ge­ment par abon­né dépas­sant ceux d’Orbán et même de Donald Trump, asy­mé­trie dif­fi­cile à expli­quer sans inter­ven­tion algo­rith­mique.

La pres­sion ne s’est d’ailleurs pas limi­tée au numé­rique. Plus de 16 mil­liards d’eu­ros de fonds euro­péens étaient gelés depuis des années, et le mes­sage adres­sé aux élec­teurs hon­grois était clair : ils ne seraient déblo­qués qu’en cas de vic­toire de Magyar. De fait, moins de deux mois après le scru­tin, Bruxelles dége­lait les 16 mil­liards. La mis­sion d’ob­ser­va­tion a certes jugé le décompte des voix régu­lier – ce n’est pas la sin­cé­ri­té du vote qui est en cause, mais les condi­tions asy­mé­triques de la cam­pagne.

Pourquoi cela concerne directement la Suisse

L’é­pi­sode hon­grois n’a rien d’i­so­lé. C’est, selon les termes mêmes des obser­va­teurs, le « test opé­ra­tion­nel » d’un dis­po­si­tif que la Com­mis­sion détient désor­mais et peut acti­ver à sa guise – pour tout scru­tin qu’elle juge­rait mena­cé. Or quatre élec­tions déci­sives se pro­filent l’an pro­chain en Pologne, en Ita­lie, en Espagne et en France, où les for­ma­tions sou­ve­rai­nistes pour­raient rebattre les cartes. Le DSA n’est lui-même qu’une pièce d’un édi­fice plus vaste, aux côtés du « Bou­clier démo­cra­tique euro­péen » et de son Centre euro­péen pour la rési­lience démo­cra­tique, entré en acti­vi­té en février 2026.

La Suisse n’est pas membre de l’U­nion et n’est pas liée par le DSA. Mais elle n’est pas pour autant spec­ta­trice : le 29 octobre 2025, le Conseil fédé­ral a mis en consul­ta­tion un avant-pro­jet de loi sur les pla­te­formes de com­mu­ni­ca­tion et les moteurs de recherche (LPCom), dont la consul­ta­tion s’est ache­vée le 16 février 2026. La ques­tion de savoir com­ment enca­drer Face­book, X, Tik­Tok ou Google est donc, en Suisse aus­si, sur la table – et c’est main­te­nant que se décide le modèle vers lequel le pays va pen­cher.

Sur le papier, le pro­jet suisse est plus mesu­ré que son cou­sin euro­péen. Il se concentre sur la trans­pa­rence et les droits des uti­li­sa­teurs : obli­ga­tion pour les grandes pla­te­formes d’in­for­mer et de jus­ti­fier la sup­pres­sion d’un conte­nu ou le blo­cage d’un compte, mise en place d’une pro­cé­dure interne de récla­ma­tion et d’un règle­ment extra­ju­di­ciaire des litiges. On y cher­che­rait en vain l’ar­se­nal le plus contes­table du DSA – l’o­bli­ga­tion d’at­té­nuer des « risques sys­té­miques » à la défi­ni­tion élas­tique, le réseau de « signa­leurs de confiance » adou­bés par le régu­la­teur, ou les amendes cal­cu­lées sur le chiffre d’af­faires mon­dial. La dif­fé­rence est de nature, pas seule­ment de degré : le texte suisse vise à pro­té­ger l’u­ti­li­sa­teur contre l’ar­bi­traire des pla­te­formes, là où le DSA enrôle les pla­te­formes comme bras armé de la modé­ra­tion publique.

C’est pré­ci­sé­ment cette dis­tinc­tion qu’il faut pré­ser­ver. Car les pres­sions à l’« har­mo­ni­sa­tion » avec le droit euro­péen sont constantes. L’or­ga­ni­sa­tion Algo­rithm­Watch CH en offre une illus­tra­tion lim­pide. Dans son ana­lyse de la régu­la­tion suisse, elle décrit les grandes pla­te­formes – Ins­ta­gram, X, Tik­Tok, You­Tube – comme des « boîtes noires » dont les algo­rithmes opaques et la concen­tra­tion du pou­voir d’o­pi­nion entre les mains de quelques mul­ti­na­tio­nales menacent le débat public. C’est, mot pour mot, le diag­nos­tic qui fonde le DSA, et Algo­rithm­Watch ne s’en cache pas : le règle­ment euro­péen lui sert de réfé­rence et d’ho­ri­zon. L’or­ga­ni­sa­tion a salué la LPCom comme une avan­cée tout en la jugeant insuf­fi­sante, et réclame des ajouts pour la rap­pro­cher du stan­dard bruxel­lois – allant jus­qu’à repro­cher au Conseil fédé­ral de « s’a­pla­tir devant Trump, Musk et consorts » pour avoir tar­dé à légi­fé­rer. Elle n’est pas seule : plu­sieurs voix de la socié­té civile, des par­tis et du monde aca­dé­mique poussent dans le même sens.

