L’Europe de la défense : un échec programmé

Albert Leimgruber
Rédacteur

L’Europe de la défense : un échec programmé

 

A la sortie de la seconde guerre mondiale, les alliés occidentaux ont fondé l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) dans l’objectif d’unir leurs forces militaires en cas d’une invasion soviétique. La guerre froide venait de débuter et la crise du blocus de Berlin a servi d’accélérateur pour la création de cette alliance militaire. Parallèlement, dès les années 1950, la Communauté européenne (CE) commença à prendre forme. Une des composantes de cette Europe unie devait être une communauté de défense. Mais depuis plus de soixante ans, la création d’une Europe de la défense n’a jamais vu le jour. Les intérêts des états membres de la CE étaient trop divergeant.

 

La dernière tentative de concrétiser une union militaire européenne a été lancée en décembre 2017. Elle a pour nom « coopération structurée permanente » (CSP). L’objectif est de créer un cadre institutionnel permettant aux pays membre de l’UE de développer des projets militaires communs. 17 initiatives concernant la surveillance maritime, la construction de véhicules d’infanteries blindés ou encore un commandement médical intégré sont déjà prévus (1). Cette initiative européenne inquiète les Etats-Unis qui craignent de perdre leur influence sur la politique de sécurité européenne.

 

Pourtant, la réunion du Conseil des affaires étrangères de l’UE de décembre dernier, lançant l’Europe de la défense par le biais de la CSP, a été quadrillée par Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, et promue par Javier Solana (son ante-prédécesseur), et Joshka Fischer, ex-ministre des affaires étrangères allemand (qui défendait notamment le bombardement de la Serbie par l’OTAN). Toujours dans ce dernier mois de l’année 2017, le président français Emmanuel Macron avait confirmé une énième fois que la défense européenne ne se concevait que comme une composante de l’OTAN.

 

Mais la France qui est la première puissance militaire de l’UE, attend toujours le soutien de la puissance allemande (1ère économie de l’UE) qui se préciserait par un rapprochement industriel poussé entre Paris et Berlin. Or, en France, les experts industriels et militaires craignent que ce partenariat soit extrêmement déséquilibré, car rendant l’armée française dépendante de l’économie allemande, très proche des intérêts américains.

 

Les ministres allemands et français de la défense ont récemment annoncé la constitution d’une nouvelle force d’intervention européenne composée de dix pays et dirigée par la France. La troupe, qui aurait du être opérationnelle en juin 2018 s’est avérée irréalisable. Cette initiative a vu le jour en dehors du cadre de l’UE et donnerait une grande place à la Grande-Bretagne, malgré le Brexit.

 

La Commission européenne pousse parallèlement, depuis juin 2017, la création d’un Fonds européen de la défense (FED) pour soutenir une industrie de défense européenne transnationale et une harmonisation des normes. En ponctionnant dans le budget de l’Union, l’objectif de la FED serait de combler des déficits qui rendent les capacités militaires de l’Europe dépendantes des États-Unis ; ravitaillement en vol, imagerie satellitaire, transport tactique et stratégique… Tout en restant dans le cadre de l’OTAN.

 

La dernière trouvaille de la Commission pour soutenir l’Europe de la défense a été d’élaborer un plan d’action pour créer un « Schengen militaire », toujours en concertation avec l’OTAN, afin de faciliter les transports de troupes et de matériel au sein de l’Union européenne. En effet, la circulation militaire à l’intérieur des territoires européens, négligée depuis bien longtemps, est freinée par une multitude de formalités administratives et un manque d’infrastructures adéquates. Ces mesures permettront à toutes les armées de l’OTAN, et particulièrement aux puissances extérieures à l’Europe continentale comme les États-Unis, de circuler sans entrave sur les territoires européens.

 

En résumé, l’Europe de la défense se heurte depuis les années 1950 à de nombreux obstacles, dont celui des intérêts divergents des Etats est de loin le plus insurmontable. En effet, l’Europe reste composée d’Etats dont l’identité et l’histoire sont radicalement différentes. L’Union européenne regroupe en son sein des anciennes puissances maritimes, comme le Royaume-Uni, la France, l’Espagne, le Portugal et les Pays-Bas, et des puissances continentales comme l’Allemagne. Les Etats du sud font face à une crise migratoire en méditerranée, d’autres plus au nord s’inquiètent de la stabilité dans la mer baltique. Certains Etats pratiquent une politique interventionniste, d’autres, comme la Finlande, la Suède ou l’Autriche ont une tradition de neutralité. Comment créer une défense commune entre Etats que presque tout oppose ?

 

Les opérations communes européennes n’ont jamais été menées par l’Union européenne. La campagne militaire contre la Lybie en 2011 a été menée par la France et l’Allemagne. Le bombardement de la Syrie du 11 avril dernier a réuni la France, le Royaume-Uni et bien sûr les Etats-Unis. La guerre contre l’Irak menée en 2003 a démontré une profonde rupture au sein de l’Union européenne. Il n’existe aucune vision sécuritaire européenne commune. L’Europe de la défense restera un projet irréalisable. Toutes les tentatives de la ranimer sont d’avance vouées à l’échec.

 

(1)  https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-europe-de-la-defense-ou-l-205082

 

Albert Leimgruber

17 juin 2018

 

 

Un commentaire

  1. Posté par Dominique Schwander le

    Selon les accords Reagan-Gorbatchev, le pacte de Varsovie et l’OTAN devaient être dissouts. La première chose à faire est de dissoudre l’OTAN puis les pays européens pourront organiser leur défense et la payer.

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