Trappes : « déséquilibré » ou terroriste ?
Au soir de la fusillade de Trappes, Emmanuel Macron a mis en cause « les idées qui s’installent » et la gauche a désigné le Rassemblement national. En 2022, après le meurtre de Lola par une Algérienne sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, le gouvernement français dénonçait la « récupération » de ceux qui liaient le crime à la politique migratoire. La justice n’a pas changé de règle entre les deux drames : c’est la tolérance envers la récupération qui varie selon le camp visé.
Vendredi soir, à Trappes, Emmanuel Macron a qualifié la fusillade du matin de tournant, en y voyant « la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, en raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne ». La formule fait l’impasse sur l’école Ozar Hatorah, l’Hyper Cacher, l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray et la basilique de Nice, que Jordan Bardella lui a aussitôt rappelées, comme sur ce jeune homme à la peau mate qu’un assaillant du Bataclan aurait épargné d’un « Toi, t’es des nôtres ! », selon un témoignage recueilli par Le Parisien deux jours après le 13 novembre 2015. L’Élysée l’a restreinte dans la soirée à la seule couleur de peau, mais le président ne s’en est pas tenu au constat : il a appelé à ne pas « baisser la tête » face aux « idées qui s’installent » et pourraient « justifier » de tels comportements, désignant ainsi une responsabilité politique : celle de la droite en général et du Rassemblement national en particulier.
Après Lola, l’« indécence » ; après Trappes, l’évidence
Le 14 octobre 2022, Lola, jeune française de souche de 12 ans, était violée puis sauvagement assassinée à Paris par Dahbia Benkired, une Algérienne sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, condamnée en octobre 2025 à la perpétuité incompressible. Lorsque le Rassemblement national et Les Républicains ont mis en cause la politique d’expulsion du gouvernement, la Première ministre Élisabeth Borne a demandé à Marine Le Pen de respecter la douleur des parents, le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti a jugé honteux de « se servir du cercueil » de l’enfant, et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a dénoncé l’« indécence » des nationalistes. Un an plus tard, après la mort de Thomas, poignardé à 16 ans lors d’un bal de village à Crépol, dans la Drôme, le procureur de Valence mettait en garde contre « des dénonciations sans preuve, des spéculations ou interprétations hâtives », avant que le porte-parole du gouvernement, Olivier Véran, ne concède devant le Sénat que « ce n’était pas une rixe, c’était une attaque ». Ironie, si l’on peut dire : la justice a depuis retenu comme circonstance aggravante le racisme envers « la race blanche et la nation française ».
Après Trappes, le ton est tout autre. Samedi, dans le cortège opposé au congrès du Rassemblement national à Orléans, Clémentine Autain ou Sophie Binet ont imputé l’attaque au discours de ce parti, selon BFMTV, comme l’a fait auprès de l’AFP le maire de Trappes, Ali Rabeh, et Olivier Faure, tout en écartant une « responsabilité directe », a dénoncé la stigmatisation des musulmans. L’avocat de la famille de la victime demande de son côté que l’enquête établisse les « sources idéologiques » du tireur, en visant les thèses du « grand remplacement » et la campagne présidentielle en cours. Aucun membre du gouvernement n’a jugé ces propos indécents à ce jour, et seul le RN a parlé d’« opération de récupération ». Aucun lien du suspect avec un mouvement n’a pourtant été rendu public, et le seul mobile qu’il ait revendiqué renvoie aux pillages commis en marge de la mobilisation du 17 octobre, au cours desquels au moins 3 000 commerces ont été vandalisés selon le ministre du Commerce.
Une asymétrie que les faits ne justifient pas
L’inversion est d’autant plus frappante que, dans le premier cas, le lien entre délinquance et immigration s’appuie sur des chiffres officiels. En 2024, les étrangers, qui représentent près de 9 % de la population selon l’Insee, comptaient pour 18 % des personnes mises en cause pour homicide, 20 % pour coups et blessures volontaires et 30 % pour vols violents sans arme, selon la réponse du ministère de l’Intérieur à une question écrite de décembre 2025. Dans le second, le lien entre le discours d’un parti et le geste d’un tireur isolé ne repose, à ce stade, sur aucun élément de l’enquête.
