« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (32)

Suite et fin

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Chapitre VI (3)

Avoir touché du doigt ce « conflit civilisationnel » m’a permis de comprendre le
conflit entre mes parents et moi. Nous avons vécu le même genre de problèmes
que celui que vivent les migrants entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil.
Je fais le parallèle : mes grands-parents correspondent au pays d’origine : le vieux monde; mes parents correspondent à la première génération de migrants : le pont entre le vieux et le nouveau monde, pour des Pakistanais il s’agit du voyage Asie-Europe, pour mes parents il s’agit de la guerre 40-45 ; ma génération correspond à la deuxième génération de migrants : le monde moderne,
contemporain.
Mes parents étaient un pont entre mes grands-parents et moi, mais ils étaient
encore très ancrés dans le monde passé. Ils n’ont pas su comprendre que j’étais
sortie de ce monde et qu’ils n’avaient plus d’autorité sur moi.
Dès l’âge de 5 ans quand j’ai voulu partir à la découverte du vaste monde avec
Tintin, je voulais quitter le monde antique de mes parents pour aller dans le monde moderne de Tintin... Somme toute, Tintin a été mon guide spirituel...
Contrairement à l’ami Sayed, quand j’ai rencontré des problèmes, et les tuiles
n’ont pas manqué, je ne me suis pas repliée dans le passé, je ne suis pas
retournée vers la religion, la famille, encore plus éloignée.

Quand, à la fin des années 70, à Bruxelles, je ne trouvais pas de travail, en partie
parce que j’étais « une divorcée », j’ai pensé à me jeter sous un train. J’ai aussi
pensé à aller jeter des bombes, par exemple au Parlement qui me semblait le
symbole de l’establishment qui me refusait. Ce qui m’a retenue c’est mon refus
de m’avouer vaincue : « vous n’aurez pas ma peau ! » Au lieu de retourner dans
la maison de mon père et de me soumettre, je suis partie en Suisse où j’ai été
accueillie parce que j’avais un diplôme à offrir, dont la Suisse avait besoin. Les
migrants qui offrent des diplômes compatibles sont accueillis alors que les sans
diplômes sont considérés comme parasites et refoulés. Je vis depuis plus de 30
ans en Suisse, je m’y sens intégrée mais je sais que je serai toujours « étrangère ».
Cela ne me dérange pas. Ce qui, par contre, m’interpelle plus c’est que, quand je
vais en Belgique, j’y suis plus étrangère qu’en Suisse... Je m’y sens étrangère, mais aussi les gens, même les membres de ma famille, me perçoivent comme
étrangère... Moi, je suis Flamande émigrée dépaysement d’un Balti à New York...

L’Histoire ne retourne pas en arrière... Nous allons de l’avant. C’est un chemin
fatiguant comme sur la moraine du Baltoro : trois pas en avant, un pas en arrière... mais on va quand même de l’avant... Nos traditions et nos religions
resteront dans notre patrimoine culturel, mais nous sommes en train de vivre une nouvelle Renaissance qui bouleverse les valeurs que nous croyions immuables. Aux XV° et XVI° siècles, les idées révolutionnaires se sont répandues grâce à l’imprimerie. Aujourd’hui elles se répandent à la vitesse d’Internet et instantanément... world wide ...Tiers-Monde compris. Fatalement on va devoir adopter, au niveau de notre petite planète, un dénominateur commun : la laïcité, les droits de l’homme et la démocratie.
Bien sûr « les pouvoirs » qui sentent qu’ils sont en train de perdre leur "pouvoir" s’accrochent et ruent dans les brancards... mais les récalcitrants ne peuvent pas arrêter un attelage qui est lancé et finit toujours par l’emporter.
J’ai fini par adopter la devise de Guillaume le Taciturne et des princes d’Orange :
« Je maintiendrai ! »

De nombreuses années plus tard, je me rends au vernissage d’une exposition de
peinture. J’y rencontre un monsieur qui avait été mon patient... Nous échangeons quelques mots courtois du genre
-« Excusez-moi, je ne me souviens plus de votre nom mais je sais qu’il s’agissait
d’une cheville et d’une épaule... »
-« Exactement... »
-« Ca va bien maintenant ? »
-« Oui, oui j’ai repris l’entraînement et tout est rentré dans l’ordre... »
-« Ca vous plait ces peintures ?... »
-« A mon avis c’est du bluff merdique mais c’est très « in »...
-« Alors nous avons les mêmes dégoûts... »
Nous rions et puis à l’improviste il me dit :
-« Ma femme est allée faire une cure thermale avec ses amies à Abano Terme. Je
suis seul à la maison, est ce que je peux vous inviter à aller manger une pizza... en tout bien, tout honneur... simplement comme ça, pour ne pas « parler aux
murs » tout seul, chez moi, ce soir ... »
Je n’ai rien de spécial, j’accepte...
En fait ce monsieur avait été mon patient pour une rééducation après une mauvaise chute... il était agent de sécurité ou agent de police... je n’avais pas osé
demander de détails... je savais qu’il voyageait sur les avions de la Swissair comme agent en civil et un jour il avait fait sa chute malheureuse à l’occasion
d’une intervention musclée...
Fatalement on se met à raconter... je raconte mes aventures au Pakistan et en Inde...
-« Oui, je me souviens que vous aviez raconté votre voyage en montagne... »     Et  puis on bavarde encore un peu tout en picorant dans notre pizza et en buvant
encore une petite goute de merlot et puis il me demande :
-« Vous avez encore des nouvelles de ce pakistanais que vous connaissiez ici ? »
-« Moi, non et vous ?... »
-« Ben... il n’habite plus en Suisse... il a réussi à s’installer en Italie, plus ou moins grâce à un mariage... »
-« Ah, mais alors, je vois que vous le connaissez mieux que moi... »
Il se met à rire...
-« Entre nous, tout à fait en confidence... et de toutes façons c’est de l’histoire
ancienne... il y a prescription... bien que... enfin... votre copain... c’était un drôle de zigoto... »
-« Ah bon ?... »
-« Ben oui, il avait quand même une histoire louche pour laquelle il avait été en
tôle dans son pays... puis ici il nous a servi d’interprète... on l’a tenu à l’œil... je
ne peux pas vous raconter beaucoup, mais quand même... quand on a remarqué
un va et viens insolite chez lui on l’a tenu un peu plus à l'œil jusqu’à ce qu’on lui
dise que là il exagérait... »
-« Ah bon... alors vous surveillez aussi les copains de mes copains... Vous me
surveillez aussi par hasard ? »
Il se met à rire...
-« Quand une femme s’en va seule au Pakistan on se demande ce qu’elle va y faire...N’est ce pas normal ? Ou bien elle est cinglée ou bien elle a des raisons... On peut bien jeter un p’tit coup d’œil discret... »
-« Ca alors... mais il fallait me le demander... d’ailleurs j’ai participé à des émissions à la radio, j’ai écrit un livre, j’ai écrit des articles dans des revues... »
-« L’un n’empêche pas l’autre... »
-« Vous êtes malades dans vos têtes... »
-« Mais pas du tout, c’est notre métier de protéger nos citoyens... »
-« J’en déduis que là, vous êtes en service commandé et que c’est un ministère de
je ne sais quoi qui paye notre pizza ? »
-« Cela arrive... »
-« Et quand je me suis trouvée assise dans l’avion à côté d’un monsieur BCBG
qui m’a si habilement tiré les vers du nez... ce n’était peut-être pas tout à fait un
hasard ? Faisait-il partie de la sécurité ? Ont-ils pensé que j’étais une convertie
qui allait faire son jihad ? ... »
-« Tout est possible... Puisqu’il faut quand même faire le voyage autant s’asseoir
à côté d’une jolie femme intrigante qu’à côté d’un vieux rabougri...»
-« Jolie femme et parfaite connasse ? »
-« C’est pas dit... »
-« En tous cas moi, à l’époque, je ne savais rien ni de l’Afghanistan, ni du jihad... Il a dû penser que ou bien j’étais complètement idiote ou bien j’étais très forte pour cacher mon jeu... »
-« Mais vous oubliez que ce sont des professionnels... Les services secrets du
Pakistan sont parmi les plus efficaces du monde... »
-« Alors comme ça, en douce... »
-« Mais enfin Anne... permettez que je vous appelle par votre prénom... vous n’avez donc jamais observé votre chat qui joue avec une souris ?... »
-« C’est donc un jeu ? »
-« La guerre ne se fait plus avec de gros sabots... aujourd’hui elle se fait tout en
finesse... »

Dommage que je connaissais son épouse et que c’était une femme tout à fait
charmante... car... eh bien oui, je l’avoue... mon agent secret... comme le disait Vendredi... ce soir là, j’en aurais bien fait mon dimanche...

 

Chapitre 7 - Epilogue

« Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo de ma jeunesse... » Trenet

20 années ont passé...
Le jasmin a cessé de fleurir, les roses en sont à leurs derniers pétales, l’automne
est à nos portes. Dans nos vignobles les grappes opulentes prennent des couleurs...

Et comment va l’univers... avec son infiniment grand et son infiniment petit ?
Puisqu’il est illimité il n’y a pas de dedans, ni de dehors, c’est partout à la fois, à
l’infini...
Dans cet espace illimité voyagent des particules plus ou moins petites ou grandes... qui se combinent et se séparent. Quelques particules se combinent et
forment de l’oxygène, un peu plus forment une planète comme la terre et encore
un peu plus forment un système comme la Voie Lactée...
Comme le temps est lui aussi infini... ça mijote...infiniment... De façon scientifique les mêmes causes produisent les mêmes effets... Quand une poignée
de certaines particules se combinent elles finissent par former un spermatozoïde,
une autre poignée finit par former un ovule. Si ces deux se rencontrent ils peuvent produire un germe qui, dans le meilleur des cas, va grandir et former un
autre être qui va murir, vieillir, mourir et se décomposer pour retourner à l’état de particules. Continuellement des particules s’unissent et se désunissent...
Des fois elles produisent des galaxies, des fois des géraniums, des fois des pommiers, des fois de gens, des fois... elles flottent comme ça... libres dans l’air
et ne font rien... éternellement et nous participons à cette éternité...
Nous sommes composés d’atomes qui baignent dans les vibrations, ondes,
rayonnements... réactions chimiques...entrainés par les énergies cosmiques...
Dès que nos cendres sortent du crématorium et sont dispersées sur la pelouse, les vents les emportent... les zéphyrs, les alizés, les quarantièmes rugissants...

L’Histoire ne retourne pas en arrière.
Mes bonnes intentions s’en sont allées... paver l’enfer...
L’important n’est-il pas d’avoir participé...
Aujourd’hui, je prends mon temps : j’écoute le silence et je cultive mon potager.
Quand je regarde le monde autour de moi, je suis perplexe, désemparée et je
pense, comme Renan, que la bêtise humaine donne une idée de l’infini.
J’attends des jours meilleurs et que les cinglés en finissent avec leurs conneries.
Mes shalwar kamiz pendent dans ma garde robe et ma petite médaille-talisman
est rangée dans ma boite à bijoux. Je pense à mon Dear Pakistan, je l’avoue, avec
tristesse et nostalgie.
A chaque nouvelle violence, mes amis alpinistes et moi, nous nous disons avec
amertume que « nous n’irons plus à Shimshal... »
Quand, les soirs d’été, la brise me porte les parfums des rose et du jasmin « le temps suspend son vol et les heures propices suspendent leurs cours... » et je pense « cry, the beloved country »...

Loco, le 26 septembre 2013,

Jour de la fête des saints Cosme et Damien, médecins anagyres : qui soignaient sans accepter de l’argent.

Anne M.G. Lauwaert est née en 1946 à Ninove en Flandre et a passé une partie de son enfance au Congo Belge. Physiothérapeute, elle découvre la montagne en
1971 et devient la compagne de Claudio Barbier en 1976. Depuis 1980 elle vit
dans le Tessin, a voyagé au Pakistan et en Inde, s’intéresse à la philosophie et au
jardinage, écrit, peint et étudie la musique.

Du même auteur :

« I giorni della vita lenta » CDA Turin 1994

« La via del drago » CDA-Vivalda Turin 1995

Deuxième édition 2008

Premier prix Leggimontagna 2009

« Allarme in Valle Onsernone » chez l’auteur 1995

« Le grimpeur maudit » édition limitée chez l’auteur 2011

« Les oiseaux noirs de Calcutta » éditions Tatamis 2012

« Le grimpeur maudit » éditions Tatamis 2012

 

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (31)

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Chapitre VI (2)

Séjour en Inde – toucher le fond (suite)

A Calcutta, je vais travailler dans un orphelinat : en tant que physiothérapeute je
dois soigner des enfants handicapés, spastiques ou victimes de la poliomyélite, la
paralysie infantile et surtout enseigner à des jeunes filles autochtones comment
soigner elles-mêmes leurs petits malades. Très vite je me rends compte que ce qu’il faut, c’est d’abord de l’hygiène, ensuite une alimentation équilibrée et
seulement après, quand ces enfants auront la force de se tenir debout, de la
gymnastique. Ce qui manque encore plus que tout le reste c’est une éducation : le
plus tôt possible leur apprendre à lire et à écrire. Le problème ne vient pas du manque d’argent car les donateurs européens sont généreux. Les bénévoles sont
compétents et les jeunes monitrices indigènes sont intelligentes et assoiffées
d’apprendre et de bien faire. Là où le bât blesse c’est auprès des dirigeants locaux
qui sont d’une ignorance désolante et préfèrent payer de grosses jeeps pour leur
usage personnel qu’acheter du lait pour les enfants.
Avant chaque repas les enfants chantent des remerciements à Jésus... mais au
lieu de dire « Thank you Jésus », ils auraient dû chanter « Thank you ONG européennes, thank you organisations caritatives suisses, thank you donateurs de
Genève..."
Je vais être bouleversée... je ne vais pas résister...

Une psychanalyse serait intéressante. D’où nous vient ce besoin d’aller jouer aux
missionnaires dans le Tiers-Monde ? Nous donner bonne conscience en regardant au loin au lieu de regarder autour de nous, chez nous ? En fait c’est le contraire qu’il faudrait faire : nous devrions mettre ces gouvernements devant leurs responsabilités au lieu d’essayer de suppléer à leurs incuries.
Tous les jours leur flanquer sous leur nez des « J’accuse » : autant l’Inde que le
Pakistan ont de l’argent pour construire des bombes atomiques mais pas pour
construire des égouts, organiser la récolte des immondices et les recycler, entretenir des routes et des ponts, écoles, hôpitaux etc.... ils ne fournissent même pas d’eau potable à leurs citoyens...
« Pays émergeants » ?... émergeant de quoi ? Aller sur la lune, lancer des satellites, produire des téléphones portables alors que les enfants sont dévastés par des maladies effrayantes comme la polio parce qu’il n’y a pas assez de vaccins ou la gale parce qu’il n’y a pas assez d’hygiène...
Et tous les autres pays...

Nous sommes incohérents. En Belgique le numerus clausus empêche nos jeunes
d’étudier la médecine. Nous avons un criant déficit de personnel médical, donc nous recrutons dans le Tiers-Monde, mais puisque celui-ci est dans un état
lamentable... on leur envoie des ONG...
Encore si cela arrangeait les choses... Mais même la plus compétente et la plus
gentille infirmière philippine qui ne connaît pas les mentalités, ni la langue quel
contact peut-elle avoir avec une personne âgée dans un home en Flandres ?
Et moi, dans cette ONG qu’ai-je pu faire ?

L’orphelinat dans lequel je travaille est chrétien, j’apprends à mes dépens qu’il
faut bannir toute référence au passé religieux des enfants pour, même ici, éviter
les conflits entre musulmans et hindous. Au moins Jésus peut leur être présenté
comme un ami qui les aime au lieu de divinités effrayantes auxquelles on continue à sacrifier... même des enfants...

Dans ce bidonville mon médaillon-talisman m’aide à communiquer avec ces femmes. Le saree est très élégant mais peu commode car il dégringole tout le temps de partout. Au premier faux pas il glisse le long de mes jambes et je me
trouve en jupon .. si pas en petite culotte... Le saree est typique des femmes hindoues tandis que le shalwar indique les femmes musulmanes, comme en
Europe les femmes musulmanes se singularisent en nouant leur foulard d’une
façon particulière. Je porte systématiquement le shalwar ... Le médaillon plus le
vêtement montrent pour quel bord je prends parti en espérant que cela me permette de mieux communiquer. J’espère que ces femmes, si démunies, auront
assez confiance en nous pour nous apporter leurs enfants à la consultation des
nourrissons, aux vaccinations et aux soins...

C’est aussi dans ce bidonville que je me suis demandé pour quelle raisons les
riches pétro-musulmans financent des mosquées en Europe au lieu de financer
des écoles, cliniques et centres d’aide aux femmes dans les slums de Calcutta qui
en ont plus besoin que nous de mosquées en Occident.

Mon expérience indienne tourne court car après quelque semaines je comprends
que ce que nous y faisons ne sert à rien et que nous n’allons rien pouvoir changer ... Les hindous se résignent à leur triste sort car c’est le destin de leur karma et même, beaucoup souffrir constitue une chance de se racheter, alors pourquoi lutter ? Semblablement, les musulmans acceptent leur triste sort car si leur dieu le veut ainsi, c’est comme ça... Inch’allah demain cela ira mieux...
Dans ces conditions que pouvons-nous faire ?... D’ailleurs, cela ne dure pas longtemps avant que je ne tombe malade... Francesco et ma fille viennent me chercher et nous rentrons ensemble, chez nous... Un coup dans l’eau...une autre bonne intention qui s’en est allée paver l’enfer...

Les religions sont certainement des freins au développement du Tiers-Monde.
Le Karma et la croyance que ce qui nous arrive est la volonté de divinités tient les croyants dans l’apathie. Dans l’Europe chrétienne ce n’est que depuis la
Renaissance, quand la religion a été mise en question, que les sciences ont osé
chercher des réponses.
Bien sûr les abbayes comme celle du Mont Saint Michel ont conservé et transmis
les textes antiques et les moines comme le dominicain Guillaume van Moerbeke
ont traduit les œuvres d’Aristote du grec au latin, mais ce n’est qu’en se libérant
du joug religieux qu’au XVI° Galileo, Bruno ou Vésale commencent à douter, poser des questions, chercher des réponses scientifiques.
La tradition juive est différente car le questionnement en fait partie. Pas étonnante dès lors, la quantité de prix Nobels juifs...

C’est à l’Occident à rester ferme sur ses positions, à avoir de la patience et à aider
les nouveau venus à étudier et comprendre leur histoire et leurs propres cultures.
Fatalement eux aussi vont comprendre que les religions sont « l’opium du peuple ». Qu’elles sont pires que les dictatures car elles exercent le chantage pendant la vie et s’acharnent encore après la mort, pour l’éternité...

C’est à l’Occident d’aider ceux qui luttent pour le progrès dans leurs pays au lieu
de prêter mainforte à ceux qui voudraient maintenir un statu quo obsolète pour
ne pas dire la régression et même les importer dans nos pays.

Qu’est ce qui m’avait convaincue à aller faire la missionnaire ?
Certainement mon éducation catholique... Carême de partage & Co...
Cogner mon nez contre la réalité ne s’est pas fait sans dommages... Pendant deux ans je dois suivre des traitements aux antibiotiques pour me libérer des vers, bactéries, amibes, etc.... Mais en fait je ne m’en suis jamais remise...
Ensuite est venue une décalcification dans ma colonne vertébrale, deux opérations et deux années pratiquement passées au lit, pendant lesquelles je ne
parviens même plus à marcher sans canne...

Un jour, bien plus tard et tout à fait par hasard, je rencontre Sayed... c’est lui qui
me salue... je ne l’aurais pas reconnu car il a de nouveau changé ... il est habillé
impeccablement mais maintenant... il porte la barbe...
Ce jour là il fait beau, nous ne sommes pas loin d’un jardin public, nous allons
nous asseoir sur un banc...
Je lui raconte brièvement ma déconvenue en Inde et mes gros problèmes de
santé...
-« Si je ne suis pas encore passée te saluer, c’est que je ne sais pas où donner de la tête...je n’arrive pas à suivre... je suis débordée... »
-« Je n’habite plus ici... j’habite en Italie maintenant... »
-« Ah bon... et ta femme ?... comment ça s’est passé ? »
-« L’accouchement s’est bien passé... tout s’est bien passé... mais il y a un problème... elle ne veut pas revenir en Italie... elle dit qu’avec les deux petits il
n’est pas possible de voyager ... et puis... ici, elle ne saurait pas faire face à tout
le travail que causent les jumeaux... Là-bas elle est entourée par mes sœurs... »
-« Elle n’est pas revenue du tout ? »
-« Non... moi j’ai fait un saut là-bas pour au moins voir mes fils... peut-être qu’avec les changements politiques, un jour je pourrai retourner chez moi... »
-« Mais alors, si tu vas là-bas tu risques encore d’être arrêté ? »
-« Ben oui... mais j’ai risqué... je voulais voir ma famille, mes enfants... »
-« Mais elle reviendra quand même... »
-« Non, elle a décidé qu’elle reste dans notre maison là-bas... elle m’a même dit
qu’avec les jumeaux elle en a assez, qu’elle ne veut plus de moi comme mari... que je peux prendre une deuxième femme ... qu’elle restera bien entendu la
première femme qui décide, mais que pour le reste je peux en prendre une
deuxième... »
Je suis stupéfaite...
-« Mais tu continues à soigner des patients ? »
-« Oui, j’ai un cabinet de thérapies alternatives, cela marche bien... Je m’implique
de plus en plus dans les œuvres sociales caritatives annexes à notre mosquée... il y a beaucoup à faire avec tous ces immigrés qui sont rejettes dans la misère...
Leur réapprendre leur religion, les aider à trouver des moyens de subsistance... les soigner aussi... »
-« Et tes amis que j’avais rencontrés chez toi ? »
-« Les uns sont retournés au Pakistan... d’autres vont et viennent... ils continuent leur petit business... Un de mes amis est allé se battre aux côtés de nos frères en Afghanistan... on a su qu’il a été tué ... »
-« Quelle histoire mouvementée... que c’est triste... »
-« Allah décide... Non ce n’est pas triste... Allah nous commande d’étendre sa loi sur le monde entier... Quand on accepte sa loi, il faut tout simplement aller jusqu’au bout ...même jusqu’à la mort...»
Sayed est devenu résigné... il est prisonnier de la logique de l’idéologie religieuse
comme s’il avait été happé par un tourbillon dont on ne sort plus...