Le diag­nos­tic n’est pas absurde – nul ne conteste que les pla­te­formes concentrent un pou­voir consi­dé­rable. Mais le remède pro­po­sé recon­duit l’er­reur du DSA : confier à un appa­reil de régu­la­tion le soin de trier ce qui mérite d’être vu. La ten­ta­tion sera grande, au fil des révi­sions par­le­men­taires, d’« enri­chir » la LPCom de méca­nismes ins­pi­rés de Bruxelles. Ce serait une erreur : la tra­di­tion suisse de démo­cra­tie directe – où le citoyen vote plu­sieurs fois par an sur des sujets de fond – repose sur un pré­sup­po­sé que le DSA contre­dit fron­ta­le­ment, celui d’un citoyen adulte, capable de trier l’in­for­ma­tion, de sou­pe­ser des argu­ments contra­dic­toires et de tran­cher lui-même. Le modèle bruxel­lois part de la pré­misse inverse : celle d’un élec­teur à pro­té­ger contre les « mau­vaises » idées par le filtre conju­gué des ins­ti­tu­tions, des pla­te­formes et des fact-che­ckeurs agréés.

La vigi­lance s’im­pose enfin sur deux fronts que la fron­tière ne pro­tège pas. Les pla­te­formes appliquent sou­vent leurs règles de modé­ra­tion de manière glo­bale – un uti­li­sa­teur suisse peut subir les effets du DSA sans que la Suisse l’ait jamais adop­té. Et la méca­nique du levier finan­cier, éprou­vée en Hon­grie, rap­pelle que Bruxelles sait condi­tion­ner le ver­se­ment de fonds à des résul­tats poli­tiques : un pays qui négo­cie ses accords avec l’U­nion a tout inté­rêt à obser­ver de près cette manière de faire.

Garder la main sur son propre débat

Inter­net ne doit pas être une zone de non-droit : les conte­nus réel­le­ment illé­gaux appellent une réponse ferme, et les vic­times de la cyber­cri­mi­na­li­té méritent une vraie pro­tec­tion. Mais la fron­tière entre l’ap­pli­ca­tion de la loi et le contrôle du débat public doit res­ter nette. Toute res­tric­tion d’un pro­pos devrait repo­ser sur un fon­de­ment juri­dique clair, être pro­por­tion­née et réel­le­ment contes­table – et le dis­cours poli­tique, reli­gieux ou scien­ti­fique mérite une pro­tec­tion par­ti­cu­lière, même lors­qu’il dérange.

La ques­tion que pose le DSA est au fond simple : qui déci­de­ra des opi­nions visibles dans l’es­pace public numé­rique – le citoyen, le juge et la loi, ou la pla­te­forme agis­sant sous la pres­sion du régu­la­teur et de méca­nismes de signa­le­ment idéo­lo­gi­que­ment orien­tés ? L’Eu­rope se débat avec cette ques­tion ; la Suisse, elle, doit y répondre main­te­nant, sa propre loi étant en chan­tier. Fidèle à sa tra­di­tion de sou­ve­rai­ne­té et de confiance dans le juge­ment de ses citoyens, elle ferait bien de tenir une ligne claire : enca­drer les abus des pla­te­formes sans pour autant impor­ter la machine à modé­rer bruxel­loise. Et de regar­der le pré­cé­dent hon­grois pour ce qu’il est – un aver­tis­se­ment.


Sources

Dimitri Fontana
Dimitri Fontana

Dimitri Fontana est un observateur des grands enjeux contemporains. Il s’intéresse particulièrement aux questions de société, aux mutations politiques européennes et aux dynamiques géopolitiques à l’œuvre en Europe de l’Est. Ses travaux portent sur les rapports de force culturels, identitaires et stratégiques qui traversent le continent.

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