On doit reconnaître à la justice antiterroriste de ne pas avoir changé de règle : le parquet national antiterroriste (PNAT) se saisit lorsque l’enquête établit l’adhésion de l’auteur à une idéologie, et laisse au parquet local ceux que leurs troubles psychiques semblent mieux expliquer : sur les 59 attaques à mobile islamiste commises en France depuis 2012 que nous avons recensées, il s’est saisi de 46, et, parmi les huit attaques racistes recensées, il ne s’était saisi d’aucune avant l’assassinat de Hichem Miraoui à Puget-sur-Argens, en juin 2025, dont l’auteur avait diffusé des vidéos racistes avant et après les faits. Kévin T., qui s’est félicité, selon Le Monde, d’avoir « vengé les commerçants » en s’en prenant aux Noirs et aux Arabes, relève de la même qualification, et le PNAT s’est saisi de l’enquête le jour même : sa décision n’a rien d’un tournant, elle reproduit celle de 2025, ce qui suffit à démentir la « première fois » proclamée par le chef de l’État.
La récupération médiatique, de Merah à Trappes
Les médias ont une très lourde part dans ce deux poids, deux mesures. En mars 2012, après les meurtres de militaires à Toulouse et Montauban puis la tuerie de l’école Ozar Hatorah, la presse a relayé, sur la foi du Canard enchaîné puis du Point, la piste de trois militaires du régiment de parachutistes de Montauban signalés pour des démonstrations nazies, tandis que François Bayrou affirmait à Grenoble que la vie politique n’était pas « étrangère » au climat qui se dégradait en France, en dénonçant le fait de « montrer du doigt les uns ou les autres en raison de leur présence dans le pays ». Deux jours plus tard, le tueur se révélait être un certain Mohamed Merah, qui se disait moudjahid et lié à Al-Qaïda, et la piste du « climat » s’effondrait, au grand dam de certains médias. Nicolas Chapuis, journaliste au Monde, ira même jusqu’à poster un « off de rédaction » :
« Putain, je suis dégoûté que ça soit pas un nazi. »
Le vocabulaire des titres suit la même pente. En 2022, les réactions du RN et de LR au meurtre de Lola étaient présentées comme une affaire de « récupération », le mot figurant jusque dans le titre du JDD ; en 2026, celles de la gauche après Trappes deviennent sous la plume de BFMTV la dénonciation d’un « climat délétère, raciste et xénophobe » entretenu par un parti « tenu en partie responsable de l’attaque ».
Kévin T., le coupable providentiel
Cette frénésie se comprend mieux si l’on se souvient du terrain sur lequel la gauche reculait depuis plusieurs années. Lola en 2022, Thomas à Crépol en 2023, puis Philippine, étudiante tuée en septembre 2024 et enterrée dans le bois de Boulogne par un Marocain déjà condamné pour viol, sous le coup d’une obligation de quitter le territoire et arrêté à Genève, avaient installé dans l’opinion le lien entre immigration et insécurité que les chiffres du ministère de l’Intérieur viennent étayer. La mort d’Élias, 14 ans, tué d’un coup de machette pour son téléphone à Paris en janvier 2025 par deux mineurs de 16 et 17 ans déjà connus pour vols et port d’arme, a en outre révélé l’impuissance d’une justice qui les avait laissés en liberté malgré leurs récidives, selon l’Inspection générale de la justice. Aucun de ces drames n’a été présenté par l’Élysée comme un « tournant » pour la nation.
Avec Kévin T., tireur blanc qui dit avoir visé des Noirs et des Arabes, la gauche, pour le dire trivialement, « en tient un », et elle entend qu’il occupe la scène médiatique le plus longtemps possible, jusqu’à en faire le visage d’un « climat » imputé au Rassemblement national. Le chef de l’État, qui avait pointé vendredi les « idées qui s’installent », a pourtant reconnu au cours du même déplacement, interrogé sur la montée des discours racistes, que « le terrorisme qu’on a vécu certainement l’a accéléré », désignant ainsi, sans les nommer, les attentats islamistes des quinze dernières années.
Le discours n’aura d’ailleurs pas suffi à lui gagner la ville : au moment où il quittait Trappes, vendredi, son cortège a été insulté et pris en chasse par des habitants, comme le montrent des vidéos circulant sur les réseaux sociaux.
À Zurich, la même information pour chaque affaire
En Suisse, la question de ce que l’on dit des auteurs a été tranchée par les urnes. Après que l’exécutif rose-vert de la ville de Zurich eut cessé de mentionner la nationalité des suspects dans les communiqués de police, les électeurs du canton ont accepté le 7 mars 2021, à 55,21 %, un contre-projet qui oblige la police à indiquer la nationalité des auteurs comme celle des victimes, l’initiative de l’UDC, qui réclamait en outre l’origine des naturalisés, ayant été rejetée. En imposant la même transparence pour chaque affaire, quel que soit le profil de l’auteur ou de la victime, les Zurichois ont fait le choix de la symétrie, celle-là même qui manque cruellement au débat français depuis vendredi.
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