Une amie a fait partie des Brigades Rouges. Les B.R. suivaient la logique de l’idéologie de la violence dans la lutte des classes... A sa sortie de prison, cette
amie médecin a continué son travail politique et social mais sans la violence. Les
idéologies religieuses ne peuvent-elles pas se débarrasser de la violence ? ou ne
veulent-elles pas s’en débarrasser ? sans la violence elles cessent d’être combattantes. Au moment où un adepte est endoctriné au point de déconnecter son libre arbitre et de confier son cerveau à un commandement extérieur, il devient un instrument malléable qui obéira aux ordres comme s’il était sous
hypnose... Alors que, au contraire, l’éducation à la liberté consiste à poser la
question : « toi qu’en penses-tu avec ta tête ? »
Je retrouve des similitudes entre les raisonnements de mes connaissances brigadistes et islamistes : suivre une idéologie, aveuglément et aller jusqu’au bout...

La petite Rita-Khadidja me fait penser aux hardes de sangliers dans lesquelles la
femelle la plus perspicace, prudente et décidée devient la laie meneuse qui commande et guide la famille mais assume aussi les responsabilités... Avec son
pragmatisme occidental et son éducation à la dure, Khady a de bons atouts dans
son jeu : elle est en passe de devenir la matriarche ... comme Sonia Gandhi avant elle...

Je n’ai plus reçu de nouvelles ni de Sayed, ni de Rita-Khadidja... Je n’ai plus reçu
de nouvelles du Pakistan... ni d’Inde non plus d’ailleurs...

A suivre...

 

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (30)

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Chapitre VI (1)

Séjour en Inde – toucher le fond

L’Inde pauvre ? Un jour, à Kalimpong, Francesco, ma fille et moi, nous sommes
assis dans le jardin du charmant hôtel Silver Oaks. Nous appelons le manager et
lui demandons une tasse de thé de première qualité puisque nous sommes au cœur du Darjeeling et des thés les plus célèbres de la planète...
Avec un air désolé il nous répond :
-« C’est vous, en Europe, qui avez les thés de première qualité... En Inde, tout ce qui est de première qualité est immédiatement raflé par les multinationales pour l’exportation... Nous, il ne nous reste que les qualité invendables... »

A Skardu, chez le petit marchand de produits locaux, j’ai acheté des « pierres ».
J’aime les pierres car elles ont des couleurs extraordinaires : les couleurs des produits de notre terre, tellement plus belles que celles que nous pouvons produire avec nos tubes de peinture à l’huile Rembrandt ou nos aquarelles
Winsor&Newton...
Parmi ces pierres il y a un diamant. Je le montre à une amie qui est joaillier. Elle
me dit que oui, c’est un vrai diamant mais il contient de nombreuses impuretés et
a été poli de façon irrégulière. Somme toute, il ne vaut rien... Il brille des classiques « mille feux »... mais n’a pas de valeur autre que mes sentiments.
A Calcutta je veux acheter une hessonite car c’est la pierre qu’un astrologue me
conseille. Quand je fais remarquer au « bijoutier » qu’il y a des petites griffes il
me répond :
-« Bien sûr, il y a des imperfections car ceci est une pierre naturelle... »
Chez nous aussi nous avons des pierres naturelles mais sans imperfections...
L’Europe s’est spécialisée dans la sublimation de matières brutes.
Les exemples sont nombreux : « ils » ont inventé la soie mais c’est à Come qu’on
en a fait un art, ils ont inventé le kashmir, mais c’est en Angleterre qu’on en a fait
des « petites laines », ils ont inventé la porcelaine mais c’est à Limoges qu’on l’a
exaltée ... ils ont les diamants et l’or... mais ce sont Boucheron ou Cartier qui
créent les merveilles... C’est en Europe qu’on a transformé les matières premières en chefs d’œuvres...

Pour quelle raison l’Europe a-t-elle cherché l’excellence?
Est-ce parce que, au départ, l’Europe est très pauvre et a donc dû suppléer avec
son inventivité, développer ses talents ?...
Qu’y avait-il en Europe « au début » ?... des forêts de hêtres et de chênes ? des
châtaigniers ? des sangliers ? Pratiquement tous les arbres fruitiers ont été importés, surtout d’Asie, ainsi que les fruits et légumes, les pierres précieuses et
tout le reste...
Que mangeait-on au Moyen-âge ? il n’y avait pas beaucoup de variété.
Comment étaient nos châteaux forts ? pas confortables...
Nous sommes allés à l’étranger, nous avons copié, ramené, élaboré, amélioré...
Quels besoins les habitants de la vallée Hunza auraient-ils eu d’améliorer la culture de la vigne ou des abricots ? Tout grandit et produit de lui-même sans besoin de soins particuliers... ça pousse tout seul, il n’y a qu’à cueillir et se laisser
vivre... Tandis qu’en Europe on a été contraints de chercher les moyens d’adapter, améliorer, conserver...
Comment conserver les fruits pour l’hiver ? Pourquoi les fruits mal conservés produisent-ils du botulisme ? Fatalement c’est la nécessité qui a aiguisé
l’ingéniosité...

C’est semblable en montagne : les montagnards ont exploité les alpages le plus haut possible, mais ce sont des citadins qui ont inventé l’alpinisme...
En Himalaya, également, ce sont des Occidentaux qui sont allés, les premiers, sur
les sommets...

L’Inde est un pays magnifique, mais comme le dit Michael, « mal géré »...
Comment se fait-il qu’au XVII° on ait été capable de construire le Taj Mahal qui
est une merveille mathématique et qu’en 1992 dans la même ville d’Agra on
construise un nouvel hôtel dont les embrasures des fenêtres sont 30 cm plus
larges que les châssis des fenêtres qui leur sont destinées ? et que personne ne pense à combler cette erreur de construction au lieu d’y laisser nicher des essaims
de guêpes ?

Pendant mon voyage par petites étapes vers Calcutta, je loge dans différents hôtels. Un jour je me trouve à la réception de l’un d’eux pour payer mon séjour.
L’employé me regarde, il regarde ma médaille-talisman.
-« Puis-je me permettre une question indiscrète ? »
-« Oui, bien sûr... »
-« Je vois votre médaillon... êtes-vous musulmane ? »
-« Non, pas vraiment, c’est un souvenir du Pakistan... j’étudie la question car elle
m’intéresse... »
-« Alors je vais vous donner des adresses, si jamais vous avez besoin d’aide, contactez-les... »
Il écrit des adresses dans mon guide touristique puis il ajoute :
-« Dommage que nous ne l’ayons pas su plus tôt, vous auriez reçu un traitement
de faveur... »
Quand, plus tard, je vérifie, je découvre qu’il m’a conseillé un centre du Tablighi Jamaat qui est un mouvement international spécialisé dans la prédication pour que les musulmans ravivent leur foi dans le cadre d’une « interprétation littéraliste »...
Une autre adresse est celle d’un prédicateur barbu « islamiste » dont maintenant
on trouve les prêches sur youtube...
La communauté musulmane mondiale... l’internationale islamiste... l’entraide
fraternelle musulmane internationale... ils sont donc bien organisés en réseaux...

C’est à Calcutta que je rencontre la vraie détresse, surtout des femmes musulmanes. Quand les hommes en ont assez de leur femme « ils la divorcent »... Il leur suffit de prononcer trois fois le mot « talaq » et le tour est joué... En théorie, chez les gens éduqués les pratiques religieuses ont leur dignité, mais en pratique auprès des gens primitifs la réalité est beaucoup moins romantique... Et, dans notre monde moderne, on peut même s’entendre signifier son talaq via téléphone portable... Souvent, la femme divorcée se retrouve à la rue avec ses enfants et sans moyens de subsistance... elle se cherche donc un nouveau mari qui, lui, n’a pas envie d’élever les gosses d’un autre... donc on se débarrasse d’eux... on les abandonne dans les orphelinats...

Il y a une autre détresse déchirante : les enfants... tous ces enfants... Tous ces
enfants qu’on fait naître sans qu’aucun d’entre eux ne l’ait demandé...
Je connais ces théories selon lesquelles les âmes flottent dans les airs et se
choisissent leurs incarnations pour venir sur terre faire un apprentissage...
Cela rejoint la théorie du karma. Il s’agit là de la trouvaille la plus perfide pour
pouvoir se débarrasser de sa propre responsabilité.
« Quand un enfant naît, sa vie et tout ce qui lui pend au nez, eh bien, ce sont ses
affaires : c’est lui qui l’a choisi... il a voulu naître, il a choisi lui-même où naître et comment vivre, cela ne me concerne pas, qu’il se démerde... » le pas suivant est de dire :
« Quelle chance il a d’être malheureux, il va pouvoir racheter ses méchancetés de ses vies antérieures... donc plus il est malheureux plus il a de la chance... et moi je m’en lave les mains ...» C’est le raisonnement le plus cruel et le plus odieux inventé par des esprits pervers pour se déculpabiliser...

Bien au contraire chaque personne est responsable des enfants qu’elle oblige à naître et ça c’est dur à admettre... Surtout dans le cas d’enfants qui naissent
handicapés... Ce n’est pas l’enfant qui a choisi la consanguinité, les maladies
génétiques, l’alcoolisme, le tabagisme, la drogue, les comportements à risque de
ses concepteurs... mais c’est lui qui va payer les pots cassés pendant toute sa
misérable vie... On se console avec des histoires magnifiques ... On cite Stephen Hawking comme exemple de ce que les handicapés sont quand même capables de faire... mais la souffrance c’est eux qui la vivent...
Les enfants en Inde...mais aussi dans le reste du Tiers-Monde... ils naissent par
milliers ... auprès de gens qui n’ont même pas les moyens de subvenir à leurs
propres besoins... ils naissent destinés à être misérables alors que maintenant nous avons les moyens de permettre à tout le monde de vivre une vie sexuelle
normale mais libérée de la reproduction...

La planète succombe sous la pollution, plus il y a d’humains, plus il y a de pollutions, plus elle va mal et quand même on continue à procréer... Maintenant
nous savons cela et nous ne faisons rien pour arrêter la catastrophe de la surpopulation...
Bien au contraire : quand Pascal Sevran a osé écrire que « la bite des noirs est
responsable de la famine en Afrique » on a poussé des cris d’orfraie au lieu d’avouer que oui, c’est vrai, c’est la bite des hommes qui est en train de détruire
notre planète alors que nous disposons de toute une panoplie de moyens
contraceptifs !

Nous faisons naître des enfants qui ne l’ont pas demandé et ensuite on les oblige
à étudier, travailler, suivre la règle... Jusqu’à quand vont-ils se soumettre ? Que
va-t-il se passer le jour où nos jeunes vont dire « je n’ai pas demandé à naître »,
où ils vont refuser de travailler, où ils vont réclamer le droit à l’alcool, à la drogue, à l’assistance publique...
Qu’allons-nous répondre à la personne qui nous dit « Je n’ai pas demandé à naître, je ne veux pas vivre, je réclame le droit de me suicider »...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (29)

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Chapitre VI (1)

Séjour en Inde – toucher le fond
L’avion vole au-dessus des nuages, dans un ciel parfaitement bleu puis il descend
et en-dessous de nous apparaît une couche brune : la pollution autour de New
Delhi...
Je viens en Inde pour soigner des enfants handicapés. Afin de me faire une idée
du pays je vais descendre par petites étapes depuis Delhi jusqu’à Calcutta.

Dès la sortie de l’aéroport c’est le choc de la saleté... Monsieur Ashraf avait
parfaitement raison :
-« Ces gens sont sales, vous n’allez pas être heureuse là-bas »...
C’est tout de suite aussi le conflit religieux entre hindous et musulmans...
Le chauffeur hindou, auquel j’ai demandé de me montrer les monuments de la
ville, passe devant la grande mosquée sans s’arrêter :
-« Ca c’est la mosquée, c’est des musulmans... aucun intérêt... »
De toutes façons cela ne vaut pas la peine de tenter de « visiter » Delhi car, dès
que le taxi s’arrête, il est pris d’assaut par une nuée d’enfants-mendiants qui crient et guettent l’occasion de vous arracher votre sac. Pour visiter Delhi en
sécurité, il vaut mieux s’enfermer dans sa chambre d’hôtel avec un bon guide
touristique en papier, surtout pas en chair et en os...

Petit à petit, je comprends les raisons pour lesquelles les musulmans sont si détestés en Inde. Comment sont-ils perçus dans le reste du monde ?
L’islam nait dans la péninsule arabique au VII° siècle et commence immédiatement à se propager autour de lui par des guerres de conquêtes.
Dès le X° siècle, l’islam envahit l’Inde. Les guerres et les calamités qu’elles
engendrent, ont tué « 80 millions d’hindous en 500 ans » (cf. Le Livre Noir de
l’Islam de J.Robin) L’Inde avait connu une brillante civilisation mais dès le début
du XVI° elle a été supplantée par l’Empire Moghol et au XVIII° par les conquêtes coloniales des puissances commerciales européennes.
Quand l’Inde redevient un pays indépendant et souverain en 1947, la guère civile
éclate entre musulmans et hindous avec des massacres épouvantables qui finiront
par aboutir à la partition du pays en Pakistan musulman et Inde hindoue ... comme le raconte le raconte Paul Scott dans le « Raj Quartet » ou Bhisham Sahni
dans « Tamas »
Les haines ancestrales couvent toujours en sourdine et explosent à la moindre
étincelle...
Pendant mon séjour tout le pays va être paralysé à cause des événements de Ayodhya. Un temple construit sur le lieu de naissance du dieu Ram avait été détruit par « l’envahisseur musulman » Babur au XVI° et sur ces ruines il avait
fait construire une mosquée. Le 6.XII.92, une foule de plusieurs dizaines de milliers de pèlerins hindous rase cette mosquée... s’en suivent des représailles
musulmanes, puis des contre représailles hindoues... Entre 900 à 2000 personnes auraient été tuées... les émeutes se prolongent en janvier 1993, puis le 12 mars 1993 « les attentats de Bombay marquent le réveil des affrontements intercommunautaires ... » (cf. Wiki)
Une fois de plus le pays est paralysé par le couvre-feu ... et les vieilles rancœurs
d’ordre religieux sont manipulées à des fins politiques en vue des élections
suivantes...
Ces conflits sont si fréquents qu’en Europe on n’en parle pratiquement pas. Pour
moi c’est une chance car ma famille se serait inquiétée.
Pendant les émeutes, nous nous contenterons de rester à l’intérieur, derrière les
hautes grilles et les portails en fer, fermés avec de grosses chaînes et des cadenas. A quoi bon s’en faire ? Comme tout ce qui brinqueballe en Inde, la situation finira bien par changer « it will be open after some time »...

En 1958, avec mes parents, nous avions fait un voyage en Grèce. Là tout ce qui
allait mal ou avait été détruit était la faute des Turcs, musulmans eux aussi...Ils
avaient envahi le Moyen-Orient et le Maghreb depuis 1515 jusqu’à ce que la
France ne libère Alger en 1830. Le refoulement allait se continuer pendant la
première guerre mondiale – on se souviendra des tentatives de Lawrence d’Arabie pour unifier les Arabes contre les Turcs...
Les Turcs avaient aussi envahi les Balkans et l’Europe jusqu’aux frontières de la
Pologne. Les « arabes » avaient occupé le sud de l’Espagne et de la France.
Dans les guerres de l’ex-Yougoslavie, la haine contre les musulmans date-t-elle
de l’invasion turque dont la fin ne commença qu’après la levée du siège de Vienne le 12 septembre 1683... ?

Pendant la deuxième guerre mondiale, « les Arabes » vont se ranger aux côtés de
l’axe Berlin Rome Jérusalem Tokyo, comme d’ailleurs le général indien Bose.
Par contre, les juifs, qui étaient revenus se fixer en Palestine depuis le milieu du
XIX°, s’étaient rangés du côté des Anglais en formant la « Jewish brigade », une
section de la VIII° Armée britannique.
A la défaite de l’Allemagne et de ses alliés, les Anglais, sentant qu’ils allaient
perdre leur domination au Moyen-Orient, ont-ils préféré la Palestine aux juifs
pro-Occidentaux en favorisant la création de l’état d’Israël ? D’autant plus que le
territoire palestinien était devenu butin de guerre semblablement aux Cantons
Rédimés d’Eupen et Malmédy ou à l’Alsace et la Lorraine...
A la fin de 40-45, le monde arabo-musulman est-il donc perçu comme ennemi
de l’Occident ?

D’où la question : les musulmans sont-ils si détestés parce qu’ils restent perçus
comme des envahisseurs? Même les bouddhistes bafouent leur légendaire non-
violence pour repousser l’islam.
L’aversion contre le monde arabo-musulman est-elle encore une réminiscence,
profondément ancrée dans les mémoires collectives, de siècles de conflits durant
lesquels l’Europe a repoussé les invasions ?
Encore dans les années 1960 mes parents me mettaient en garde contre « la traite
des blanches » c.-à-d. le kidnapping de jeunes filles blanches destinées aux
harems...
Mon séjour si heureux au Pakistan et par contre, la perception des musulmans comme ennemis en Inde et mes rencontres déconcertantes en Europe m’interpellent. Si je n’avais pas vécu ces trois situations si différentes même contrastantes, je ne me serais pas intéressée à l’évolution de l’islam en Europe.

L’Inde sale...Des détritus, crachats sanguinolents et excréments de tous genres
jonchent les rues... Dès qu’on rencontre les sâdhus, on s’effraye... Ils sont à moitié nus, ont de longs cheveux feutrés comme la laine des moutons en plus,
ils se couvrent la tête de cendres...Ils mâchent du bétel, ce qui leur donne un aspect diabolique car, dès qu’ils parlent, le jus rouge du bétel donne l’impression
qu’ils ont la bouche ensanglantée... Le plus souvent, ils ont un regard méchant, ils font peur et sont dégoûtants... A part les temples jain qui sont des merveilles,
les autres temples ne sont pas toujours propres... et les prêtres ne sont pas toujours accueillants... quelquefois ils sont même menaçants...
L’hygiène est une obsession chez les musulmans... Au moins cinq fois par jour,
avant les prières, ils doivent « se purifier »... L’endroit où ils prient doit être propre, ils y déroulent leurs tapis de prières qui souvent sont de petits chefs-d’œuvre en soie. Leurs chapelets sont en nacre ou bois de santal... Je pense souvent, avec nostalgie, à cette soirée passée avec Jasmine à la mosquée d’Islamabad...

L’Inde et le Pakistan ont été colonisés par les Anglais de 1750 à 1947. Donc, pendant 200 ans les autochtones ont vu comment travaillaient les Anglais.
Pour quelle raison n’ont-ils pas continué comme eux puisqu’ils en avaient vu
l’efficacité ?
A Calcutta je posé la question : « Comment se fait-il que les égouts sont encore
ceux creusés par les Anglais à l’époque où la ville ne comptait que 250 000 habitants alors que maintenant elle en compte 12 000 000 ? »
Michael me répond :
-« Parce que l’autorité centrale à New Delhi ne donne pas les crédits. Tout le monde sait que cet argent aura disparu en chemin avant d’arriver ici sur un
hypothétique chantier... »
L’Inde a aussi subi les conséquences de l’idéologie gauchiste de ses premiers
dirigeants... Nehru avait fait ses études à Cambridge, mais avait été fasciné par
l’Union Soviétique...

Le Tiers Monde est pauvre ?
Non, bien au contraire il est immensément riche ! Comme le dit Michael :
« Sinon les Européens ne seraient pas allés le coloniser »... Riche, pas seulement
de ses matières premières mais aussi par son potentiel touristique !

C’est en marchant dans les rues indiennes que je comprends l’interdiction pour
les musulmans de manger du porc...
Vaches, chiens, chat, porcs errent dans les rues, ils sont maigres, sales, couverts
de plaies et sans doute porteurs de parasites et de maladies... Ils se nourrissent des détritus, excréments et cadavres qui lentement se décomposent sous le soleil
torride... Dans les gares les chiens dorment sur les quais et le long des voies
ferrées... pas étonnant que certains n’ont que trois pattes... Dans ces conditions, pas étonnant non plus que « les anges n’entrent pas dans la maison où vit un chien »... Ajoutons-y, dans les pays désertiques, le manque de combustible pour pouvoir rôtir suffisamment la viande de porc afin d’en éliminer les germes. Mahomet, à son époque, avait raison mais il ne pouvait pas imaginer que ses disciples allaient venir vivre en Europe où ils allaient pouvoir jouir de lois sanitaires, de contrôles vétérinaires, mais aussi de la chaîne du froid avec congélateurs et frigos...
Il y a une part d’hypocrisie car les pauvres chiens errants sont diabolisés alors
que les lévriers afghans, arabes, berbères, etc. sont adulés comme des princes car
eux... ils servent pour la chasse...

Tout cela n’a rien à voir non plus avec les chiens, qui, en Occident, non seulement reçoivent des soins convenables, mais aussi sont devenus de précieux
auxiliaires pour la chasse, la recherche en cas d’avalanches, drogue, catastrophes,
chiens guides pour aveugles ou compagnons pour malades.
Quand nos secouristes vont, avec leurs chiens, chercher les victimes de tremblements de terre, même dans les pays musulmans, tout le monde peut
constater que dans ce domaine aussi, l’Occident a une longueur d’avance...

En Inde, le destin des chiens errants est désolant. J’ai plus de compassion pour
les animaux que pour les hommes car les hommes sont victimes de leur propre
ignorance tandis que les animaux sont victimes de la cruauté des hommes.

A suivre...

 

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (28)

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Chapitre V (3)

Troisième séjour au Pakistan – Jasmine

Maintenant que Jasmine n’est plus là, c’est avec Jamila que je bavarde le plus.
Elle me dit qu’elle ne veut pas se marier, qu’elle veut consacrer sa vie à la religion... Fait-elle allusion au destin de Jasmine ?

Quand elle sort de la maison elle s’enveloppe d’une ample cape noire. L’an dernier elle ne le faisait pas.
-« Comme cela les hommes voient qu’ils ne doivent pas m’embêter » explique-t-
elle.
-« Les hommes ne doivent jamais embêter les femmes... C’est simplement une
question d’éducation mais puisque ce sont les femmes qui éduquent les
hommes... Au lieu de se prémunir contre eux, ne serait-il pas mieux de leur
enseigner le respect dès qu’ils sont petits ? »
-« Mais chez vous aussi les femmes religieuses se mettent un grand vêtement avec un capuchon. »
-« Ce n’est pas pour se protéger des hommes, les habits des religieuses sont l’habit que portait la fondatrice de leur ordre, c’est la mode d’il y a parfois
plusieurs siècles. Mais actuellement tous les ordres religieux ont modernisé leur
tenue et même les prêtres mettent un jeans comme tout le monde »
-« Chez nous les femmes se défendent comme elles peuvent... »
-« Je sais, mais ne crois pas que chez nous cela ait été facile... Nos grand-mères
et nos mères se sont littéralement battues, elles ont fait des manifestations, des
défilés, des femmes sont mortes pour réclamer des droits et encore aujourd’hui
nous continuons ce combat car nous ne sommes pas encore arrivées à nous faire
donner un « salaire égal pour un travail égal ».
Jamila hoche la tête... manifestement elle est bien loin... nos mondes sont bien
éloignés...
-« Jamila... personne ne va donner des droits aux femmes... elles doivent les
vouloir, les conquérir... L’an dernier j’ai vu que Jasmine était triste... C’est à
nous de nous battre pour que plus jamais aucune femme ne soit triste... »
Elle ne dit rien, elle se lève et s’en va... ai-je dépassé les bornes ?...
Il ne sert à rien de lui expliquer que son manteau n’arrêtera pas les phéromones
que son corps lance dans l’air autour d’elle justement pour attirer les mâles...
Cependant, durant mes séjours au Pakistan et en Inde je n’ai pas vu une seule
femme, ni avec le visage dissimulé par une burqa, ni avec le foulard noué à la
façon musulmane, comme on les rencontre en Europe. Les femmes portaient le
dupatta qui faisait partie du shalwar kamiz, pratiquement comme accessoire
d’élégance et non comme signe religieux.

Rita-Khadidja a dû se résigner à son petit surnom car les deux garçons font une
crise de modernisme... Khadidja est devenue Khady pour tout le monde comme
Jamila et devenue Jamy, comme Fatima est devenue Faty... et de temps en temps ils osent même ajouter Papy et Mamy... On hausse les épaules en disant « ils font leur crise... il faut que jeunesse se passe... » Mais personne ne pense à les appeler Osmy ou Navy... mais non, eux, ce sont les hommes de la maison...

Comme à son habitude, la maman « commande la voiture » et Osman nous conduit au marché... il passe des heures à faire briller la carrosserie, surtout quand, après une sortie, elle est couverte de poussière...
Un jour, puisqu’il me semble qu’il traîne du matin au soir dans la maison, je lui
demande ce qu’il fait pour le moment : est-il encore aux études ou travaille-t-il ?
-« Pourquoi devrais-je travailler ? – me répond-il – J’ai un frère qui travaille pour
moi en Suisse... Regarde la belle maison qu’il nous a fait construire...
Maintenant il est occupé à se faire construire un petit dispensaire...
Je ne sais pas encore ce que je vais faire... je crois que je vais me décider à me
faire construire une station service... quelque chose de tout à fait moderne avec
garage, auto-lavage et tout et tout comme on voit dans les films...D’ailleurs il
n’est pas dit que j’y travaillerai... je pourrais y placer quelqu’un qui travaillera à
ma place... Mais en fait, je suis trop jeune pour me mettre à travailler... tous ces
soucis... je vais encore profiter un peu de la vie... »
Je ne parviens pas à distinguer le vrai du faux, de la provocation. C’est vraiment
le sale gosse qui s’amuse à se moquer du monde. D’autre part, il est tellement
sympathique qu’on ne parvient pas à le gronder, même pas sa mère, surtout pas
sa mère...
Je le surprends à genoux devant sa mère en train de la supplier de façon théâtrale pour qu’elle lui donne de l’argent. D’abord sa mère lui répond que non, encore de l’argent, c’est tout le temps de l’argent... et puis il la fait rire et c’est fichu, elle lui tend une liasse de roupies. Il sort en gambadant comme un cabri...
Quel âge peut-il bien avoir ? Puisqu’il conduit la voiture et semble être prêt à
entrer à l’université... 20 – 25 ans ?
Manifestement il est un de ces enfants-rois tout simplement parce qu’ils est un
mâle dans ces pays oriental...

Khady est en train de s’installer dans la vie de la maison : elle occupe l’espace...
Elle ne travaille pas et se contente d’être enceinte. On fait tout pour elle, on lui
apporte ses repas, on la bichonne, c’est tout juste si elle daigne aller jusque dans
le jardin... Il faut admettre qu’elle est devenue énorme . Elle se répand littéralement dans son fauteuil. Souvent elle reste couchée dans la fraîcheur de sa
chambre...
Elle s’installe aussi d’une autre façon : dans cette famille normalement religieuse
elle est en train de raviver les contraintes. Elle fait ostensiblement les cinq prières
et un matin il y a mutinerie à bord...
Osman me prend à témoin :
-« Qu’est ce que tu en penses, toi ? Est ce que cette petite folle a le droit de venir
me réveiller avant l’aube pour aller dire des prières alors que je viens de rentrer
d’une virée avec mes copains ? »
Khady me regarde d’un air interrogateur avec des yeux qui fulminent :
-« Qu’est ce qu’il dit ce chenapan ? »
Je traduis en Italien...
-« Monstre d’un monstre –s’écrie-t-elle en Italien – tu ne vas quand même pas
t’imaginer que moi qui suis une femme enceinte, moi, je vais me lever pour dire
les prières et toi qui es un homme, jeune et paresseux tu ne vas pas te lever pour
dire les prières ? Tu vas voir ça mon ami !... »
Bon, ça promet... ils ne savent pas encore ce que signifie la conviction d’une
convertie...

Pendant que je suis ici, je voudrais aller visiter deux sites historiques importants.
Un matin Osman et moi partons pour visiter Murree, qu’on prononce Marie...
Une légende raconte qu’après la crucifixion les disciples de Jésus l’ont soigné et
qu’ensuite il est parti vers l’Orient pour enseigner dans un monastère bouddhiste à Leh dans le Ladakh et que Marie serait enterrée à Murree...
D’ailleurs il y a un sanctuaire et un mausolée...
Je voudrais aller le visiter... Mais ce garnement d’Osman embarque des copains
et un lecteur de cassettes ... Pendant tout le trajet j’ai droit à quatre énergumènes
qui se trémoussent au rythme de pop musique pakistanaise ...
Quand nous arrivons à Murree, je suis épuisée, ils se foutent pas mal des vielles
pierres et la seule chose que j’en obtiens est d’aller dans un beau restaurant boire
du thé et manger du cake...

Un autre jour, je lui demande d’aller à Taxila... mais sans ses amis... il rigole du
bon tour qu’il m’a joué mais c’est d’accord...
Taxila est un endroit extraordinaire : elle était une ville importante sur la route de
la soie. Elle possède des témoignages extraordinaires de l’époque bouddiste, du
passage d’Alexandre le Grand ou du règne d’Ashoka.C’est une des nombreuses
villes qui pourrainet faire du Pakistan un paradis pour le tourisme.
Osman et moi nous arpentons le site en long et en large... Je suis abasourdie !
Puis nous allons nous attabler dans un restaurant. C’est l’occasion pour Osman
de tâter le terrain pour voir s’il peut me parler franchement:
-“Dis-donc, mon frère Sayed, là-bas chez vous, il est en train de bien faire son
beurre...?”
-“Ecoute, honnêtement, je ne sais pas grand chose de ton frère. Au début qu’il était là, je l’ai rencontré plusieurs fois, mais actuellement je ne le vois pratiquement plus...”
-“Mais il a envoyé des photos... cette grosse bagnole rouge...”
-“Oui, je sais c’est moi qui ai fait cette photo...” Je ne sais pas si je dois me taire
ou si je dois lui dire la vérité...
-“Cette voiture n’est pas la sienne... On l’a vue, parquée dans la rue et il a voulu
la photo pour te l’envoyer...”
-“Mais il gagne bien sa vie puisqu’il envoie tout cet argent...”
-“De cela je ne sais absolument rien...”
-“Et si moi je viens vivre chez vous, je pourrais gagner autant d’argent?”
-“Je n’en sais rien, ce que je peux te certifier c’est que pour pouvoir travailler
chez nous tu as besoin d’un permis de séjour, d’un permis de travail et de diplômes agréés par la Suisse... Je te l’ai déjà expliqué. A ce que je sache, ton
frère n’a rien de tout cela et je ne sais absolument rien de ses affaires ...”
Osman me regarde étonné...
-“Je n’y comprends rien...”
-“Honnêtement, moi non plus...”
-“Mais comment se fait-il que Rita se soit convertie? Tu as vu ça cette scène qu’elle m’a faite avec ses prières? Mais qu’est-ce qui lui prend à Sayed? Ici il
n’allait jamais à la mosquée... Ma mère s’en plaignait mais ça lui était égal... et
là...”
-“Moi non plus, je ne comprends pas... maintenant il s’habille à la pakistanaise et
il va à la mosquée en Italie... d’ailleurs je ne comprends pas comment il ose
traverser la frontière... chaque vendredi il risque de se faire arrêter... Il dit que
là-bas il est en contact avec des musulmans...mais il pouvait être en contact avec
des musulmans chez nous sans devoir aller en Italie... Je n’y comprends rien et
je ne sais pas t’en dire plus...”
Osman secoue la tête d’un air dubitatif.

Sur le chemin du retour nous nous arrêtons à un marché pour acheter des châles
pour les femmes de la maison: l’hiver approche et ici on ne met pas de manteaux
mais on s’emmitoufle dans des châles qui sont de véritables couvertures...

La fin de mon séjour approche. Nous devons nous décider à aller prendre contact avec la doctoresse que Sayed conseille... Osman téléphone pour prendre rendez-vous.
Khady, la maman, Osman et moi allons à l’adresse indiquée.
L’endroit n’a rien des hôpitaux spacieux et lumineux auxquels nous sommes habitués en Suisse... Les pièces qui font office de “salle de travail” sont exigües
et manquent de fenêtres... La salle d’accouchement par contre est très moderne
et parfaitement équipée. L’hygiène est rigoureuse.

La doctoresse est une femme grande et opulente... elle a une chevelure léonine
avec des reflets roux, un maquillage évident et elle porte des bijoux imposants...
Elle aussi, c’est une maîtresse-femme. Sayed m’a raconté qu’il n’a jamais eu aussi peur que de ses profs féminins... ça se comprend... Ces femmes pakistanaises ne sont pas des mauviettes... Un jour, en entrant au Shalimar, j’ai vu la gouvernante en train d’engueuler l’homme à tout faire, au beau milieu du hall,
parce qu’il avait passé la serpillière et pas assez rincé ce qui avait laissé des
traces... D’un air tout penaud, le malheureux était allé prendre un autre seau d’eau pour recommencer son travail...
Ici, madame le docteur ne blague pas non plus, elle a une expression très sérieuse...
Khady me pose de nombreuses questions que je traduis en Anglais, la doctoresse
répond et je retraduis... puis elle commence à montrer des signes d’impatience...
-“Mais enfin je ne comprends pas que votre copine vienne accoucher ici au
Pakistan alors que nous on irait accoucher en Suisse... Vous avez les hôpitaux
les plus modernes du monde, qu’est-ce qui lui passe par le crâne ?”
-“C’est qu’ici elle est dans une vraie famille...”
Le visage de la doctoresse s’illumine d’un grand sourire...
-“Yes... this I can understand...”
Elle prend Khady par les épaules...
-“Dites-lui que tout se passera bien...”
Puis elle donne un premier rendez-vous pour un premier examen...

Mon séjour touche à sa fin... Demain, mon avion part pour New Delhi... Le soir nous partageons encore le repas... Quand les parents se retirent, je leur fais mes adieux et comme le font leurs enfants, je m’incline pour toucher les pieds de la maman en signe de respect.
-“Non, non, ma fille” – me dit-elle ... elle me prend dans ses bras et m’embrasse... Ses yeux sont humides... Le papa aussi me prend dans ses bras...
Nous pensons à Jasmine...
Les sœurs m’embrassent, les deux chenapans aussi... Rita-Khadidja est très émue, elle dit qu’après mon départ elle va se sentir plus seule... Je ne le crois pas car elle commence déjà à s’exprimer en Urdu... ce n’est pas de la littérature et tout le monde rit et la corrige, mais elle se fait bien comprendre... Qu’ils se méfient des eaux dormantes...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (27)

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Chapitre V (2)

Troisième séjour au Pakistan – Jasmine

Enfin Rita-Khadidja et moi embarquons à Zurich sur un vol de la PIA... Le voyage est long et épuisant. Elle est maintenant « très enceinte »... Pour elle, rester assise si longtemps est terriblement difficile. Elle a mal aux jambes, elle a mal au dos... Heureusement l’avion n’est pas trop rempli et elle peut prendre deux places... Les hôtesses, comme d’habitude sont charmantes, elles apportent des boissons, elles essayent d’installer Rita avec des coussins...

Quand nous débarquons à Islamabad, nous sommes accueillies par Osman...
Lui aussi a changé... maintenant il fait tout à fait play-boy... il a même ses cheveux à la Elvis Presley... et il attaque très fort dès le départ...
-« Hello Khady... you are gorgeous... »
-« Ne m’appelle pas par ce raccourci stupide ! »
-« Why... isn’t it smart...smarty Khady... »
Il lui prend le chariot avec ses bagages :
-« Smarty Khady let me take your havy caddie... »
Il est déchaîné... nous deux nous sommes tellement fatiguées que nous ne réagissons pas... Rita se contente de lui lancer :
-« Cretino... »
Avec ces deux là, ils ne vont pas s’ennuyer dans la maison...

Nous arrivons dans un nouveau quartier très moderne et tout à fait différent de celui de la « vieille maison ». La rue est asphaltée. Osman arrête la voiture et klaxonne, le grand portail de fer s’ouvre, nous entrons dans une cour que depuis la rue on ne peut voir. La maison a plusieurs étages. Mais je n’ai pas le temps de regarder car nous sommes immédiatement entourées par le papa, la maman, les sœurs, les frères et une nuée d’enfants... Nos bagages sont emportées dans nos chambres. Pendant que nous nous rafraichissons ils étendent la grande nappe par terre et y déposent du thé et des pâtisseries...
Tout le monde s’assied par terre sauf Khady pour qui on a apporté un fauteuil large et confortable ... elle s’y étale... elle trône...

Nous sommes canardées de questions...
Finalement, les soeurs nous conduisent dans nos chambres... J’ai une vaste chambre avec un excellent lit et une magnifique salle de bains avec eau chaude...

Quand je descends je suis entourée, vraiment comme un membre de la famille.
Tout de suite, je dois leur parler de Sayed, mais aussi raconter mes aventures en montagne...
A part Osman, je reconnais son frère Naveed puis les sœurs Jamila et Fatima.
Je demande où est Jasmina ... Ils se regardent mais ne répondent pas... Le papa se lève, me prend par le bras et me conduit dans le jardin...
-« Jasmine n’est plus là... »
-« Elle est retournée dans la maison de son mari et de sa belle-famille ? »
-« Non, elle n’est plus parmi nous... elle est morte... »
-« Quoi ? elle est morte ? comment ça ? » Quel choc !
Le papa baisse la tête... ses yeux se remplissent de larmes... ils débordent... elles tombent et coulent lentement sur ses joues... il ne parvient plus a parler...
-« Too sad... too sad... » murmure-t-il...
Veut-il dire que tout cette histoire est trop triste ? Que lui est trop triste pour en parler ou bien qu’elle était trop triste pour continuer à vivre ?
Nous nous asseyons dans le jardin, en silence... Il sort son chapelet et commence à l’égrainer, lentement... tout d’un coup il est devenu très vieux...
-« J’aimerais aller sur sa tombe... »
-« Si tu veux nous pouvons y aller... mais les femmes ne doivent pas aller sur les tombes... elles sont trop émotives, elles pleurent... nous ne devons pas pleurer sur les morts... ils sont dans le paradis... maintenant nous devons penser à ses nfants... ils vivent ici, chez nous... »
Pendant ce temps ses larmes continuent à couler comme s’il ne s’en rendait même pas compte...
Je ne saurai pas pourquoi, ni comment Jasmine est morte...
A-t-elle été victime d’un « kitchen accident » ? Comme en Inde, de nombreuses personnes cuisinent sur un petit feu au pétrole... il arrive que ces réchauds explosent et causent des brûlures qui, souvent, sont fatales... ça c’est le véritable « kitchen accident »... Il arrive aussi que la belle-famille arrose la belle-fille d’essence et la brûle vive ... Quand elle est morte, le fils peut se remarier et la famille empoche une nouvelle dot... ça c’est le faux « kitchen accident » que l’on
appelle aussi « dowry murder »... Dans ces pays, la presse locale en parle régulièrement... Pendant mon séjour en Inde, la presse parlera même d’un cas de suttee, l’ancienne pratique hindoue qui consiste à brûler vive la veuve sur le bûcher de son défunt mari, comme le raconte le livre « Pavillons Lointains » de M.M. Kaye. Actuellement on s’étonne de la vague de viols, mais l’Inde a toujours été terrible envers les femmes comme l’écrit Elisabeth Bumiller dans « Puissiez-vous être la mère de cent fils, un voyage parmi les femmes d’Inde ». L’Occident n’aime pas regarder la réalité du Tier-Monde et préfère se créer des légendes romantiques comme Mère Théresa.

Jasmine, a-t-elle été victime d’une espèce de crime d’honneur ? Est-elle simplement morte d’une maladie ? ou de chagrin ? ou s’est-elle suicidée ? Je pense que si elle était morte de mort naturelle on me l’aurait dit, tout simplement... « elle est tombée malade et on n’a pas pu la sauver... » tout simplement... sans tant de mystères...
Je n’irai pas sur la tombe de Jasmine, je planterai des jasmins dans mon jardin...
Et chaque été son parfum flottera autour de nous...
Chaque printemps le chèvrefeuille fleurit entremêlé de clématites et de jasmin...

Le destin des femmes dans le Tiers-Monde... Un ami alpiniste qui, lui aussi, aime le Pakistan m’a raconté ceci :
<<En 1987, le chef de ce village nord-pakistanais nous permet d'accéder à leur alpage d'été, situé tout près de la frontière chinoise. Après cinq journées de marche, nous y rencontrons toutes les femmes, les chèvres, les brebis et les yacks. Une jeune fille (16 ans?) parlait l’Anglais. Elle suivait des études à Karachi et, rentrée chez elle durant les vacances, elle s'occupait des troupeaux, si loin de la ville. Elle était amoureuse d'un pilote de ligne, nous raconta-t-elle. Elle rêvait de l'épouser dès qu'elle aurait 18 ans. Quatre années plus tard, à l'occasion d'un trekking, nous sommes retournés dans ce village. Un ami nous héberge. Il est le chef des porteurs qui nous accompagnent dans ce périple d'une vingtaine de jours. Je lui demande ce qu'est devenue la jeune fille dont question. En gros : ayant appris qu'elle souhaitait se marier à Karachi, ses parents lui ont interdit de sortir de la vallée. Elle n'a pu continuer ses études, au contraire: elle a dû épouser un vieillard de 70 ans qui, en quatre années, lui avait déjà "fait" deux gosses et demi. Elle vivait là. C'est avec la complicité de mon ami et de nombreuses femmes du village que nous avons pu la revoir, subrepticement, incognito, pas longtemps. Alors que, lors de notre premier passage, nous avions vu une jeune fille pétillante, cette année-là, nous avons parlé à une femme éteinte, heureuse de nous voir, certes, mais si triste, si triste. Elle n'a rien osé dire...ses yeux suppliaient. Nous nous sommes vraiment demandés, ma compagne et moi (alors que nous avions organisé ce trekking pour une quinzaine de personnes) si nous n'allions pas la cacher dans un sac et l'emmener jusqu’à la ville. Bref, la faire fuir. Juré: j'aurais pu le faire et je l'aurais fait si mon ami ne m'avait dit (Je m'étais ouvert à lui de ce projet, car il était aussi triste qu'elle): « Je te préviens: si tu agis de la sorte et que tu remets les pieds dans notre vallée ou ailleurs au Pakistan, voire même dans ton propre pays, tu es mort et ta compagne aussi. Personne dans le monde ne peut soustraire quelqu'un aux traditions d'un peuple. » >>

Comment des gens avec une telle mentalité pourraient-ils s’intégrer chez nous en Europe ?
Vouloir mélanger de l’huile avec de l’eau est une utopie comme plonger des personnes originaires de régions tribales dans nos contrées en espérant pouvoir changer les mentalités d’un coup de baguette.
Il y a quelques années nous avons vécu une autre tragédie.
Une famille pakistanaise était venue s’installer dans le Tessin. Leur fille avait grandi ici, avait suivi l’école, travaillait comme vendeuse dans une boutique de lingerie. Un jour ses parents décidèrent de la marier et pour ce faire allèrent au pays chercher le fiancé qui lui était promis depuis sa naissance...
Elle se soumit à leur volonté. Le jeune homme vint vivre chez nous et ainsi dut accomplir un bond civilisationnel depuis les traditions ancestrales tribales à notre monde contemporain... Il ne fut pas capable de comprendre que la mentalité de son épouse était totalement différente de celle de sa mère, ses sœurs et cousines...Il finit par l’assassiner en lui défonçant le crane à coups de marteau...

C’est le même genre de réaction que celle d’un enfant qui ne parvient pas à maîtriser un jouet, le jette par terre et le piétine. Une personne déplacée et dépaysée de combien temps a-t-elle besoin pour pouvoir s’adapter à un autre monde ?
Si mon jeune ami Karim n’y était pas arrivé, dans les meilleures conditions possibles, alors, comment font les autres ?
Le pas suivant c’est de refuser ce à quoi on n’est pas capable d’accéder et de le détruire, ensuite de se retourner contre ce et ceux qui sont devenus la cause de frustration à cause de leur inaccessibilité...

La vie quotidienne s’installe... Il fait encore très chaud... La nouvelle maison est vraiment une construction impressionnante avec cuisine équipée et dans la salle à manger il y a une table magnifique pour au moins vingt personnes... mais c’est dans le petit jardin qu’il fait bon s’asseoir et bavarder quand la brise du soir apporte la fraîcheur et le parfum des fleurs avant que ne se lèvent les fumets de ces mets aromatisés et dont le simple souvenir me fait venir l’eau à la bouche...
Dear Pakistan, je suis revenue...

Chaque soir Jamila réunit les enfants, même le petit dernier qui ne doit pas avoir plus de cinq ans. Tout ce petit monde s’assoit en tailleur avec un coran ouvert sur les genoux. Jamila récite et les enfants suivent le texte avec le doigt puis ils répètent après elle... Elle tient un long bambou et quand l’enfant se trompe elle donne un petit coup de baguette sur la main du mauvais élève... rien de méchant mais quand même de la discipline...
Cette famille parle l’Urdu tandis que le coran est écrit en Arabe. Ces deux langues ont une écriture semblable mais sont différentes. Que comprennent ces enfants ? Qu’en comprend Jamila elle-même ? Mais ce n’est pas comprendre qui importe, c’est réciter... la mélopée, la suite de sons qui envoûtent comme la récitation d’un mantra... Une grande paix s’installe... comme lorsque nos grand-mères récitaient le chapelet quand, le soir, nous étions assis autour du poêle de Louvain avec nos pieds bien au chaud juste en-dessous de la grosse boule de fonte rougie par le charbon incandescent qu’elle contenait... Personne ne se demandait ce que signifiait le « je vous salue Marie » ni le « notre père »... C’était tout simplement la récitation d’un mantra comme tous les mantras... qui apportent la paix du soir et assurent un sommeil calme pendant la nuit...

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (26)

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Chapitre V (1)

Troisième séjour au Pakistan – Jasmine

Pendant le séjour de Karim, j’avais perdu Sayed de vue ... j’avais déjà assez d’occupations comme ça...

Quand je repris contact avec lui, bien des choses avaient évolué...
Il avait déménagé et habitait maintenant un appartement spacieux dans un immeuble moderne. Rita vint m’ouvrir. Elle était habillée comme une pakistanaise avec un shalwar kamiz bleu sombre presque gris...
Après les salutations d’usage, elle alla préparer le thé.
Sayed arriva. Il portait, lui aussi, un shalwar, couleur écru, presque brun... et un petit bonnet crocheté en coton blanc... Le fringant « jeune cadre prometteur » toujours habillé en costume parfaitement repassé et souliers en cuir impeccablement cirés, s’était transformé en pakistani babou...
Je ne l’avais jamais vu « à la pakistanaise »... Il me reçut cordialement mais sans me tendre la main et après mon expérience dans la librairie bruxelloise, je tins mes mains chez moi...
-« Ca fait un moment... »
-« En effet, Karim est resté chez moi pendant trois mois, nous avons eu tous les exercices du secours alpin et maintenant je prépare mon voyage en Inde... ça fait beaucoup... et vous deux ? »
-« Nous deux cela va bien... nous nous sommes mariés... »
-« Ah bon ? Félicitations... qu’en disent tes parents ? »
-« Khadidja est allée les voir avant le mariage ... Ils nous ont donné leur bénédiction... »
-« Khadidja ?... »
-« Rita s’est convertie, maintenant elle s’appelle Khadidja ... »
-« Eh bien... cela en fait du changement... »
-« Oui, nous avons compris que dans ce monde si hostile nous devions chercher notre force dans la religion et demander à Allah qu’il nous guide... »
Et voilà un discours tout à fait nouveau ...
-« Et ton travail... ? »
-« Ma clientèle augmente... mais je ne reçois pas l’autorisation pour travailler dans un hôpital... Vous ne voulez pas m’accepter... »
-« Nous » ? Qu’est ce que moi j’ai à voir dans la loi suisse ? Je te rappelle que en tant que citoyenne belge qui appartient à l’Union Européenne je suis aussi étrangère que toi ... »
-« Non, c’est différent... nous sommes musulmans... »
-« Ben, habillé comme ça, c’est sûr que tu ne fais pas très tessinois... »
-« Mais j’ai compris beaucoup de choses... Ma mère m’a toujours dit que quand les choses n’allaient pas, je devais prier... Elle a raison... Depuis que je retourne à la mosquée et que je me retrouve avec d’autres musulmans je suis moins isolé... Je retrouve la fraternité... Même si vous ne m’aimez pas, Allah m’aime et il ne m’abandonnera jamais... »
-« Mais enfin Sayed, tu ne peux pas dire ça, tu sais bien que nous t’aimons. Si je ne t’aimais pas je ne viendrais pas te voir... Si tes patients ne t’aimaient pas ils ne viendraient plus... »
-« Vous n’avez pas confiance en moi... Ce ministre qui avait promis de me donner mes papiers... j’ai été le voir... il m’a dit qu’ils n’acceptent pas les étrangers... »
-« Sayed, je te l’ai expliqué, moi non plus je ne peux pas travailler comme je veux... ce n’est pas toi seul qui es étranger... C’est la loi suisse, égale pour toi comme pour moi...comme pour tout le monde ! »
Il hoche la tête...
-« La loi suisse n’est pas juste, moi, je n’ai fait de mal à personne... »
-« En démocratie, c’est la loi votée par le peuple et il faut s’y tenir. »
-« C’est là l’erreur : il n’y a qu’une loi et c’est celle de Allah, aucune loi faite par les hommes ne peut être au-dessus de la loi donnée par Allah... »
-« Ce qui signifie que tu viens habiter dans un pays, mais puisque sa loi t’embête, tu veux y imposer une autre loi qui t’arrange mieux... »
-« La loi d’Allah est meilleure que les lois des hommes. »
-« Alors il ne faut pas venir vivre dans nos pays mais aller dans un pays musulman... »
Il ne répond plus... changeons de sujet...

« Khadidja » ça sonne drôle, artificiel... mais c’est un beau personnage...
Khadidja était une riche businesswoman qui possédait des caravanes.
Mohammad était un de ses chameliers, elle remarqua que c’était un jeune déluré (il avait 15 ans de moins qu’elle) et elle l’épousa... Une maitresse femme... Rita a bien choisi son nouveau nom et elle annonce bien la couleur... Pauvre Sayed il ne sait pas encore ce qui l’attend...
La petite femme d’ouvrage, du fin fond de l’Italie du sud, qui reloquetait les pavements pour un salaire de misère a réussi un coup de maître... Non seulement elle s’est convertie mais surtout elle se marie avec le fils ainé et du premier coup produit deux enfants mâles... c’est un maximum... Il faut ajouter qu’elle a du mérite : se lancer seule à la conquête d’une famille qu’elle ne connaît pas, dans un pays qu’elle ne connaît pas avec des langues dont elle ne connaît pas le premier mot... ni de l’Urdu, ni de l’Anglais... il faut le faire... Mais en ayant rencontré les parents et sachant combien ils sont chaleureux j’imagine qu’elle a été reçue comme un coq en pâte...
Ben oui, là-bas, c’est si différent et je comprends que la petite Rita qui est quasiment sans famille et n’a pas eu « une enfance heureuse » se soit sentie comme dans un cocon ...en Flandre on dit « tomber avec son cul dans le beurre »... J’imagine combien la maman l’a gâtée... et comment maintenant elle est vénérée , adulée... avec ces deux petits mâles dans son ventre... les deux fils du fils ainé... c’est vraiment le maximum, quel coup de poker... Finalement elle est devenue le centre de toutes les attentions... C’est la revanche de Cendrillon...

Septembre passe rapidement car Francesco est à nouveau à la chasse et chaque fois qu’il rentre il a tellement de choses à raconter.
Moi-même je dois terminer mes cours de recyclage.
Je prends aussi contact avec une journaliste et lui raconte mes projets de voyage en Inde. Cela l’intéresse car dès mon retour nous pourrons faire des émissions à la radio.
Puis viennent les formalités avec l’ambassade, les derniers vaccins...

Fin septembre je passe en coup de vent chez Sayed, à l’improviste. Je dois passer devant chez lui pour aller faire des courses.
Je sonne, il vient ouvrir, il est surpris ... mais quand même me fait entrer...
-« Khadidja n’est pas là... mais entre... »
Dans le salon il y a plusieurs hommes, tous habillés en blanc, à la pakistanaise ...
Les meubles ont disparu, ils sont assis par terre sur un tapis et appuyés contre des coussins ... qui peuvent bien être des matelas roulés comme je l’ai vu chez Karim... Je suis perplexe... je reste sur le pas de la porte et salue en m’inclinant de façon fort réservée... Mais qu’est ce qui se passe ici ?
-« Ce sont des amis... tu te souviens de mon beau-frère... et lui c’est un cousin...»
Non je ne m’en souviens pas... j’avais rencontré tant de personnes et, franchement, je ne me souviens bien que de ses parents et de sa sœur Jasmine...
J’aurai du plaisir à les revoir.
-« Mais que font-ils ici ?... »
Comment ont-ils pu venir ici ? D’où vient donc tout cet argent pour payer tous ces voyages ? Comment obtiennent-ils les visas d’entrée ?
-« Nous allons monter un petit busines import-export... des tapis... Mes frères peuvent m’envoyer des tapis, nous ici on peut les revendre...»
Des tapis ? Avec tous les magasins de tapis qu’il y a déjà... et puis pour pouvoir vendre, il faut un registre de commerce... avoir des papiers en ordre... permis de séjour, permis de travail... ou bien sont-ils en train de monter un commerce non déclaré... Somme toute ce ne sont pas mes affaires...
Je me sens très mal à l’aise... Sayed a tellement changé...
Je salue et repars aussitôt...

Un jour Rita-Khadidja me téléphone :
-« Est-ce que tu pars en Inde un de ces jours ? »
-« Oui, à la mi octobre... »
-« Tu as déjà ton billet d’avion ? »
-« Non...pourquoi ? »
-« Tu pourrais passer chez nous ? C’est trop long à expliquer...»
Je passe chez eux... il n’y a personne d’autre cette fois.
-« Voilà – explique Sayed – j’ai un service à te demander... Si tu vas quand même en Inde en passant par Islamabad... Est-ce que tu pourrais y aller en compagnie de Khadidja ? ... Est-ce que vous pourriez voyager ensemble ? Elle veut aller chez mes parents pour la fin de sa grossesse et accoucher là-bas ... elle veut que nos enfants naissent dans notre pays... »
« Notre pays »... ça continue à évoluer...
Pour moi il n’y a aucun problème. J’ai donné ma démission où je travaille, pour le 15 octobre... ensuite je suis complètement libre... Et je peux faire un « stop over » d’une semaine à Islamabad... pourquoi pas... Je serai d’ailleurs ravie de revoir toute la famille...
-« Je serai plus tranquille si tu voyages avec elle... tu parles les langues... le voyage est long, elle ne serait pas seule...»
Bien sûr...
-« Tu logeras chez mes parents, la nouvelle maison est terminée, il y a beaucoup de place et l’air conditionné.... »
-« Tu es sûr que c’est une bonne décision d’aller accoucher là-bas ? Ici les hôpitaux sont parmi les plus modernes du monde... Les femmes riches viennent accoucher en Suisse... C’est tout de même son premier accouchement et des jumeaux en plus... »
-« Elle ira dans une clinique privée, je te donnerai l’adresse... Là au moins je suis sûr que le médecin est une femme, elle a été mon professeur de gynécologie-obstétrique... elle est diplômée de Cambridge... »

Dans la conversation il met de plus en plus de distance entre « vous » les Européens et « nous » les musulmans... même quand il parle de ses patients...
Bref il met une distance entre nous et je fais de même car quelque chose ...cloche...Je comprends qu’il est en contact de plus en plus étroit avec des musulmans en Italie... il est en train de devenir... comment l’exprimer ? doctrinaire ?... En fait, ils sont devenus doctrinaires tous les deux...

J’étais passée devant le magasin pré-maman qui faisait une importante publicité pour les jouets « garantis sans dangers » Je n’avais pu résister à deux délicieux petits ours en peluche, très doux et aux couleurs riantes...
Je donne le sac avec les jouets à Rita, elle lit le nom du magasin et voit donc qu’il s’agit de bonne qualité, mais quand elle voit que ce sont des ours elle me rend le sac en disant :
-« Je ne peux pas accepter des peluches... Allah défend les reproductions qui peuvent être considérées comme des idoles... Nous ne pouvons pas éduquer nos enfants avec des images qui les font dévier de la vrai foi... J’avais une grande boite avec des poupées et des peluches, j’ai tout donné au magasin de la Caritas... »
-« Les jouets ne sont pas une question de religion, ni un luxe superflu, ce sont des instruments qui servent à développer le cerveau et le système nerveux du bébé. Dès sa naissance, plus il reçoit des stimulations, plus ses sens s’éveillent et stimulent son cerveau : le toucher, les odeurs, les couleurs, les goûts, les sons...C’est pour ça qu’on attache des mobiles bariolés au dessus des berceaux et des boites à musique.... »
-« Le Prophète a dit : pas d’images, pas d’idoles... »
-« Le Prophète a raison, mais ceci ce sont des découvertes récentes : les neurosciences on est en train de les étudier, seulement maintenant... »
Rien n’y fait...

Mais bon... ce qui m’importe le plus c’est mon grand départ dans un mois...
Moi aussi je change de vie... je pars pour l’Inde ... comme je l’ai raconté dans mon livre « Les Oiseaux Noirs de Calcutta »...
D’ici là, il y a encore beaucoup de choses à régler... surtout prendre toutes les
dispositions avec ma famille.
Quand je serai installée en Inde, Francesco viendra me voir avec ma fille... ils en profiteront pour faire un voyage d’un mois... cela aussi se prépare...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (25)

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Chapitre IV (8)

Dans la voiture il continue sa diatribe.
-« Vous êtes tous des cochons... je l’ai vu à la télé, vous baisez tout le temps et partout... même au bureau ou dans la cuisine... »
-« Ben et alors ? pendant qu’on baise on ne fait de mal à personne... au moins c'est pas comme vos sunnites qui massacrent vos shiites qui massacrent les ismaélites... c’est mieux ça ? Nous au moins on n’a pas besoin de hauts murs autour de nos maisons pour nous défendre contre l’agression d’autres communautés... »
-« C’est comme ça chez nous... »
-« Chez nous aussi c’était comme ça entre les catholiques et les protestants et le cul c’était tabou ici aussi et un jour on a dit à tous ces curés hypocrites "allez baiser de votre côté et foutez-nous la paix"... Rien ne vous empêche de faire de même... »
-« Le seul film convenable que j’ai vu c’est « La petite maison dans la prairie... »
-« Ben, tu m’excuseras, mais, chez nous, ça, c’est des histoires pour les enfants de moins de dix ans... »

Mais il y a plus : Karim ne sait pas ce que c’est que la musique... Il connaît les vieilles balades traditionnelles équivalentes de nos « à la claire fontaine » et aussi le paki-pop genre film de Bollywood qu’on entend à la radio. A côté de cela il ne connaît rien à La Musique : ni les notes, octaves, gammes, accords, modes... ni les sonates, concertos, symphonies... Il n’a jamais entendu parler des ballets du Bolchoi, de l’opéra de Paris ... ni même de Holiday on ice... ni même de la valse ou du tango... ni le menuet, ni le requiem... rien... Il ne sait pas qu’il y a la variété, le classique, le folklorique...
Soudain il m’apparaît isolé : l’abîme et le néant autour de lui le séparent de notre monde...
Sur une population mondiale de 7 milliards d’individus il y en a peut-être 5 milliards qui n’ont jamais entendu les noms de Mozart ou Beethoven ?... Qui n’ont aucune idée du travail que représente l’œuvre de ces musiciens mais aussi de tous ceux qui continuent à interpréter ces œuvres...
-« Karim, vous ne comprendrez jamais qui nous sommes si vous ne comprenez pas le travail qu’il faut pour devenir patineur artistique, interpréter le concerto de Rachmaninov... les durions au bout des doigts de nos violonistes... les pieds ensanglantés des Petits Rats de l’Opéra... le prix que nous payons pour « conquérir l’inutile », les sommets des montagnes, les virtuoses de la musique, les étoiles du ballet...le travail ! »
-« Allah défend ce qui est frivole ou licencieux... Vous êtes frivoles et immoraux... je ne veux pas le savoir... Vous êtes de porcs parce que vous mangez du porc... »

Il n’en peut plus... il compte les jours, il s’isole... il devient franchement distant... Plus tard je verrai aux notes de téléphone combien de temps il a passé à téléphoner chez lui...
Un jour il me dit :
-« Moi j’ai la chance de pouvoir rentrer chez moi... la plupart des Pakistanais qui viennent en Europe ne peuvent plus rentrer chez eux parce que ce serait avouer qu’ici ils ont échoué... ce serait la honte pour eux et pour leur famille... j’ai de la chance... je vais pouvoir rentrer... »

Quand ma fille et moi nous le conduisons à l’aéroport, il nous salue à peine, il passe le check-in et puis il court vers l’avion et ne se retourne même plus pour un dernier signe de la main...
Il est arrivé avec sa grande valise pratiquement vide, il repart avec un lourd sac à dos et une valise bourrée à craquer... mais surtout il est arrivé avec beaucoup d’illusions et repart déçu, dépité, amer... terriblement amer...
Une fois de plus j’avais cru bien faire, une fois de plus ma bonne intention était allée rejoindre toutes les bonnes intentions qui pavent l’enfer...
-« Ne le faites pas, il ne faut pas le faire... » aurait dit monsieur Bashir...

Un an plus tard un des guides qui avait donné les cours durant le stage de haute montagne me téléphona pour me dire qu’il avait fait une expédition dans le Baltistan, il avait retrouvé Karim et l’avait engagé, mais après peu de temps Karim avait renoncé... il n’avait pas été à la hauteur... pas assez de condition physique, pas capable... Karim était retourné à son train train d’avant... son séjour en Europe ne lui avait rien apporté d’autre qu’avoir dû mesurer la distance qu’il y a entre les Européens et les gens du Tiers Monde... un monde de différence de mentalité mais aussi de connaissances et même de capacités... Un monde d’efforts, de travail...
Je n’ai pas osé lui dire qu’en fait, quand nous allons au Pakistan, ce que nous aimons c’est son charme vieillot, l’impression de retourner cent ans en arrière...de revivre au temps de nos grands-mères...

La confrontation de Karim avec notre monde « moderne » n’avait pas été un choc brutal, mais la lente accumulation des petites contrariétés qui avaient fini par devenir un obstacle insurmontable, inacceptable... un mur de plus en plus haut, un gouffre de plus en plus large et de plus en plus profond entre lui et nous...
Pauvre Karim... d’une part je me dis que j’ai eu tort de lui faire regarder la réalité en face, d’autre part, il va bien falloir que tôt ou tard tout le Tiers Monde regarde la réalité en face...

Mais comment « combler le vide entre eux et nous ?
La « modernisation » peut difficilement venir de l’Occident, car elle sera considérée comme une imposition colonialiste et donc sera refusée.
Elle peut difficilement venir de personnes qui comme Karim sont encore trop ancrées dans la tradition et s’effrayent en découvrant l’Occident.
Elle doit fatalement venir de ceux qui seront capables de faire le pont entre deux mondes : ceux qui sont capables de comprendre la tradition de laquelle ils proviennent mais aussi de comprendre le monde occidental dans lequel ils veulent s’établir. Semblablement, ce sont les apostats qui peuvent faire la liaison entre le monde musulman traditionnel qu’ils connaissent bien et le monde laïc moderne dont ils ont appris à comprendre et apprécier les valeurs laïques et
démocratiques.
« Toi, quand tu seras converti, affermis tes frères... » (Luc XXII,32)

Karim avait-il fini par me détester ? avait-il fini par haïr cet Occident inaccessible. ? Il n’était pas la personne à aller jeter des bombes... mais il avait certainement rejoint le camp de ceux qui nous sont hostiles... par dépit... parce que... les raisins sont trop verts...

Qu’est-ce qu’un terroriste ?
Est-ce la personne qui jette des bombes ?
Ou bien est-ce cette personne qui, déçue de ne pas avoir eu accès aux raisins mûrs, va propager l’amertume et la rancœur ?
Ou bien, les vrais coupables, sont-ils ceux qui ont laissé miroiter des paradis inaccessibles et ont permis que les déceptions ne dégénèrent en haine ?
Pourquoi laisse-t-on des migrants errer et s’aigrir dans nos contrées au lieu de les aider à moderniser leurs pays chez eux ? Qui a intérêt aux conflits ? ni eux, ni les pays occidentaux.
En émigrant en Occident, l’islam a signé son arrêt de modernisation ; il se trouve sur la sellette malgré lui... Ce que les migrants découvrent en Occident ils le communiquent immanquablement à ceux qui sont restés au pays.
Karim est rentré chez lui avec des dizaines de photos et aura dû raconter tout ce qu’il a vécu parmi nous, immanquablement cela aura constitué une source de discussions.
Les heurts entre les civilisations provoquent des réactions qui peuvent être violentes c’est une maladie de croissance...
Le terrorisme ne se combat pas avec les bombes... il ne peut se combattre qu’avec l’éducation... Mais l’éducation, aucun pouvoir n’y consent car des citoyens éduqués, capables de réfléchir et d’analyser de façon critique sont le plus grand danger pour le pouvoir.

En 1985 l’évêque Nzimbe disait: « Si vous éduquez un homme vous éduquez un individu. Si vous éduquez une femme, vous éduquez une nations. »

L’Occident est un monde à part... Un ami me dit que les déconvenues de Karim sont semblables à celles de ses collègues qui proviennent des pays Baltes... Ils arrivent à Bruxelles pleins d’espoirs et d’enthousiasmes mais peu de temps après ils déchantent... Une amie me dit que les étudiants africains arrivent pleins d’espoirs et d’enthousiasmes mais peu de temps après ils déchantent...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (24)

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Chapitre IV (7)

Un jour une de mes patientes nous avait invités à aller prendre le thé chez elle.
Quand nous étions entrés dans l’appartement elle nous avait demandé de ne pas faire de bruit car son mari qui avait plus de 90 ans était couché et allait très mal.
Nous allâmes quand même le saluer. Puis, nous avions pris le thé et bavardé...
En rentrant Karim m’avait dit :
-« Nous, chez nous, quand il y a quelqu’un de si malade, nous disons à Allah < écoute, il faut que tu te décides, ou bien tu guéris ce malheureux ou bien tu le fais mourir, mais il est inhumain de le laisser souffrir ainsi> ... alors on prend le coran et on récite les paroles qu’il faut et la personne meurt tout de suite... »
-« Et tu serais d’accord pour aller prier pour ce monsieur ? même si ces personnes sont des juifs ?... »
-« Ben oui, juif ou pas juif ce pauvre homme souffre inutilement... »
Je téléphonai à ma patiente qui me répondit qu’elle acceptait tout ce qui pouvait soulager son mari...
Le lendemain Karim prit une super douche, se coiffa encore mieux que d’habitude, enfila des habits propres, prit un coran sous le bras et nous allâmes chez ma patiente...

Karim alla s’asseoir à côté du vieux monsieur, la dame et moi allâmes au salon et nous entendîmes Karim chanter ses prières...
Quelques jours plus tard quand ma patiente vint se faire soigner je lui demandai de nouvelles de son mari.
-« Richard ? il s’est éteint doucement, nous l’avons enterré avant-hier... »

Mais tout au long de son séjour Karim n’avait pas manifesté de religiosité particulière... Il avait commencé par se montrer méfiant quand il avait vu mon coran en langue vulgaire...et n’avait pratiquement pas osé lire la traduction en anglais... Il n’y avait eu que le choc de la viande de porc qui l’avait fait réagir...moins à cause de la religion que parce qu’il s’était senti ridicule...
J’avais essayé de le calmer en lui montrant que même le Bokhari expliquait qu’à l’impossible nul n’est tenu... Si quelqu’un est dans l’impossibilité de prier et bien il le fera plus tard, si quelqu’un est en voyage ou malade, il n’est pas tenu de faire le ramadan... il fera pénitence d’une autre façon à un autre moment... ou en donnant de l’argent pour les pauvres. La religion ne sert pas à embêter les gens mais à les aider... Et puis quand on commet un péché sans le savoir on n’est pas coupable et en tout état de cause « je prends sur moi le péché que tu aurais
éventuellement commis... » Rien n’y fit... il avait pris un coup fatal... dans son amour propre...
-« Tu ne crois tout de même pas connaître ma religion mieux que moi ? »
-« Mais, si, parce que moi, j’ai acheté des livres et j’ai étudié la question tandis que toi tu te contentes de ce que les autres t’ont raconté... ta mère, tes sœurs... »
Il fait la moue...
-« Tiens, par exemple, tu sais, toi, pourquoi Allah n’a que 99 noms ? »
Il me regarde étonné...
-« Eh bien, je vais te l’expliquer : Allah n’a que 99 noms que nous connaissons comme ar rahman, le bienfaisant, ar rahim, celui qui a pitié, al malik, le seigneur souverain... il y en a 99 comme ça... et tu sais pourquoi il n’y en a que 99 ? eh bien parce que le centième, les hommes ne peuvent pas le connaître... seul Allah connaît son centième nom... Et tu sais où j’ai appris ça ? dans le livre que j’ai acheté, avec toi, au kiosque de l’hôtel Continental de Islamabad... Et tu sais pourquoi un chapelet musulman n’a que 33 grains ? eh bien, parce que 33 x 3 ça fait... 99... et je vais même t’en dire plus : tu vois mes bracelets que j’ai achetés à Rawalpindi, qu’est ce que tu vois ? ce sont des tubes en or avec trois ensembles de 11 petites pointes... 3 x 11 ça fait ? ... 33... et 33 x 3 ça fait... 99 et là qu’est ce que c’est ? la grosse boule... c’est le numéro 100 ... donc mes
bracelets ce sont des chapelets musulmans pour réciter les 99 noms de Allah...
T’avais pensé à ça toi ? Non, eh bien moi non plus, jusqu’à ce que je lise des livres... Tu vas voir que d’ici peu nous connaîtrons mieux votre religion que vous-mêmes... »
Là il est complètement dégoûté...

Quand il revient de la Cabane d’Orny il est content... Il a passé une bonne semaine, réussi ses examens et reçu son diplôme et son insigne... Mais cette fois aussi il est quand même déçu... il me présente son insigne
-« Ils m’ont donné ça... »
-« Formidable ! c’est comme un insigne de guide, il y a très peu de gens qui peuvent se vanter d’avoir l’insigne de « Gruppenleiter » du Club Alpin Suisse ! »
-« Mais qu’est ce que je peux faire avec ça ? »
-« Tout d’abord tu dois aller chez monsieur Ashraf et lui montrer ton diplôme de Gruppenleiter mais aussi ton certificat du cours d’Italien et puis tu dois lui expliquer tout ton séjour en Suisse, tout ce que tu as vu... et tu lui dis que cela mérite un salaire adéquat... »
-« Mais cette ridicule petite plaquette qu’est ce que j’en fais, je la jette au lac ? »
-« Mais non, malheureux... tu as peiné 3 mois pour l’obtenir... tu l’épingles sur ta chemise et tu vas voir la réaction de tes clients européens... »
-« Bof... Azhar va se moquer de moi... »

Depuis son retour il a changé, maintenant il compte les jours qui lui restent avant de repartir chez lui ... il se tient à l’écart et je vois qu’il se sert du coran que j’ai mis à sa disposition... il a perdu son insouciance et son enthousiasme ...

Karim, qui semblait si moderne, est encore profondément prisonnier de ses croyances et de sa soumission religieuse.
Un jour que nous parlons des chefs religieux ismaélites, les princes Aga Khan je lui dis en plaisantant :
-« En tous cas, nous ne connaissons pas les Aga Khan comme des bigots notoires, bien au contraire, ils ont l’air d’être de sacré bon vivants... qui épousent les plus belles femmes occidentales et les actrices de cinéma, possèdent des écuries célèbres et sont de fameux guindailleurs... »
-« Non, cela n’est pas possible ! » - réplique Karim très choqué.
-« Non sans doute » – lui dis-je en lui montrant les photos du livre « Les Aga Khans » de Yann Kerlau et même, dans un Point de Vue, un des princes avec un verre de champagne à la main...
Il regarde, perplexe mais ne peut admettre ce qu’il a devant les yeux et au lieu d’en rire en disant « aha, petit polisson, lui aussi aime donc la Hunza Water » il finit par dire avec une expression sombre :
-« S’il fait comme cela, c’est qu’il a une raison cachée pour le faire et que nous ne devons pas comprendre... »

Nous allons ensemble en ville. Il n’en revient toujours pas de voir comme les gens sont disciplinés : tout le monde roule à droite, personne ne klaxonne inutilement, les voitures s’arrêtent aux feux rouges, les piétons attendent que leur feu passe au vert... Tout cela est tellement organisé, discipliné, normal...
A chaque fois que nous attendons devant un feu rouge, il dévisage les passants et n’en revient toujours pas, après bientôt trois mois, de voir garçons et filles ensemble... de voir des femmes en jupes courtes... A chaque fois il hoche la tête en répétant « strange animals »...

Ce jour là, je voulais lui montrer la rivière. Pour y accéder il fallait traverser « la

campagne » du village; en termes de pays plats, « les champs » autour du village...
Dès qu’il sort de la voiture, Karim se dirige vers un les vignobles : -« Ia Allah ! quels raisins ! »
C’est un vignoble tout à fait normal : des pieds de vigne d’une hauteur d’ 1m50 , soigneusement alignés dont les branches sont scrupuleusement élaguées et guidées le long de fils de fer horizontaux. De belles grosses grappes pendent sous les feuillages des branches. C’est évidemment c’est fort beau...
-« Je dois regarder comment il font... »
Karim avait été très fier de me montrer sa vigne qui courait complètement sauvage dans un arbre, sans doute un peuplier. Une fois de plus il est confronté avec la différence entre ce que eux possèdent à l’état brut et ce que nous, ici, nous en avons fait : cultivé, amélioré, développé ... Ben oui... Nous avons transformé la vigne sauvage en un art difficile, délicat et exquis... Nous en avons extrait, au cours de siècles d’études et de labeurs les vins les plus raffinés...
Une fois de plus il compare ce que lui possède et croyait extraordinaire avec ce que nous avons.
Je lui explique que si quelqu’un se hasardait à toucher à nos « spiritueux » tant vins, que bières ou alcools... ce serait l’insurrection instantanée... justement parce que depuis des siècles ce sont des traditions ancrées dans notre culture.

Un week-end j’avais dû m’absenter mais puisque Karim n’avait pas de visa pour l’Italie il était resté à la maison et j’avais demandé à mes enfants de s’occuper de lui. Ils l’avaient emmené en ville à Locarno. Ils étaient allés se promener et manger des glaces au bord du Lac Majeur à Ascona. Ils avaient rencontré des copains et rigolé ...
Karim me raconta son week-end...
-« Mais tous ces jeunes, ensemble, filles et garçons... il y avait même un couple... Le garçon a mis son bras autour des épaules de la fille devant tout le monde au restaurant et personne n’a rien dit... »
-« Ont-ils fait quelque chose de mal ? »
-« Non, mais... ils font peut-être aussi d’autres choses... quand on ne les voit pas...»
-« Tu veux dire qu’ils couchent ensemble ? »
-« Ils font ça ?... »
-« Oui, bien sûr... De mon temps déjà, mes copines prenaient la pilule et tout le monde avait un petit ami... »
-« Mais alors, elles ne sont pas vierges pour se marier... »
-« Non. Il y a encore des personnes pour qui cela a de l’importance, mais la plupart des gens estime que le sexe c’est un besoin naturel comme un autre... »
-« Et le mariage alors ? »
-« Le mariage est un contrat, comme chez vous... Avec la différence qu’ici on n’oblige pas les enfants à se marier, ils choisissent quelqu’un qu’ils aiment... »
-« Et s’ils ne s’aiment plus... »
-« Alors on divorce... On ne va tout de même pas être malheureux pour le restant de ses jours ... »
-« Toi aussi tu es divorcée ? et ton mari ? et vos enfants ? »
-« Mon mari habite dans un autre pays. Les enfants vont le voir. Quelque fois nous nous rencontrons. Il a sa vie, j’ai la mienne, cela ne nous empêche pas de nous comporter comme des gens civilisés...Tout ça c’est devenu tout à fait cool... Nous essayons de nous débarrasser des tabous surannés et inutiles... »
Chaque fois Karim hoche la tête... non, non, non... il ne peut pas le croire...
Tout est si différent...

Il a vu dans un kiosque des revues pornographiques... il en veut un exemplaire pour épater ses copains... et des livres, même écrits en Italien, dans lesquels il y a des représentations de dinosaures ... il avait entendu parler de ces drôles d’animaux mais n’en avait jamais vu ... il veut les montrer à ses enfants...

Il voudrait encore aller en Italie pour saluer les gens qui, à la fin des trekkings, lui avaient dit
-« Viens nous voir le jour où tu passes en Europe... »
Encore une fois je dois le décevoir... il n’a pas le visa pour aller en Italie ... il n’a pas d’adresses précises... je lui explique comment fonctionne notre système d’adresse, ici il n’est pas suffisant d’écrire « monsieur Karim à Skardu »... ici il faut le nom, prénom, rue, numéro, code postal, ville... On ne sait même pas téléphoner sans l’adresse précise... Il faut aussi lui expliquer comment fonctionne l’annuaire du téléphone... Bref... encore une chose qu’il ne connaissait pas...

Puis il veut offrir un apéritif à toutes les personnes de la vallée pour les remercier et prendre congé... ce sera encore une soirée amusante...très bien arrosée...

Mais le coup de grâce va se produire à l’improviste...
Dans un des villages de la vallée c’est la fête patronale, je lui propose d’y aller. J’ai une très jolie robe en gros coton blanc style Louisiane... Il me regarde
-« Tu n’as plus les beaux shalwar que tu as ramenés du Pakistan ? »
-« Sí, sí... » je mets donc un shalwar et cela lui plait beaucoup plus. D’ailleurs il ne met pratiquement plus ses jeans mais s’habille de plus en plus avec un shalwar... et il laisse de nouveau pousser sa barbe...
Nous allons à la fête, on salue les gens, on s’assied, les verres de vin circulent et puis un petit orchestre se met à jouer sur la place et les couples commencent à danser... Karim regarde les gens qui dansent... il devient blême...
-« Des hommes qui dansent avec des femmes dans leurs bras... »
-« Ce n’est tout de même pas la première fois que tu vois danser des gens... Ce sont des danses classiques, des tangos, des valses, des mazurkas... de la musique populaire... »
Tout d’un coup il s’écrie :
-« C’est parce que vous mangez du porc que vous êtes des porcs... »
-« Mais enfin Karim, est-ce que tu es une poule parce que tu manges des poules ? »...
C’en est trop...
-« Viens, rentrons je ne sais pas supporter cela... »

 

A suivre ...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (23)

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Chapitre IV (6)

A chaque expérience il se rend compte qu’il est « en retard » sur les autres...
Chez lui, dans sa famille, dans son ambiance, il est une personne importante qui jouit de prestige... ici il ne fait pas le poids...il n’est pas capable de faire ce que tout le monde sait faire normalement... Il a l’impression qu’on le traite avec condescendance... pour ne pas dire compassion... ou même pitié... C’est extrêmement frustrant...

Le week-end du 20 juin allait devenir mémorable car notre exercice de répétition allait devenir un « super gros bazar »...
La vallée Onsernone se termine en cul de sac. Quand la route s’arrête au fond de la vallée il y a la montagne, et ensuite en pleine montagne la frontière avec l’Italie et puis encore de la montagne et ensuite, en descendant, il y a la Vallée Vigezzo en Italie.
Un réseau de sentiers relie les deux vallées. Dans le passé c’étaient les sentiers utilisés par les exploitants des alpages et les contrebandiers, maintenant c’est devenu le paradis des promeneurs, mais aussi, hélas le théâtre d’accidents, de personnes égarées, etc.... Donc, quand l’alarme sonne, les secours se mettent en branle dans les deux vallées, des deux côtés de la frontière.
Cette année le but principal de notre week-end d’exercice c’est justement la coordination entre le secours italien et le secours tessinois... Car ce qui est crucial c’est la coordination et le commandement... et ... la communication.
On se souviendra des livres « Bravo Two Zero » de Andy McNab et « The One that Got Away » de Chris Ryan qui racontent comment leur patrouille de soldats britanniques SAS avait été déposée derrières les lignes ennemies en territoire irakien et comment ils avaient été abandonnés à eux-mêmes simplement parce que les fréquences radio de leurs émetteurs ne correspondaient pas avec les fréquences utilisées par l’armée américaine... et comment plusieurs d’entre eux y
laissèrent leur vie...

Pour cet exercice nous avons même, super honneur, la présence d’une délégation de la Guardia di Finanza du Passo Rolle qui sont les célèbres topgun du secours des Dolomites ...
Le premier jour consiste en cours théoriques mais le deuxième jour, pour la pratique, c’est la grande mise en scène... des promeneurs se sont perdus là-haut... il faut aller les chercher, récupérer les blessés, etc....
Karim et moi montons à pieds à l’alpage qui sert de base d’appui des opérations, puis il accompagne un groupe, je rejoins le mien... Le temps est dégueulasse, il y a du brouillard puis il pleut, il fait froid... on est trempés... mais à la guerre comme à la guerre, nous savons que pendant ce temps des cuisiniers sont en train de nous préparer un banquet dans le refuge qui se trouve sur l’alpage Arena...

Une des caractéristiques de la vie dans la vallée c’est la solidarité. La vie en montagne c’est aussi les routes bloquées par la neige, les coupures d’électricité, les accidents, les incendies etc.... Depuis toujours l’adversité lie les gens car il faut faire face. Ainsi les sociétés de chasseurs ou de tireurs, les samaritains, les pompiers, etc. lient les habitants. Lors des incendies de forets toute la population participe, chacun à son niveau, mais personne n’est indifférent D’ailleurs, après avoir fait « le pompier de montagne volontaire » on comprend ce que le péril du feu veut dire... et un jour de pompiers sur le terrain est plus efficace qu’une semaine d’arrosage par hélicoptère... Ces liens entre la population nous garantissent aussi l’intendance... Les spécialistes qui assuraient la polenta ou le risotto pour les fêtes de villages ou le carnaval nous préparaient les repas, les bouteilles d’eau, les thermos de café durant les exercices ou les jours où nous sommes en « opération réelle » de recherche sur le terrain.
Aujourd’hui, aussi en l’honneur de nos invités italiens, le dîner promet d’être de grande classe...

Quand en début d’après midi l’exercice se termine et que nous commençons à descendre vers le refuge je vois au loin notre Karim qui court le long du sentier... et il s’arrête devant les tables où nos cuisiniers ont préparé l’apéritif...
Quand moi aussi j’y arrive, Karim a déjà avalé plusieurs verres de fendant... Ben oui... nous sommes tous fatigués, nous avons tous froid et faim... mais nous savons tous ce que fait un verre de fendant sur un estomac vide ... plusieurs verres... no comment...
Puis, lentement, tout le monde arrive et on commence à s’assoir à l’intérieur, l’odeur de cuisine est exquise... Karim est déjà installé avec d’autres au bout de la salle. Des assiettes énormes circulent avec des montagnes de risotto et des énormes tranches de viande... Je demande ce que c’est que cette viande... du rôti de porc... Zut... du porc... mais... Karim a déjà vidé une assiette et il est en train d’en recevoir une deuxième ... Est-ce le cas de faire un esclandre et de gâcher la fête... de toutes façons... il est trop tard... bon ...
Mes compagnons me disent en riant :
-« Fameux numéro ton copain... bonne fourchette et... il boit presque plus que nous... »
C’est surtout qu’il ne se rend pas compte et il boit le vin rouge comme de la grenadine... mais que faire... somme toute il est adulte, je lui ai expliqué tout cela, au-delà il est responsable de lui-même...

La fête dure jusqu’en fin d’après-midi puis lentement tout le monde commence la descente... Quand nous arrivons au parking où nous avons laissé les voitures notre médecin, qui est particulièrement actif dans notre groupe, nous propose de nous retrouver dans le petit restaurant au bout de la vallée pour un dernier p’tit salut...

Quand nous arrivons au restaurant, là aussi, il y a une odeur irrésistible... ils ont cuisiné des costine c.-à-d. des basses côtes de porc, « travers de porc » en termes exacts, grillés sur le feu de bois. Dans la région, c’est le repas typique de toutes les fêtes...
Personne ne résiste au parfum des costine... et bon, il est déjà 19h... on s’assied et tout le monde prend des costine... Karim également... Quand il reçoit son plat il se jette sur la viande, prend l’os en main et dévore la viande en s’écriant :
-« Quels délicieux poulets ! » et il en reprend...
Depuis qu’il est ici, c’est la première fois que je le vois manger avec un tel appétit et un tel plaisir... et en effet, sans doute aussi pour me taquiner, il ajoute :
-« Je n’ai jamais mangé de la viande aussi bonne... » sous-entendu que moi je ne cuisine pas aussi bien...
Les copains entendent que Karim qualifie les cotes de porc de poulet... tout le monde sait qu’il est musulman... tout le monde croit qu’il blague ... comment pourrait-on confondre des côtes de porc avec des cuisses de poulet...
Alors eux aussi disent au cuisinier :
-« Tu m’apportes encore une assiette de ce poulet ?... »
Et puisque nous sommes tous fatigués, que nous avons tous mangé et bu nous sommes tous gais et la soirée se termine tard et on s’est bien amusé...
Et tout le monde me dit :
-« Ben, dis donc, il est vachement sympa ton petit copain et rigolo avec ça, quel humour et comme il a bien su s’intégrer... »

Début juillet Karim part pour son stage pendant une semaine à la Cabane d’Orny dans le Valais...
La veille de son départ il me dit très sérieusement :
-« J’ai pris de bonnes résolutions : je vais participer à tout ce que font les autres, marcher, grimper sur les rochers, dormir dans les dortoirs, manger, boire...je vais tout essayer... sauf naturellement manger du porc... »
J’ai un choc...
-« Comment ça, sauf manger du porc ? »
-« Le porc, ça je ne pourrais jamais en manger, la seule idée me fait vomir... Un jour il y a un membre d’une expédition qui avait une boîte de viande de porc il ma laissé goûter et j’ai dû courir pour aller vomir, c’est franchement dégueulasse... »
-« Mais enfin Karim tu te fous de ma gueule ou quoi ? »
-« Mais non je t’assure... »
-« Mais enfin tu as dit toi-même que tu n’as jamais mangé de l’aussi bonne viande... Depuis que tu es ici tu n’as pas mangé de l’autre viande que du porc... »
Il devient blême, à vue d’œil... et il devient furieux...
-« Et toi, qui es mon amie, tu m’as laissé manger du porc ? Tu m’as trompé... »
Il s’effondre... alors moi aussi je lui dis ce que je pense :
-« Ecoute Karim, arrêtes ton cirque, quand il s’agit de boire du vin c’est par bouteilles entières et quand on n’est pas à la maison tu siffles nos bouteilles de grappa... Quand tu es arrivé le niveau de cette bouteille était là et maintenant il est là, tu n’as même pas remarqué qu’on a tracé des repères... Quand il s’agit de fumer, tu fumes même dans ton lit... alors s’il te plait arrêtes ton cinéma... et mets une fois tes deux pieds sérieusement et solidement sur la terre ... »

Il se calmera, mais cela a jeté un froid... ce ne sera plus comme avant...
Au début de son séjour j’avais mis à sa disposition un tapis de prière, je lui avais indiqué avec une boussole spéciale, la Qibla, la direction de la Mecque, je lui avais donné un de mes corans en lui expliquant que non ce n’était pas un livre magique mais un livre écrit en arabe que lui ne comprenait pas mais dont il pouvait lire la traduction en anglais... Tout cela ne l’avait pas intéressé...

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (22)

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Chapitre IV (5)

Quand je reçois l’extrait de mon compte en banque, mon salaire a été versé, je m’assoie avec Karim à table, je lui montre tous mes papiers : mon salaire qui pour lui est faramineux... puis les factures à payer : loyer, électricité, téléphone, voiture-garage-essence, assurances, caisse maladie, budget chauffage, budget nourriture, je dois même payer pour les égoûts et la récolte des poubelles... ... etc. ... nous remplissons les virements ensemble... total... il ouvre de très grands yeux...
-« Mais il ne te reste rien... »
-« Ben non, il ne reste pas grand-chose... »
-« Mais alors, ça vaut la peine de te lever tous les matins à 6h et de rentrer tous les soirs à 7 h ? »
-« Je te l’ai déjà dit : nous sommes prisonniers d’un système duquel il est impossible de sortir quand on vit en Europe... Mais il y a de nombreux aspects positifs : grâce à l’argent que nous donnons, nous avons de bonnes écoles, des soins de santé bien organisés et quand nous devenons vieux nous recevons une pension... Et puis tu as bien vu les routes entretenues, les fleurs, la propreté... les égouts, l’eau potable, le ramassage des poubelles, la distribution de
l’électricité, le téléphone... c’est grâce à l’argent que nous donnons ...mais on ne reçoit rien pour rien... »
-« Mais alors, les trekkistes italiens sont plus riches que toi ? »
-« Ils t’ont dit combien ils gagnaient, mais t’ont-ils dit combien il leur reste de leur salaire quand ils ont payé les traites de tout ce qu’ils ont acheté à crédit ? »
-« C’est quoi ça le crédit ? »...

Un jour nous allons au Bancomat... c’est la première fois qu’il voit un système aussi judicieux...
-« Mais cet argent aussi il part de ton compte ? »
-« Hélas... »
Karim hoche la tête... no, no, no... no good...

Autre déconvenue... dans sa grande valise neuve il n’y a pas grand-chose mais il nous a apporté des cadeaux... pour « mon mari » des chapeaux... une petite toque typiquement punjabi, rouge avec des paillettes et plusieurs chapeaux en laine comme ceux qu’on porte dans le Nord Pakistan et en Afghanistan...
-« Merci » - dit Francesco en regardant ces curieux couvre-chef...
-« Mais ici –dit Karim tout dépité – je vois que personne ne met de chapeaux... »
Pour le consoler on lui dit :
-« T’inquiète pas, cet hiver nous nous en servirons... »
Pour moi il a apporté un petit collier de grenats... il sait que j’adore les pierres et que les grenats sont mes préférées... quelle délicate attention... je suis sûre qu’il a dû dépenser une somme qui pour eux est considérable...
Malheureusement, quand il se promène à Locarno il voit les étals le long des portici, avec des centaines de petits colliers... qui ici coûtent peu... et quand plus tard il verra les magasins où l’on vend de la « belle marchandise » il sera terriblement frustré de voir que le cadeau que lui pensait magnifique... ici... ne vaut pas grand-chose... J’ai beau lui dire que l’important c’est que son cadeau c’est son cadeau et que ce collier-là vient du Pakistan... rien ne le consolera de sa déception...

En circulant avec le bus Karim a rencontré toutes les personnes du village, il salue et est très communicatif. Il aime se promener et est tout à fait à son aise.
Nous sommes allés saluer un de mes patients qui a dû entrer au home pour personnes âgées...
-« C’est très beau, très propre, mais très triste – commente Karim – chez nous les vieux continuent à vivre avec la famille... tu as vu ma mère... »
-« Oui et toi tu vois comment nous vivons... Comment voudrais-tu tenir une personne âgée qui a besoin de soins dans notre maison qui est vide du matin au soir ? Il faut aussi tenir compte du fait que chez vous l’espérance de vie est de 60 ans... ce monsieur en a 95... »

Nous sommes aussi passés devant l’église.
-« Tu veux venir la visiter ? as-tu jamais vu une église ? c’est très beau à l’intérieur... »
-« Non, non, non... » il s’enfuit... comme s’il craignait d’être happé par quelque sorcellerie... Il n’acceptera jamais d’aller visiter une église, par contre il me demande :
-« Mais toi et ta famille, vous n’allez jamais dans votre église ? »
-« Non. Ici les gens sont libres d’y aller ou de ne pas y aller, de croire ou de ne pas croire... Nous avons de bonnes relations avec les prêtres ou avec les croyants des autres religions. Dans ma famille notre religion fait partie de notre culture. Nous connaissons bien nos textes sacrés et nous nous intéressons aux textes des autres religions. Nous fêtons nos fêtes et nous nous intéressons aux fêtes des autres. Mais nous ne sommes pas croyants... »
-« Strange animals... » - dit-il en hochant la tête...

Pendant tout le mois de mai nous avons nos cours de répétition du secours alpin... Plusieurs soirs par semaine nous nous réunissons dans les rochers d’Arcegno pour « repasser » les nœuds, les manœuvres, etc.... Chaque soir l’instructeur installe une situation différente qui simule un accident en paroi... Il faut donc récupérer un blessé avec des treuils, des cordes, des civières, des
brancards, des attèles, des colliers...
Karim nous observe de loin avec son air de dire... quelles bêtises...

Il voit passer des personnes qui font du jogging, d’autres de la bicyclette...
-« Mais qu’est ce qu’ils font ? »
-« Ben, ils s’entraînent pour être en forme... »
-« Que c’est ridicule... et en plus ils sont habillés comme des clowns...chez nous des hommes qui s’habillent en jaune ou en rose, on croit que c’est des homosexuels... »

A la fin de son séjour, il se fera photographier avec mes chaussons d’escalade, mon baudrier rose, mon casque pink, mon pantalon bleu avec petits oiseaux roses et jaunes... mon T-shirt jaune etc.... en plus il ira prendre des poses de grimpeur sur ces mêmes rochers... à deux mètres du sol, mais, bien prise, la photo est impressionnante...
-« Ia Allah... quand Azhar va me voir habillé comme ça... »

Karim va vite avoir l’occasion de comprendre à quoi sert l’entrainement...
Un samedi matin Francesco part en forêt avec ses frères pour couper le bois qui servira à nous chauffer dans deux ans, quand il aura eu le temps de sécher. Le service forestier indique les arbres qu’on peut couper pour garantir le rajeunissement de la forêt. En général il s’agit de hêtres arrivés à leur maturité... c'est-à-dire 25 à 35 m de hauteur et dont le tronc peut atteindre 1 m de diamètre.
Karim l’accompagne... Le soir il me raconte...
-« Ia Allah... ces types sont terribles... les trois frères sont aussi grands l’un que l’autre... Ils ont coupé des arbres immenses avec des tronçonneuses qui pèsent tellement lourd que je parviens à peine à les soulever... Ils étaient sur le flanc de la montagne si raide qu’on a de la peine à s’y tenir debout... Ils n’ont pas arrêté de travailler même pas pour manger à midi, juste bu de l’eau... Et pire... quand ils sont arrivés ils se sont fait signe de loin...Chez nous, le plus jeune frère doit aller saluer le plus âgé... et ensuite on s’assied, on prend le thé... et puis, après, nous aussi on travaille... Mais ceux-ci... c’est des bêtes... »
-« Ben oui, ici les gens travaillent... Francesco est dessinateur de machines électroniques, un de ses frères est employé, l’autre enseignant, mais pendant le week-end ils travaillent... font la vigne, cultivent le potager, coupent le bois et...vont en montagne... Ici on n’a rien sans rien... et surtout on n’a pas le temps de s’asseoir à palabrer et boire du thé...Nous on considère que c’est du temps perdu... »

Enfin, début juin, pour notre stagiaire, arrive le premier cours en haute montagne. Francesco conduit Karim avec tout son équipement au le col de la Furka où il est pris en charge par le groupe des stagiaires.
Après le week-end il est pensif... puis lentement il se met à raconter... Ses compagnons étaient des jeunes gens mais aussi des jeunes filles... ils avaient fait des tas d’exercices... Au début ils avaient tous dit « ah, Karim vient de l’Himalaya... il est habitué aux montagnes vraiment grandes... » Ben oui, mais Karim ne grimpait jamais sur les hautes montagnes, il accompagnait les groupes sur « le plat » pendant les marches d’approche...qui s’élèvent progressivement avec très peu de dénivelé et sans porter de sac...Ici par contre il avait dû suivre les autres qui grimpaient sur des pentes raides... avec leurs sacs sur les épaules...
En plus, ils avaient grimpé sur des rochers... et lui n’avait pas osé le faire... mais le comble c’était que les jeunes filles étaient aussi fortes que les garçons et certainement plus fortes que Karim... cela avait été extrêmement frustrant...
C’était la première fois de sa vie qu’il s’était laissé damer le pion par des nanas...dur, dur... Il devait admettre qu’il avait été le moins performant du groupe et son amour propre en avait pris un sale coup...

Cela se confirme quand nous allons avec Francesco à notre petite maison sur l’alpage... Ici la montagne est raide... il faut descendre à pic jusqu’à la rivière et puis remonter sur l’autre versant qui lui aussi est à pic... Francesco fait cela depuis qu’il a 5 ans, moi aussi je m’y suis habituée depuis plus de 10 ans...
D’ailleurs je n’entre plus dans mes chemisiers « d’avant » simplement parce que ma carrure a augmenté puisque j’ai développé mes poumons... Mais Karim n’a jamais fait de tels efforts et il est à la traîne, il doit s’arrêter pour reprendre haleine... Un jour il finira par me dire qu’il commence à comprendre comment il se fait que ceux qui vont au sommet de leurs montagnes sont tous des Occidentaux...
-« Tu vois à quoi sert l’entraînement... les types ridicules qui font du jogging ou de la bicyclette après leur journée de travail et bien quand ils vont en montagne ils ne doivent pas s’arrêter pour reprendre leur souffle... » dur, dur... d’affronter certaines réalités...

Un samedi matin Karim et moi partons vers notre petite maison d’alpage et Francesco doit nous rejoindre plus tard. Francesco a préparé nos sacs ... Quand Karim met le sien sur ses épaules il change de figure... manifestement ce sac est trop lourd pour lui mais il n’ose pas l’avouer ... Quand nous arrivons au parking où nous laissons la voiture pour partir à pieds le long du sentier, tout à fait par hasard, je rencontre un des pilotes des hélicoptères qui travaillent dans la région.
-« Ah, salut... ça va... tiens tu es stationné ici par hasard ? Oui...hm, hm... tu ne pourrais pas nous faire une faveur... J’ai ici un ami pakistanais qui n’a jamais été en hélico... tu ne nous ferais pas un p’tit plaisir... je sais bien que c’est interdit... mais il n’aura plus jamais l’occasion d’aller en hélico... tu voudrais pas nous déposer là-haut... tu envoies la facture à la maison... »
Bien sûr...
Et hop ! nous embarquons dans l’hélico qui est justement un modèle alouette, formidable car, assis à côté du pilote, on n’a que la bulle en verre devant soi et donc l’impression extraordinaire d’être dans le vide, de voler ...
Je laisse la « bonne place » à Karim et m’assieds derrière, aussi pour pouvoir tenir le chien dans mes bras. Dès que nous décollons, Karim est terrorisé, il se retourne et me regarde avec effroi, j’ai beau lui crier :
-« Mais regarde devant toi connard c’est la seule occasion dans ta vie de voir ça... » Inutile... il s’agrippe et n’ose pas regarder le spectacle magnifique des cimes des arbres qui défilent sous nous... En seulement 3 minutes nous sommes arrivés ... L’hélico nous dépose sur le pré et redécolle instantanément... et tout ce que Karim trouve à dire c’est :
-« Heureusement... comme ça je n’ai pas dû porter ce sac... »

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (21)

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Chapitre IV (4)

Donc, à peine arrivé en Europe, Karim va en découvrir la dure réalité...
-« Je connais cette dame, elle dirige un hôtel. Elle achète pour 350F de fleurs, ce qui rend son hôtel attractif, donc il y a des gens qui viennent chez elle pour manger, boire, dormir. Cela signifie qu’elle a besoin de cuisiniers, serveurs, femmes d’ouvrage, etc...Mais en plus, tout ce que sa cuisine sert à ses clients a été produit par des agriculteurs et des éleveurs... Donc les 350F investis servent à donner du travail à des dizaines de personnes, qui à leur tour vont dépenser et donner du travail à d’autres dizaines de personnes... C’est ça, le système qui fait qu’en Occident <ça roule>... »
-« Comme ce que tu as expliqué quand les femmes se coupent les cheveux... »
-« Exactement... »
-« Mais, vendre des fleurs comme le fait ta fille... moi aussi je pourrais le faire et gagner tout cet argent et l’envoyer à ma famille... »
Là... ça va être plus dur...
-« Ben, le problème c’est que pour être engagé à la place de ma fille, à part les problèmes de permis de séjour et de travail... tout d’abord il te faudrait des diplômes... »
-« Des diplômes pour vendre des fleurs ? »
-« Etre jardinier n’est pas seulement vendre des fleurs... c’est aussi connaître les fleurs, savoir les cultiver, les soigner, conseiller les clients, être capable d’employer les produits chimiques comme les engrais et les traitements contre les maladies et les parasites... il faut donc aller à l’école... faire un apprentissage et avoir des diplômes ... Mais avant cela, ici chez nous il faut le diplôme après 6 années d’école primaire, ensuite 3 années d’école secondaire et ensuite un
minimum de 3 années d’études professionnelles... »
-« Ia Allah... c’est pour tout le monde comme ça ? »
-« Oui, tout le monde exactement comme ça... l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans, même pour les balayeurs de rues ou les paysans ou les laveurs de vitres...comme je l’ai raconté à tes sœurs... »
-« Et moi ? quel métier est ce que je pourrais faire ?... »
-« Aucun... car tu ne recevras ni permis de séjour, ni permis de travail... et en plus, il y a tellement de candidats qui ont de bonnes qualifications que personne n’engage un ouvrier qui n’est pas qualifié... »
-« Avant de partir mes copains m’ont dit que si je trouvais le moyen de rester, je devais rester... »
-« Ce n’est pas ce qui a été convenu... ici tu ne peux que traîner avec des demandeurs d’asile et des sans papiers... tu y perdrais l’estime et l’amour propre... tu serais méprisé et humilié. Chez toi tu es une personnalité reconnue et respectée, même célèbre, surtout quand tu vas rentrer avec ton expérience de la Suisse... ici tu n’as aucune chance... »

C’est la première baffe que Karim prend en pleine figure... deux jours après être arrivé...
Puis il me regarde : -« Maintenant je commence à comprendre... un de mes oncles est émigré aux USA... il n’a jamais voulu dire quel métier il y fait... si ça tombe il n’ose pas dire qu’il lave les assiettes dans un restaurant... »

Nous rentrons avec sa nouvelle valise qui est bien légère... Sur l’autoroute je roule normalement à 120km/h. Je vois qu’il se cramponne à son siège...
-« Ca ne va pas ? tu n’as quand même pas peur ? »
-« Si... tu roules comme une folle... 120 !!! »
Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé : chez eux sans doute s’agit-il non pas de kilomètres mais de milles... et 1 mille = 1 km 600... 120 milles aurait signifié presque 200 km/h... Karim ne sait pas conduire.

En descendant du Monte Ceneri, la route surplombe toute la vallée du Ticino...
Karim demande qu’on s’arrête sur un parking pour pouvoir regarder combien le paysage est extraordinairement beau... en effet...

Puisque tous les membres de ma famille travaillent, Karim n’aurait eu rien d’autre à faire que de s’ennuyer tout seul à la maison. Heureusement, il a un cours d’Italien trois fois par semaine.
Donc, Francesco et moi, nous nous levons comme d’habitude vers 6 h. Karim, lui, se lève quand il veut et puis il descend en ville avec le bus, va à son cours et ensuite il me rejoint à mon lieu de travail et nous remontons ensemble à la maison. Certains jours il remonte seul avec le bus.
Un soir je l’attends... il n’arrive pas...
Puis il arrive avec Francesco...
-« Eh bien, vous deux ? »
-« Il avait oublié sa carte d’abonnement et n’a pas osé prendre le bus... je l’ai rencontré par hasard qui rentrait à pieds... »

Autre problème... ici le bus passe exactement à l’heure... il a donc besoin d’une montre...
-« Mais tu n’as plus le beau petit réveil Casio que je t’ai laissé l’an passé ? »
-« Quelqu’un me l’a volé... »
-« Et combien t’a-t-il payé pour le réveil qu’il t’a « volé » ? » Il ne répond pas...
-« Alors, fais le calcul de l’argent que tu y as perdu : moi, ici j’avais payé ce petit réveil 50F... ce qui signifie 1000 Rp... et toi, combien t’en a-t-on donné ? 50 Rp ? tu te rends compte de la mauvaise affaire que tu as faite? »
-« Ca coûte si cher... ? »
-« Ben oui, ça coûte si cher... »
Nous allons lui acheter une montre bracelet...
-« Et si tu as envie de revendre celle-ci, souviens-toi que je l’ai payée 70 F ce qui signifie 1400 Rp... »
-« Ia Allah... comme tout cela est cher... »

Tant que nous sommes dans le centre commercial il veut en faire le tour...
Il s’extasie devant le comptoir des viandes et voudrait acheter un poulet, puis il se ravise :
-« Mais... est-ce que vous aussi vous dites les prières avant de tuer les animaux ? et puis est-ce que vous les égorgez selon le rite ? »
-« Non, ici nous n’avons pas le temps pour réciter les prières, la main-d’œuvre coûte trop cher... et les animaux, la loi sur la protection des animaux nous oblige à les étourdir avant de les égorger... »
-« Alors non, on n’achète pas ici... on va devoir acheter des animaux vivants et je les égorgerai avec les bonnes prières... »
-« Alors, je veux bien un tas de choses, mais égorger des animaux chez moi, là non ! il n’en est pas question... ou bien tu manges la viande normale ou bien tu n’en manges pas... D’ailleurs... je ne sais même pas où je pourrais acheter des poules vivantes... Le peu de gens qui ont des poules pour les œufs ne les vendent pas... »

La nourriture va poser un problème car ce que nous mangeons ne lui plait pas...
-« Nous, quand on vient chez vous, on mange comme vous, même s’il y a des choses qui ne nous plaisent pas beaucoup... pourquoi ne mangerais-tu pas comme nous... »
-« Non, non, c’est tellement fade que cela me coupe l’appétit... »
Je finirai par mettre à sa disposition les ingrédients pour qu’il se prépare ses chappattis, lentilles et currys de légumes... Et souvent, quand nous rentrons du travail, nous trouvons le souper pakistanais servi... Il est très fier que cela nous fasse plaisir...

Autre aspect. la lessive... il a tout de suite compris comment fonctionne la machine à lessiver...
Un soir je me mets à repasser notre linge et aussi le sien... il m’observe...
-« Ah non... dans mes jeans il faut faire le pli... »
-« Comment ça le pli, il y a des années qu’ici on ne fait plus le pli... c’est ringard... »
-« Ce que vous pensez m’est égal mais moi je ne sors pas avec un pantalon sans pli... tiens donne-moi ton fer à repasser... »
Il a aussi compris comment fonctionne un fer électrique et très rapidement il va aussi se charger de la lessive et du repassage... il est parfait...
Puis un jour il n’y tient plus :
-« C’est pas sympa quand vous rentrez le soir fatigués de trouver la maison en ordre, le souper sur la table et le linge repassé ? »
-« Oui bien sûr, c’est du grand luxe... mais pour nous c’est impayable... il faudrait être très riche pour pouvoir se le permettre... »
-« Mais tu vois bien que ça fonctionne... »
-« Oui, comme ça, en passant, mais si on devait te tenir cela deviendrait beaucoup plus compliqué... Il faudrait d’abord le fameux permis de séjour et puis le permis de travail et là où cela devient impossible c’est qu’on ne peut pas « simplement » avoir quelqu’un dans la maison... il faut déclarer les « ouvriers » et payer un salaire réglementaire, les assurances, les cotisations pour la pension, pour la caisse maladie, etc. etc.... il y a une réglementation du travail très compliquée et cela revient si cher qu’il n’a a plus que les super riches qui puissent se permettre d’avoir des gens de maison... »
Il me regarde hébété :
-« Mais vous ne pouvez donc rien faire ? »
-« C’est ça : tu as compris : nous sommes pris dans un système duquel il est impossible de sortir ... »
Il secoue la tête...
-« Non, non, non... ce n’est pas croyable... mais vous ne vivez pas bien... vous n’êtes pas libres... quand je vais raconter ça à Azhar... »

L’ami Karim s’habitue vite aussi aux facilités du monde moderne... Dans son pays il n’y a pratiquement pas de douches avec eau chaude... Ici, chaque matin il en jouit pleinement, emploie mon shampoing et mon « baume après shampoing » et ensuite mon sèche-cheveux et il passe un temps fou à soigner sa coiffure et son look...
Au début il s’est moqué de nos vêtements bizarres mais progressivement il va aussi mettre mes jeans et mes chemises... puisque nous avons la même taille...

Il se passionne aussi pour les choses qui pourraient lui servir chez lui :
Nous chauffons notre habitation avec un grand poêle au bois, qui chez lui serait bien commode...
Dans son jardin, il a un petit moulin pour moudre les céréales quotidiennes.
Dans notre vallée les vieux moulins à eau ont été restaurés, nous allons les visiter, il demande d’en photographier les plans... chez lui les meules ont 50 cm de diamètre... les meules de notre moulin sont en épais granit et mesurent 1m50... et elles sont alimentées par l’eau d’un gros torrent...
Près d’Islamabad il a vu un barrage... quand il compare avec les barrages suisses...

Un jour, Karim entre par mégarde dans la salle de bain juste au moment où Francesco sort tout nu de la douche ... J’entends crier « Oooooh !!! » et je trouve Karim perplexe, pétrifié devant la porte de la salle de bains...
-« Eh bien qu’est ce qui t’arrive.... »
-« Oh ! énorme... »
-« Ben oui, c’est normal... toi tu mesures 1m60 et tu pèses 50kg, Francesco mesure 1m95 et pèse 105kg... ça fait une belle différence... »
-« No, no, no... énorme le champoo... »
-« Le champoo ? ... »
-« Ben oui... le chose des messieurs... chez nous on dit le champoo suite à une blague qui circule chez nous... tu sais le chose des messieurs... »
-« Ah bon... mais tu sais, avec ma profession je vois beaucoup de messieurs nus... je peux te confirmer qu’il s’agit la d’une mesure standard... »
-« Evidemment... grand monsieur... grand champoo... ia Allah... quand je vais raconter ça à Azhar... »

Je dois aller un week-end à Genève. La route le plus directe passe par l’Italie, mais, comme Karim n’a pas le visa pour l’Italie, je l’emmène avec moi en faisant tout le tour par le nord, ainsi il a l’occasion d’avoir un aperçu du long tunnel du Saint Gothard et de toute la Suisse puisque nous reviendrons par le Valais et le col du Nufenen.
Karim se promène en long et en large le long du lac Léman.
Sur les rives du Lac, il y a de magnifiques jardins et de nombreuses statues dont une fort belle d’un cheval. Karim me demande de le photographier avec cette statue, mais il s’est placé d’une façon à masquer le champoo du cheval... Qu’est ce que les gens auraient dit...
De même à Locarno il se fera photographier avec tout ce qu’il trouve beau : le jardin des cactus, les parterres de fleurs, mais il est très embarrassé par les sirènes aux seins nus des statues autour des fontaines...
-« Je vais les montrer à Azhar... mais si ma mère trouve ça elle m’arrache mes yeux... »

Un jour, une connaissance me raconta, très scandalisé, qu’il avait assisté à une conférence de Tariq Ramadan qui avait expliqué qu’en Hollande pour pouvoir obtenir la nationalité il fallait regarder des photos pornographiques... Je trouvai cela assez étonnant de la part d’un pays protestant.
Ce qui est exact c’est que la Hollande avait mis au point un programme d’intégration des étrangers et dans ce programme figurait un DVD avec des photos qui montraient des situations qu’il faut être prêt à affronter en Occident... Notamment y figurait une photo d’une femme nue qui sortait d’un bain de mer et une autre de deux homosexuels qui s’embrassaient sur la bouche...
Ces photos peuvent être choquantes, mais pour nous la pornographie c’est autre chose, et même la pornographie, nous avons appris à la maitriser...

Il n’en revient pas des parcs, jardins et tant de fleurs...
-« C’est si beau... et personne ne cueille les fleurs... chez nous ces fleurs ne résisteraient pas une journée, tout serait ravagé le lendemain... »
-« Mais ici les vandales reçoivent des amendes... et puis nous on paye les impôts pour avoir des rues propres et des parterres fleuris... »
-« Les impôts ? c’est quoi ça... »
Je vais donc lui expliquer comment fonctionnent les impôts...
-« Mais alors... de ton salaire, qu’est ce qui te reste ?... »

 

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (20)

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Chapitre IV (3)

A la mi-mars, notre secours en montagne organisa son grand exercice... une énorme avalanche... Cette fois encore cela allait être « le gros bazar »... avec la participation de tous les corps de secours concernés... mais aussi les chiens d’avalanche...
Daniel, un de mes compagnons, et moi-même nous allions être les victimes ensevelies ...
Donc nous partîmes avant les autres pour installer le théâtre des opérations...
Ils creusèrent deux trous dans la neige d’au moins 2m de profondeur, puis on y installa des plaques isolantes ensuite des couvertures thermiques... moi j’étais habillée comme pour aller au K2... je dus me coucher dans le trou qui fut recouvert de planches et puis d’un bon mètre de neige. Daniel, lui aussi, subit le même sort... Nous avions quand même un walkie-talkie pour appeler à l’aide en cas de pépin... sinon silence radio... bien que nous puissions entendre tout ce
qui se passait autour de nous... Bon, nous voilà installés... et nous entendons donner l’alarme... Et alors tout le saint tremblement se met en branle... Les sauveteurs se placent en ligne au bas de l’avalanche « prenez vos distances... » comme à la gymnastique suédoise qui est on ne peut plus militariste... « sortez et vissez vos sondes... »...ce sont de fins tubes qui se vissent bout à bout... « désignez deux guetteurs » qui doivent se mettre en haut de l’avalanche pour observer et avertir si jamais il y a une nouvelle coulée de neige, etc.... le tout, dans les règles de l’art... On le sait : les Suisses, c’est lent mais efficace...Et moi pendant ce temps dans mon trou... sacre bleu... ça dure... et malgré ma super doudoune... fait pas chaud...
J’écoute ce qui se passe dehors... Progressivement je commence à avoir vraiment froid... et puis très étonnant : à partir de mon plexus solaire, des ondes de froid commencent à se propager dans tout mon corps comme quand on jette un caillou dans une mare... olala mais c’est que je commence vraiment à avoir sacrément froid... Pendant ce temps j’entends la progression des sauveteurs...
« Les maîtres-chiens préparez-vous... » ... Je ne vais tout de même pas appeler au secours maintenant et gâcher tout l’exercice... mais je ne suis pas sûre que « ma tête ne s’en va pas... »
« Silence complet ! Maîtres-chiens, lâchez vos chiens... » Et alors c’est un silence de mort... Ca dure un bon moment...
Et puis, tout d’un coup : deux pattes sautent au-dessus de moi, se mettent à gratter la neige avec une énergie folle et puis smak ! : le nez du chien en pleine figure et des léchages chauds et rugueux et enthousiastes ... tout de suite freinés par le maître-chien...
« Bravo Riki, bravo... vai... » et Riki repart chercher d’autres victimes...
Le maître-chien plante un fanion pour signaler mon emplacement, puis lui aussi continue la recherche plus haut... D’autres secouristes arrivent avec des pelles... ils me dégagent et me portent au pied de l’avalanche où m’attend une ambulance qui me conduit à l’hôpital de campagne où je suis réceptionnée par des infirmières...
Je suis transie... je tremble de tous mes membres, je ne sens plus mes pieds...
La petite infirmière qui n’a certainement jamais vu de godasses de montagne me demande
-« Ca va ? vous voulez une tasse de thé ?... »
Malgré mes lèvres tremblantes je parviens à articuler...
-« Mes pieds... défaites mes godasses... réchauffez mes pieds... » je n’y arrive pas moi-même parce que je suis saucissonnée dans des couvertures...
Je dois répéter... finalement, du bout des doigts, elle m’enlève mes godasses... et se décide à me frictionner les orteils...

Quelques heures plus tard... pendant le « débriefing » ...
-« Quelqu’un a-t-il une expérience à communiquer ? »
Alors il y a ma petite connasse d’infirmière qui lève la main...
-« Il y a des patients qui ont très bien joué leur rôle ... comme madame là-bas...j’ai cru qu’elle avait vraiment froid... »

Et quelque temps plus tard au siège du Club Alpin je raconte mes sensations à des copains. Quelqu’un que je n’ai jamais vu me dit :
-« C’est parce que vous n’avez pas l’habitude d’aller en montagne... »

Vous avez dit « froid » ? Expérience à conseiller aux fanas du hors piste... n’est-ce pas Prince Johan Friso van Oranje –Nassau van Amsberg...
Je sais ce que signifie, autour de la table, cette chaise vide... pour toujours...
Quand il s’agit d’accident, le Secours en Montagne se donne corps et âme, mais quand il s’agit d’imprudence... quelle colère !

Encore maintenant, quand Daniel et moi nous nous rencontrons, nous finissons toujours par nous dire :
-« Tu te souviens du coup de l’avalanche... ? »...

Mi-avril il y eut un cours de répétition mais cette fois le sauvetage du point de vue médical.

Enfin, le 6 mai, Karim devait arriver... Dès qu’il était à l’aéroport de Agno il devait me téléphoner et je serais allée le chercher...

Le temps passe... en début d’après-midi le téléphone sonne...
-« Hello, je suis là mais tu dois venir me prendre parce que je ne sais pas où est ta maison... »
-« Où es-tu ? »
-« Mais chez toi... sur la place... devant le bureau postal... »
Quand j’arrive Karim m’attend, il est en grande discussion avec le chauffeur d’un taxi qui me dit:
-« Dites donc... votre copain, il ne se mouche pas du pied... Il s’est installé dans mon taxi et il m’a donné un papier avec votre adresse... Quand j’ai vu où c’était je lui ai dit <vous êtes sûr ? 50 km en taxi ça va vous coûter autant...> et il m’a simplement répondu <ça fait rien, c’est ma copine qui paye...> ... »
Hm, hm... je suis embarrassée...
-« Ils ne se rendent pas compte des prix... chez eux peu de gens ont des voitures et tout le monde se déplace en taxi qui coûte même moins que le bus... ici... évidemment c’est le contraire... »

Mais bon, il faut quand même le faire : un p’tit gars de la vallée Hunza qui prend l’avion international et arrive tout droit au fin fond d’une vallée tessinoise... très déluré ...

Première surprise : il est passé chez le coiffeur et a même coupé sa barbe...
-« Evidemment, pour venir en Europe il faut être plus moderne... »

Nous allons chez moi. J’ai mis un matelas par terre dans la pièce qui nous sert de bibliothèque, comme ça il a sa chambre ...

Première épouvante.
-« Tu as un chien ? »
-« Oui... évidemment... » pour le moment il est dans son chenil...
-« J’ai terriblement peur des chiens... parce que chez nous... quand on arrive près d’un village... il y a d’abord les petits chiens qui aboient mais ne mordent pas... ensuite arrivent les grands chiens qui n’aboient pas mais mordent... c’est pour ça que tous les porteurs voulaient un grand bâton avant de partir... Et puis... les anges n’entrent pas dans la maison où il habite un chien... »
-« T’inquiètes pas... ici les anges sont habitués aux chiens...aux chats aussi d’ailleurs... »

Je vais libérer le chien, il arrive en courant et en sautant de joie, il renifle Karim qui est pétrifié et ne bouge pas... Zar lui tourne autour, lui lèche les mains et bientôt Karim tend une main pour toucher le chien... eh bien non, il ne mord pas... mais oui il est beau et non il n’a pas de maladies et non il n’a pas de puces et oui il sert pour aller à la chasse... Karim finira par caresser le chien et aussi les chats...
Puis Karim me regarde en riant...
-« C’est tellement tout, tout, tout différent... »
Je sais...

Il me raconte l’effet produit par l’annonce de son voyage auprès de sa famille et de ses copains... Sa famille n’est pas contente car tout le monde craint qu’il ne veuille rester en Europe...
-« Quand je suis allé à l’ambassade pour demander mon visa, il y avait une file avec au moins 50 personnes qui attendaient leur tour... Moi je suis passé devant tout le monde et quelqu’un m’a crié « Dis donc l’artiste, tu vas où toi comme ça ? » Alors j’ai répondu « Je vais faire mettre mon visa sur mon passeport... »
Ils ont tous rigolé, mais quand 10 minutes plus tard je suis sorti avec mon cachet sur mon passeport ils n’ont plus rigolé... et alors quelqu’un a crié « Comment c’est possible ? » J’ai répondu « C’est parce que moi, c’est ma copine qui m’invite en Suisse » et là il n’y a plus personne qui a rigolé du tout... Mais c’est grâce à la lettre d’invitation du Club Alpin, que tout s’est si bien arrangé... il faudra leur dire merci...

Le soir, quand Francesco arrive, ils s’entendent tout de suite bien : ils rigolent...
Ils vont même découvrir des mots qu’ils ont en commun entre le vieux dialecte du village tessinois de Francesco et le burushaski de Karim... Ils se parlent dans un mélange de dialectes et d’anglais et surtout... ils rigolent...
Pendant le souper, en général, nous mangeons un bout de pain avec de l’excellent fromage d’alpage et un verre de vin...
Karim goûte un petit bout de pain... il fait la moue... ça n’a aucun goût...
Et le fromage... ça le dégoûte...
-« Mais tu ne fais pas de chappattis ? »
-« Ben non... en Europe on ne de fait pas de chappattis... mais si tu veux en faire... demain j’achèterai de la farine et je te montrerai comment fonctionne la cuisinière... » Par contre, quand Francesco lui demande s’il veut un verre de vin... alors ça oui, même un bon verre bien rempli... il boit et puis là aussi, complètement déçu, il me dit :
-« Mais c’est pas du vin... je ne sens rien, je n’ai pas la tête qui tourne... »
On a beau lui expliquer les différences entre bière, apéritif, vin, alcool... rien n’y fait... notre « vin » ne vaut rien parce qu’il ne procure pas l’ivresse immédiate...

Le Tessin est une région vinicole qui produit d’excellents vins et chaque personne a accès à l’alambic public pour distiller le marc de raisin et produire de la grappa. C’est l’alcool traditionnel mais il titre 22/23 degrés Cartier c'est à dire 57/60 % vol.... Tout le monde possède des bouteilles de cette grappa. On en verse un petit coup dans le café mais rarement on la boit pure... une petite goutte, à la limite, comme digestif... Francesco produit sa grappa, nous en avons deux grandes bouteilles de deux litres, elles durent au moins jusqu’à la vendange suivante...
Un jour je me rends compte que le niveau des bouteilles baisse à vue d’œil...
Je m’inquiète, tout d’abord pour la santé de Karim qui ne se rend pas compte de l’effet de l’alcool sur son organisme, mais surtout parce que, quand il rentrera chez lui, il s’y sera habitué mais n’y aura plus accès...
Donc je prends contact avec notre médecin qui le visitera avant qu’il n’aille au stage en haute montagne.
Quand Karim revient de cet examen médical il fait une drôle de moue...
-« Eh bien, t’en fais un tête... »
-« Le docteur, il est très gentil ... il m’a dit que je suis en pleine forme... sauf du côté de mon foie... il a dit que j’ai le foie trop gonflé et que je ne peux absolument plus boire de vin... »
Il oubliera vite ses bonnes résolutions...
Pendant son séjour au stage de la Furka, je téléphone tous les soirs pour demander comment ça va... Un soir, j’ai l’instructeur au téléphone et lui demande des nouvelles de notre stagiaire.
-« Cela se passe fort bien, il a un excellent contact avec tous les participants, c’est un joyeux drille, il n’est pas au niveau des autres stagiaires mais participe à toutes les activités et fait vraiment son possible... »
-« Et pour manger et boire ? »
-« Il ne mange pas, il dévore... quant à boire... hm, hm... avec le Fendant du Valais qui est si frais quand on rentre au refuge après une journée d’activité... et surtout qu’il est si sympathique que tout le monde lui offre à boire... il ne dit jamais non... »

Karim est bien arrivé, mais comme cela se passe souvent, ses bagages sont encore en route autour du monde... Plusieurs jours plus tard l’aéroport téléphone qu’ils sont enfin arrivés.
Donc le samedi matin je prends ma voiture et vais avec Karim récupérer sa valise à Agno... Ma fille, à l’époque, y travaillait comme jardinier dans une pépinière.
Nous en profitons pour aller la saluer... C’est une des plus grandes pépinières du Canton, la quantité de fleurs et de plantes est impressionnante et elles sont de toute première qualité.
Nous trouvons ma fille en pleine activité : un samedi matin de printemps la vente de fleurs bat son plein... Nous l’observons, elle sert un dame qui achète de nombreuses plantes fleuries et quand elle passe à la caisse Karim ouvre de grands yeux :
-« Ia Allah, elle a payé 350 FS rien que pour des fleurs... - il fait un rapide calcul et à l’époque il fallait une vingtaine de roupies pour 1 franc suisse - 7000 Rp !!! avec ça, moi je fais vivre toute ma famille pendant 6 mois... »

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (19)

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Chapitre IV (2)

Je rencontre un couple dont l’épouse est pakistanaise. Le jour où elle m’invite chez elle, je sonne, son mari vient m’ouvrir, il me fait asseoir dans un des fauteuils du hall d’entrée, la dame vient s’asseoir avec moi, ne me fait pas entrer plus loin dans l’appartement et très vite la conversation s’épuise...Nous ne nous reverrons plus...

J’ai envie de voir comment se présente la mosquée, au cas où Karim désirerait s’y rendre... J’y vais donc un jour à l’heure de la prière. Je suis accueillie très aimablement par des dames. Les hommes passent devant nous sans nous regarder. Une des dames me donne une longue jupe que je dois enfiler au-dessus de mes vêtements. La mosquée est plutôt une grande salle où l’on prie... Les hommes sont devant et les femmes forment une rangée au fond de la salle.
Tout le service se déroule en langue arabe.
A la fin, je rends ma jupe, les dames me saluent et tout le monde s’en va...
Aucune intention de lier... Je suis déçue en pensant à l’accueil des sœurs de Sayed...
Je n’y retournerai pas...

J’entre en contact avec un autre couple, ils m’invitent un soir à souper.
L’ambiance de leur maison est particulièrement froide... A table personne ne parle, les mets sont froids et on ne boit que de l’eau froide... même pas du thé.
Cela me rappelle une soirée passée dans la famille d’un pasteur calviniste...
Ca non plus ce n’est pas pour moi...
Surtout, je repense aux ambiances chaleureuse des repas au Pakistan. Même en haute montagne, sur les glaciers, quand nous n’avions qu’un plat de riz et lentilles ou de hunza soup, nous avons toujours bavardé et ri, beaucoup ri ! Les saveurs ont toujours été exquises... Et que dire des repas dans la famille de Karim ou de Sayed... « chaleureux » c’est vraiment le mot exact... chaleur et heureux ...

Mais qu’ont-ils ces musulmans en Europe ? C’est comme si leur religion les empêchait de profiter de la vie, de rire, de jouir... Un repas c’est aussi une jouissance... Et quand on invite une personne à partager un repas, ce n’est tout de même pas pour tirer la tête...
Il est vrai que si je n’avais pas vécu dans des familles pakistanaises, je n’aurais pas remarqué qu’avec ces musulmans en Europe il y avait vraiment quelque chose qui clochait...

Une autre rencontre est encore plus étrange... Des personnes m’invitent pour un thé. Quand l’heure de la prière arrive, ils me disent que je dois aller à la toilette me laver les parties intimes avec de l’eau, d’ailleurs il y avait une bouteille d’eau à cet effet... Puis la dame m’affuble d’un vêtement qui me couvre de la tête aux pieds... Je m’effraye mais n’ose protester... Je n’y retournai pas non plus... Les sœurs de Sayed ne faisaient pas tant de simagrées...
Je trouve cela étrange... j’ai participé à des prières avec des personnes de différentes religions, jamais je n’ai rencontré de comportements aussi bizarres...

Dans les années 70, j’ai soigné de nombreux musulmans dans un hôpital « populaire » à Bruxelles et parmi eux l’attaché culturel de l’ambassade du Maroc.
Un jour, je lui avais avoué que les premiers contacts avec des patients  « étrangers » m’avaient mise mal à l’aise. Il se mit à rire et répondit :
-« Mais pourquoi donc ? nous avons tous deux yeux, un nez et une bouche... enfin... si nous avons de la chance... »
Ces gens étaient comme tout le monde. Une famille m’avait rapporté un petit souvenir de La Mecque, je l’ai gardé en souvenir de leur bébé que j’ai soigné pendant de nombreux mois. Le père me disait chaque fois « le bébé s’appelle Isa, comme votre prophète Jésus... »

Pourquoi, vingt ans plus tard, ces musulmans d’Europe sont-ils devenus si frileux? Pourquoi n’ont-ils pas la convivialité et la chaleur de la famille sunnite de Sayed ou ismaélite de Karim ou shiite des porteurs Baltis ? ni la cordialité des femmes rencontrées dans la « maison de la prière » ? Ce qui me choque surtout avec ces musulmans d’Europe, c’est leur froideur, leur distance ...et puis ce petit sourire de condescendance qui m’horripile... Je ne vais certainement pas emmener Karim chez des gens aussi tristes...

Un jour, un des ces messieurs me téléphone et m’explique qu’ils font une collecte pour soutenir leurs frères de Tchétchénie...
Qu’est ce que c’est que cela ? Je réponds que je n’ai pas les moyens de participer et que je m’occupe déjà de Pakistanais... Je n’aurai plus de nouvelles...

Un autre veut me faire un cours sur le conflit israélo-palestinien... Là pour moi c’est du charabia ... et, non, je ne vais pas lire de livres car je suis absorbée par les Handicapped Village Children et les maladies tropicales...

Dans une librairie, à Bruxelles, j’ai une expérience déroutante... J’y entre pour acheter des livres sur l’islam. Ils ont des séries d’opuscules intéressants : la vie de Mohammed, le hijab de la femme musulmane, l’enseignement de la prière, les cinq piliers de l’islam...
Le monsieur est très gentil, j’y reste un bon moment, nous discutons, j’achète de nombreux livres mais quand, au moment de partir, je lui tends la main il me dit avec un sourire hautain :
-« Ah non... nous ne serrons pas la main des femmes... »
Ca par exemple... Au Pakistan non seulement on m’avait serré la main, mais on s’était serrés dans les bras les uns des autres...
Il y a vingt ans, ici même, à Bruxelles, j’ai massé les corps de dizaines de musulmans : des dos, des jambes, des bras... et maintenant on ne se sert même plus la main ?
Que leur arrive-t-il ?... C’est comme s’ils étaient devenus puritains, pour ne pas dire bigots... comme au temps de ma grand-mère...

Par contre dans une librairie arabe, à Genève, le vendeur s’empresse de me dire qu’il n’est pas musulman ... mais il me conseille vivement d’acheter les 4 tomes du Bokhari qui, en effet, est des plus intéressants...

Mais bon, sur le moment, je n’ai pas fait trop d’attention à tout cela car mes journées étaient chargées : préparer l’arrivée de Karim en plus de mon départ en Inde me suffisait... Il faut dire aussi qu’au Pakistan j’avais vécu avec des gens normaux, tandis que les musulmans d’Europe semblaient des gens riches... j’avais même l’impression qu’ils me méprisaient...

Quand je raconterai tout cela à Karim il me répondra :
-« De toutes façons... c’est pas des ismaélites... moi, je ne mets pas les pieds chez ces gens-là ... faut pas leur faire confiance... »
Cela me rappela que, quand il avait engagé les porteurs Balti, il avait dit que eux étaient trois shiites et nous étions trois ismaélites, s’il se passait quelque chose, on aurait été trois contre trois... étrange quand même...
Et quand il avait rencontré le frère de Sayed, il avait été très distant ... Il refusera d’aller saluer Sayed parce que ce sont des sunnites...
-« Tu ne te rappelles pas ces types qu’on a vu à Skardu... ce sont des fanatiques, des extrémistes, des gens dangereux à qui on ne peut pas faire confiance... »

Un jour Sayed m’annonce une grande nouvelle : il a une fiancée ! ça par exemple... Il me la présente. Elle s’appelle Rita et est petite, boulotte, pas très jolie... très italienne du sud... Elle travaille comme femme de ménage dans un hôtel.
Sayed est assez ennuyé car il n’ose pas en parler avec ses parents parce qu’il a refusé les jeunes filles qu’ils lui avaient présentées ... D’ailleurs il a toujours dit qu’il ne voulait qu’une fille très grande, blonde et fort belle... Là pour le coup c’est raté...

Entretemps je travaille normalement pendant la semaine, les week-ends nous allons en montagne, entre deux je vais à Genève pour préparer mon voyage en Inde... Je dois aussi faire un saut en Belgique pour aller saluer mes parents... Le temps passe fort rapidement.

Les fêtes de fin d’année passèrent et l’hiver et finalement le printemps commença à se faire sentir...

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (18)

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Chapitre III (8)

Pindi

Deux jours plus tard on est de retour à Pindi en 3/4h d’avion...
Tronçon par tronçon nous avons donc parcouru toute la Karakorum High Way ... Nous avons été on the road depuis Karachi jusqu’au Kunjerab... Quel pays fabuleux et quel potentiel pour le tourisme !
Le peu que j’ai vu du Pakistan m’a enchantée... Les villes historiques qui remontent à la préhistoire comme Mohenjo Daro qui date du III millénaire ACN ou Harappa sont sans doute plus intéressantes que les pyramides d’Egypte...
Mais au lieu de développement du pays par le tourisme, aujourd’hui l’insécurité est telle que maintenant on assassine même les alpinistes dans leurs campements en haute montagne comme au camp de base du Nanga Parbat ! Parallèlement les citoyens pakistanais émigrent en Europe pour y chercher une vie meilleure au lieu de s’atteler à l’amélioration de leur propre pays...
Le jour où le Tiers Monde comprendra que vouloir vivre au XXI° selon des lois datant du VII° est une utopie suicidaire, le tourisme lui suffira pour devenir prospère. En attendant, quelle tristesse...

Nous retrouvons le Dear Shalimar et monsieur Ashraf ... et les soupers sur la terrasse autour de la piscine... La fin de mon séjour qui approche signifie aussi la joie de rentrer chez moi mais en même temps déjà la nostalgie des montagnes...
-« Ne sois pas triste – dit Karim – tu as vu comme notre jardin est grand, quand tu seras vieille nous t’y construirons une petite maison et tu viendras vivre chez nous... »
-« Shukriya... »
-« You are welcome... »

-« Inch’allah l’an prochain vous reviendrez... » me dit monsieur Ashraf...
-« Oui, l’an prochain je reviendrai, mais pas pour rester... l’an prochain je vais aller travailler en Inde pour une organisation caritative qui s’occupe d’enfants handicapés... »
-« N’y allez pas – dit monsieur Ashraf – je suis allé en Inde... je connais ces gens, j’ai vu comment c’est là-bas et je vous connais assez pour savoir que vous n’allez pas être heureuse dans ce pays... Ils sont sales... Si vous voulez faire du social, il y a assez de travail à faire ici... Ici tout le monde vous connaît, on vous aime bien, on vous respecte et tout le monde vous aidera... tandis que là-bas... »
-« Mais j’ai un autre projet... je voudrais vous demander votre avis... En descendant du glacier, je me suis rendue compte que j’avais une espèce de dette morale... Je voudrais aussi remercier la famille de Karim... Si je leur donne de l’argent ce sera vite dépensé et puis ce sera fini... Par contre, si je parviens à faire venir Karim en Suisse pour lui faire suivre des cours qui puissent lui servir dans sa profession... ça ce serait un investissement à long terme...Qu’en pensez-vous ?... »
Monsieur Ashraf me regarde étonné...
-« C’est une excellente idée... Je suis allé en Europe et ce serait bien de montrer à ces chenapans comment on vit en Europe et ce que travailler veut dire... Bonne idée... mais chère... »
-« Je n’ai pas les moyens de lui payer un séjour mais je peux impliquer mes amis, le Club Alpin... Je ne promets rien, mais je vais essayer... »

.....

Chapitre IV (1)

Karim découvre l’Occident

Le retour à la vie normale...
Mais la vie est-elle jamais normale ? Il y a toujours trop de choses qui se bousculent...
Rentrer à la maison, c’est de nouveau atterrir sur une autre planète...
Bien sûr la famille... Ils sont tranquillisés. Pendant mon absence, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions pour leur téléphoner... alors maintenant il faut raconter...
Je dois reprendre le travail et, comme chaque fois avec mes patients, raconter...
Cela me permet de me décharger...
Je dois également aller chez Sayed lui raconter comment cela s’est passé dans sa famille...
En plus, il y a ce projet d’aller travailler pendant six mois pour une ONG en Inde. Ce qui signifie reprendre des cours au sujet des handicapés et de la polio, apprendre à faire des attelles etc. ce qui implique de nombreux déplacements à Genève qui n’est pas sur le pas de la porte...
Et puis... le projet de faire venir Karim en Suisse...

Comme d’habitude je commence à en parler avec ma famille, mes amis, mes patients... les compagnons du secours en montagne, le Club Alpin Suisse... et forcément les habitants de la vallée...
Tout le monde trouve que le projet est valable car donner de l’argent...On ne sait jamais si l’argent arrive à destination, par contre donner une formation, ça c’est « de l’investissement à long terme »... ce qui, en Suisse, est bien accueilli...

Ma famille trouve cela intéressant : on va accueillir un étranger pendant trois mois dans notre famille, dans notre maison... C’est une bonne idée à condition que cela se déroule bien. Comme toujours il y a un risque...
C’est tout de même passionnant et ça vaut la peine d’essayer...

Plus que recueillir de l’argent, il s’agit de demander des réductions... je vais donc aller mendier  ... pour la bonne cause...
Le Club Alpin Suisse organise des stages de formation de guide de randonnée ...
Ils accueilleront Karim gratuitement...Ils prendront à leur charge le stage, l’hébergement... logé, nourri... gratis... C’est une faveur exceptionnelle ! Ils l’inviteront même officiellement et grâce à cette lettre d’invitation, il pourra facilement obtenir un visa touristique de trois mois...
La Pakistan Air Lines et la Crossair nous donnent des tickets d’avion à prix réduit.
La compagnie qui gère les bus postaux dans la vallée nous accorde un abonnement à prix réduit.
La Migros qui organise des cours pour adultes accorde un cours d’Italien à prix réduit.
Un ami guide de montagne qui gère un magasin d’articles de sport fournira tout l’équipement de montagne au prix de revient en donnant du matériel neuf mais de la mode de l’année passée... Il s’agit là d’une somme considérable !

Le médecin de la vallée va examiner et, le cas échéant, soigner Karim gratuitement. Ce médecin a des relations et grâce à lui un directeur d’une banque importante va nous donner une contribution financière consistante...
Je vais à la police des étrangers pour expliquer toute l’histoire... Je ne veux surtout pas de problèmes... Avec Karim et monsieur Ashraf j’avais bien mis les points sur les i : les 3 mois réglementaires... pas un jour de plus et pas d’entourloupe pour tenter l’immigration illégale... Nous sommes bien d’accord et tout le monde a donné solennellement sa parole d’honneur...
J’écris régulièrement à Karim pour le tenir au courant de l’évolution...
Le cours du CAS est prévu pour le mois de mai 1993, nous avons donc du temps pour nous organiser.

Mais avant toute chose, je dois me reprendre... digérer... « élaborer » comme on dit maintenant...
Au camp de base du K2, j’ai passé de nombreuses heures assise à l’écart, à méditer... c.-à-d. à ne pas penser, mais à laisser les pensées venir et défiler devant mon esprit et puis s’en aller...en paix... enfin... le plus en paix possible...
J’ai commencé à examiner les conflits avec mes parents...
J’ai aussi laissé libre cours à mes souffrances congolaises... qu’est ce qui a transformé le souvenir du Congo en une si grande tristesse ?

A l’âge de 5 ans j’ai appris à lire, principalement dans les albums de Tintin...
C’est depuis lors que j’ai voulu « partir »... partir comme Tintin... comme Tintin au Congo... Quand, à l’âge de 10 ans, je suis finalement partie au Congo, pour mes parents c’était la grande aventure, pour moi, par contre, c’était enfin le départ annoncé et attendu depuis si longtemps... Quand nous sommes descendus de l’avion à Léopoldville, je me suis sentie chez moi, enfin... J’ai adoré les odeurs, les couleurs, les paysages, les gens, la façon de vivre, la modernité du pays, sa jeunesse et son élan vers l’avenir... les grands espaces...les feux de brousse violents, sur des kilomètres et pendant des semaines...
En 1959, ma mère, mon père et moi sommes partis avec notre coccinelle VW de Jadotville vers Cape Town où nous avons pris le bateau pour Rotterdam... Nous avons roulé des jours et des jours dans la brousse et même traversé un bras du désert du Kalahari. Nous nous sommes arrêtés dans des villages indigènes pour acheter de la nourriture et, le long de la route, des mandarines ou des ananas...
J’ai aimé ces grands espaces... la liberté...
Il a fallu rentrer en Belgique où tout était petit, mesquin, la famille étriquée, les commérages, les qu’en-dira-t-on... J’ai retrouvé une forme de liberté en étant enfermée dans un pensionnat... c’est tout dire...
Plus tard j’ai cherché la liberté, c'est-à-dire échapper à la famille, en me mariant...
C’était tomber du chaudron dans la braise... et il a fallu tout recommencer...divorcer... recommencer...
Finalement, j’ai cherché la liberté en émigrant en Suisse...

J’ai pris conscience de ce cheminement au K2 parce que j’y ai eu le temps de m’asseoir et de laisser la bride sur le cou de mes pensées... parce que, là aussi, l’espace est infini...
Maintenant, en rentrant du Pakistan... ma pensée file, non plus avec la bride sur le cou, mais à bride abattue... Je suis au centre d’une tornade qui m’emporte, qui me donne le tournis...

Je vais voir Sayed, il y a tant de choses à raconter... Il a la nostalgie de son pays, mais son business fonctionne bien. Il a aussi une bonne nouvelle : une de ses patientes est une parente proche d’un des politiciens les plus importants du pays.
Celui-ci va lui procurer les autorisations nécessaires pour pouvoir exercer la médecine légalement... Je n’ai pas le courage de le décevoir... Ces autorisations n’arriveront jamais. Nous ne sommes pas au Pakistan et quel politicien risquerait sa carrière pour accorder illégalement des autorisations à un demandeur d’asile ? Autorisations qui ne sont d’ailleurs pas de sa compétence puisqu’il s’agit de légalisation de diplômes... d’ordre des médecins... Sayed y croit...

Une de mes patientes me raconte sa curieuse histoire. Elle a entendu depuis la cabine voisine que je parlais du Pakistan. Quand c’est à son tour, elle commence à raconter...
-« Moi aussi je connais des Pakistanais... »
Pas étonnant, d’habitude ils sont fort beaux et attirent les jeunes Occidentales...
-« Mon frère travaille dans la restauration et a des collègues pakistanais. Un jour il les a invités à la maison et comme cela je les ai rencontrés... Après quelque temps l’un d’eux est venu demander si je voulais l’épouser...Je n’étais pas mariée... avec mon handicap... D’ailleurs je ne puis avoir d’enfants... Il est venu régulièrement et m’a fait la cour et à la fin j’ai dit oui... Nous avons vécu ensemble, mais quand ses amis venaient à la maison, il me demandait de ne pas me montrer... Il a fini par m’avouer qu’il avait honte de me montrer à ses amis, parce que je ne suis pas belle et que je boite... Il est resté ici quelques mois puis il m’a dit qu’il allait chercher du travail à Genève où il avait des connaissances qui pouvaient l’aider... Qu’est-ce que je pouvais dire... Il est parti... Nous sommes toujours mariés et de temps en temps il me téléphone... Maintenant il a aussi la nationalité suisse...
Il est gentil quand il téléphone, mais il fait sa vie à Genève et moi je suis quand même seule ici, aussi seule qu’avant... Ma famille me dit qu’il s’est marié avec moi pour pouvoir demander la nationalité suisse... »
Une jeune fille avec un tel handicap... elle a eu une polio sévère, elle est difforme et boite vraiment fort, souvent elle se déplace avec deux béquilles...
Elle n’aurait jamais eu l’occasion de se marier normalement car, comme dit un de mes amis : « les hommes regardent d’abord les belles filles... et comme il y a un tas de belles filles... pourquoi prendre les laides... »

Mais nous avions déjà vécu le même genre d’expérience : la fille d’une collègue avait été très jolie, mais à la suite d’un chagrin d’amour elle était devenue horriblement obèse... Aucun garçon ne s’intéressait plus à elle, jusqu’au jour où elle nous annonça qu’elle se mariait avec un noir africain, musulman. Nous sommes allés au mariage. Ce garçon était en effet charmant. Il s’inséra dans notre compagnie, participa à nos fêtes, sa religion ne fut jamais un obstacle. Le mariage dura plusieurs années jusqu’au jour où, tout à fait à l’improviste, la police vint l’arrêter pour trafic de drogue... Il n’avait pas encore obtenu la nationalité suisse.
Après des récidives il fut interdit de séjour en Suisse... Ce n’est qu’après une infinité de problèmes que notre copine se résigna... « ben oui... le mariage, ça n’est déjà pas facile avec des semblables, mais avec des gens de cultures si différentes... » Elle se retrouvait avec les frais d’avocats et surtout la déception et le chagrin et elle retomba dans son cycle de dépressions nerveuses...

En vue de l’arrivée de Karim j’essaye d’établir des contacts. Trois mois loin de sa famille et de son pays, cela pourrait lui sembler long, donc s’il pouvait contacter d’autres musulmans...

A suivre...

 

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (17)

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Chapitre III (7)

Donc, nous nous décidons à aller à la capitainerie...
Premier bureau... olala... ils ne savent pas de quoi je parle... écoutez, allez voir dans ce bureau là-bas... mais devant ce bureau là-bas il y a déjà une file d’attente... nous nous asseyons et attendons notre tour...
-« Ah, chère madame... votre cas est extrêmement compliqué car il faut comprendre que etc, etc... il vous faut l’autorisation du capitaine du port, payer les frais, obtenir le cachet de ceci et de cela... bref... adressez-vous à ce bureau à l’étage au-dessus... »
Ici aussi des gens font la queue... Nous nous asseyons et attendons notre tour...
Mais maintenant c’est midi alors tout le monde s’en va pour aller déjeuner... revenez plus tard...
-« On va aller manger un bout ? » – suggère Karim
-« Non, nous allons attendre ici...d’abord le travail, les plaisirs ensuite... »
Un plateau circule avec des tasses de thé et des morceaux de cake. Est-ce un marchand ambulant ?  Cela va nous suffire pour le moment...
Je porte heureusement un shalwar kamiz léger... dans ma poche je retrouve le rosaire musulman que j’avais acheté en souvenir... je le prends en main et commence à l’égrainer... Karim ferme les yeux et sans doute s’endort-il... On me regarde curieusement... manifestement je n’ai pas l’intention de partir...
Vers 14h les bureaux sont ouverts et les gens circulent... c’est mon tour... Ben ça ne va pas être possible ici non plus...

Finalement ils me font entrer dans le bureaux du capitaine du port... celui-ci m’explique assez énergiquement que non, que je dois payer 5000$ et que avant ça je dois d’abord retourner là et là et là...
Je ressors...
Quand vers 17h les bureaux ferment je les ai visités à peu près tous mais on continue à m’envoyer en rond...

Nous retrouvons l’ami de Karim et allons visiter le mémorial de Mohamed Jinnah, le fondateur du Pakistan. Dans quelques jours ce sera la fête nationale et nous assistons aux répétitions des cérémonies avec des parades de soldats... et on chante des chants patriotiques... Dil, dil Pakistan, Jay, jay Pakistaaaannn... c’est la dernière chanson à la mode, on l’entend partout sur fond de tirs de mitraillettes... que ces gens sont belliqueux, du moins en apparence...

Le lendemain se déroule comme le jour précédent...
Pendant tout le jour on me renvoie d’un bureau à l’autre et pour la énième fois je répète que je ne payerai pas une roupie pour des vêtements usagés, de charité, destinés à des pauvres... et non, pas non plus de petite enveloppe sous le comptoir...
Intérieurement je bouillonne, mais extérieurement je fais mon possible pour paraître plus nonchalante qu’eux...

Le lendemain recommence comme les jours précédents...Mais plus tôt que les autres jours je me retrouve de nouveau dans le bureau du capitaine qui cette fois est fort énervé et se met à crier... alors là moi aussi... puisque je suis aussi déjà énervée, je lui assène toute une litanie dans le genre -« Mais quel genre de musulman êtes vous donc ? D’abord en vous adressant ainsi à moi vous manquez à vos devoirs d’hospitalité, ensuite vous manquez de respect à la femme que je suis et il est écrit dans le livre que le paradis gît au pied de votre mère et que les femmes sont plus précieuses que des vases de porcelaine... cela m’étonnerait que votre mère ne vous l’ait pas enseigné... et ensuite vous contrevenez au commandement de charité envers les pauvres... quel genre de musulman êtes-vous donc ?... »
Il me regarde estomaqué... ça m’a échappé parce que moi aussi j’en ai marre, mais... ça m’a échappé quand même ...
Tout d’un coup, il m’arrache mes papiers et saisit un cachet et se met a tamponner furieusement tous mes papiers... puis il me les jette à la figure en hurlant
-« Foutez-moi l’camp... 250 dollars pour payer les timbres... »

Je sors, très digne... Depuis le corridor on a entendu les éclats de voix... les gens me regardent... Karim est inquiet... je l’attrape par le bras... « viens, viens je t’explique dehors... »

Quand nous racontons nos aventures à monsieur Bashir celui-ci se met à rire :
-« Ah, les femmes elles sont donc toutes pareilles, même en Europe... On dit toujours que dans les pays musulmans les hommes commandent... vous avez bien vu que dans la réalité c’est le contraire... »

Nous devons aller avec lui pour reconnaître mes caisses dans le hangar de la douane... elles ont toutes été ouvertes...
-« Oui –dit-il – ça c’est normal car on a peur du trafic de drogue ou d’armes...D’ailleurs vous voyez comme il aurait été facile d’y mettre un paquet de drogue ou une arme si quelqu’un avait voulu vous faire du tord... vous auriez fini en prison et personne ne peut dire quand on en sort... Vous voyez comme vous avez été imprudente... »
-« Mais alors, la prochaine fois ? comment dois-je m’y prendre ? »
-« Vous ne devez plus faire cela... avec l’argent que tout cela vous a coûté vous pouvez acheter de nouveaux vêtements pour tous les habitants du Baltistan, sur place... »
Les vêtements seront acheminés par camion vers le Baltistan, j’ai encore payé pour leur transport mais je ne saurai jamais la suite de leur histoire...

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Hyderabad

Le lendemain nous partons vers Hyderabad où Karim désire saluer de lointains parents et... une « sœur »
-« C’est quoi ça, tu as une sœur ici ? »
-« Non, non, on dit comme ça... c’est une infirmière, elle a séjourné chez nous lors d’une campagne de vaccination des enfants... on s’est bien aimés... mais puisque moi j’étais marié... tu comprends... mais j’aimerais la revoir... »

Le matin nous allons saluer ses cousins. Dès qu’on entre dans la maison on pénètre dans un salon meublé de fauteuils. Toute la famille vient nous saluer puis les hommes s’asseyent et commencent à discuter. Les femmes m’emmènent « derrière ». Elles sont entourées d’enfants et cuisinent. Elles préparent des poissons magnifiques... nous allons être reçus comme des princes...
Mais moi, les enfants et la cuisine... Donc, petit à petit je m’approche de la porte de sortie pour aller m’asseoir à côté de Karim. Les dames ne me comprennent pas et l’une d’elles m’accompagne pour demander à Karim ce qui cloche... Je lui explique que je suis intéressée par les discours des messieurs qui sont en train de parler de politique...et puisque ce sont des commerçants ils parlent aussi de marchés... Karim traduit. Elle me regarde avec stupéfaction : comment une femme peut-elle s’intéresser aux balivernes racontées par les hommes ?
C’est d’ailleurs pour cela que les hommes peuvent s’asseoir au salon, mais ne doivent pas venir déranger les femmes à l’intérieur de la maison, où se passent les choses sérieuses...

L’après-midi nous rencontrons la « sœur » de Karim, elle est accompagnée par un vrai frère... Ils nous emmènent visiter des monuments historiques, des mausolées et des tombes de saints... Cette ville aussi est d’une richesse culturelle extraordinaire.

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Lahore

Le lendemain nous partons en fin d’après-midi pour Lahore avec un des bus des Blue Lines... Nous partons mais après quelques kilomètres, le bus quitte la route et va se parquer sur un vaste terrain à côté d’autres bus... tout le monde descend... à droite il y a des tables et des blancs en bois. Par-dessus des fils électriques sont tendus et quelques faibles ampoules sont allumées. Tout au fond il y a un comptoir où l’on sert des assiettes de riz et dal avec du curry de légumes et de poulet... Tout le monde va s’asseoir...
Karim demande ce qui se passe...
-« Rien... étant donné qu’il y a des bandits entre Hyderabad et Lahore et qu’ils attaquent les bus pour dévaliser les voyageurs et que hier ils ont tué des gens, la police oblige les bus à voyager en convoi avec les camions... Alors on attend l’arrivée d’assez de véhicules pour partir en convoi protégé par un détachement de l’armée... »
Ah, bon, si ce n’est que ça... ça change des horaires de bus en Suisse... mais bon, on a l’temps... y pas l’feu au lac... alors nous aussi on va s’installer et manger un petit bout et boire un petit thé... dommage qu’y pas un p’tit déci d’fendant...
La nuit est tombée et il fait très agréable, il n’y a même pas tellement de moustiques... et si on avait pris l’avion on serait déjà arrivés et on n’aurait pas pu jouir de cette magnifique soirée...

Tard dans la nuit, le convoi se met en route avec un camion de soldats devant et un derrière et des soldats debout dans notre bus... ils ont leur fusil mitrailleur en main et le doigt sur la gâchette... ils dévisagent les passagers et me regardent avec insistance... je fais semblant de rien... ramène le voile dupatta de mon shalwar devant mon visage et détourne mes yeux dont je ne sais pas cacher le bleu... mais bon... depuis le passage d’Alexandre le Grand il y a aussi des
pakistanais blonds aux yeux bleus...

Tout se passe tranquillement et après 24h de bus nous arrivons sains et saufs mais épuisés à Lahore... en descendant du bus Karim va tout droit vers un taxi et lui dit :
-« Dépose-nous au plus bel hôtel de la ville... »

A la réception, il s’explique et cela passe comme une lettre à la poste...Nous nous écroulons sur nos lits et dormons...

Nous voilà à Lahore. Nous avons pris une douche... changé de vêtement, confié les vêtements sales au lavoir... Karim est rivé devant la télévision qui transmet un film d’amour de Bollywood...
-« Pour une fois qu’on est à Lahore... on n’est tout de même pas venus jusqu’ici pour regarder la télé... qu’est ce que tu aimerais faire ? »
-« Visiter le zoo... »
Nous visitons le zoo et ensuite le fort et des monuments historiques et des mosquées... Ville extraordinaire, centre culturel de renommée mondiale... de quoi visiter pendant des semaines...

Le fort est remarquable. Tout d’un coup Karim me regarde et solennel il me dit
-« C’est quand on visite des monuments aussi grandioses que celui-ci, qu’on se sent fier d’être pakistanais... »

Le soir il me demande :

-« T’as pas envie de boire un petit Hunza Water par hasard ? »
-« Oui, évidemment ... tu crois qu’on en trouve ici... ? »
Il sonne le room service et discute avec le garçon...
Une demi-heure plus tard le garçon sonne à la porte, il tend à Karim un journal qui est enroulé autour d’une bouteille...
Je paye et le garçon sort... Karim me tend triomphalement la bouteille...
Whisky provenant d’une distillerie qui se trouve à Murree...
-« Non ! à Murree... ça alors, vous produisez même du whisky... »
-« Qu’est ce que tu crois... que les riches ils boivent de l’eau ? et nos politiciens, tu ne crois tout de même pas qu’au gouvernement ils ne boivent que de l’eau... »
-« Ca alors ! je dois emporter cette bouteille chez moi, c’est trop fort... »
-« Non, non... si jamais ils trouvent cette bouteille dans tes bagages à la douane, tu risques des ennuis... Nous allons nous arranger pour qu’elle soit vide avant que tu ne partes... J’ai trouvé aussi cela... »
Il sort un paquet de cigarettes anglaises...

 

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (16)

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Chapitre III (6)

L’après-midi Karim me propose une promenade jusqu’au village suivant où il y a un petit magasin ... il n’a plus de cigarettes... C’est l’excuse pour aller faire un tour et se montrer avec sa cliente alpiniste avec laquelle il vient de réaliser l’exploit dont tout le monde parle... C’est l’occasion de rencontrer son ami Azhar...

En chemin, tout d’un coup, je pense aux boîtes de vêtements que j’ai envoyées.
-« Ces vêtements ne sont jamais arrivés ici... je crois qu’ils sont bloqués à Karachi... quelqu’un m’a dit que pour pouvoir les recevoir nous devons payer en dollars... »
Payer ! mais là n’est pas le but... Qu’est ce que c’est que cette histoire... J’ai le nom et l’adresse du bureau avec lequel l’expéditionnaire bâlois est en contact...
-« D’ici je ne sais rien faire... il me reste quelques jours avant de rentrer en Europe... Demain nous partons pour Karachi... nous allons voir sur place... »

Dans le village de Karim, l’électricité est rare : une faible ampoule pendouille au bout d’un fil dans le séjour. Il n’y a pas non plus de radio, ni télé, ni journaux, ni revues, ni de livres.
Les enfants ont leurs petites affaires d’école mais ce n’est pas grand chose...
Sur une étagère qui se trouve assez haut trône un livre qui est enveloppé d’un étui et enroulé dans un napperon fait au crochet...
-« Ca, c’est un coran... » me dit Karim...
Par hasard je lui demande :
-« Ah bon, et tu as lu ce qu’il y a écrit dedans ? »
Il me regarde goguenard...
-« Mais non enfin... le coran c’est un livre magique, personne ne peut lire ce qui est écrit dedans... on le récite comme on l’a appris à l’école coranique, mais pour nous cela ne signifie rien car on ne peut pas comprendre les paroles magiques... Il se trouve là-haut parce qu’ainsi il protège toute la famille ... surtout contre le mauvais œil... »
Je n’insiste pas...

Le soir, comme chaque soir, nous nous asseyons sur le toit ...
Derrière nous et en bas, le restant de la famille s’affaire dans la « cuisine » extérieure. Je crois qu’ils ont tué un mouton ... Des parfums exquis montent jusqu’à nous.
Les couleurs du ciel ont suivi leurs palettes chatoyantes comme chaque soir, mais en plus ce soir il y a pleine lune.
Karim a engagé le musicien du village, c’est un très vieux monsieur qui joue du sitar et chante des vieilles balades d’amour en langue burushaski... Karim traduit et en raconte les thèmes... des amours, encore des amours...
Nous fumons les cigarettes anglaises achetées cet après-midi et il cache sous les chaises la boîte dans la quelle il n’y a pas une lampe tempête mais une bouteille de whisky chinois de contrebande...
-« Il ne faut pas que ma mère voie ça... » dit-il avec la jouissance de la transgression...
Devant nous l’imposante silhouette d’une des plus grandes montagnes de la région : le Rakaposhi ... ce qui signifie « mur brillant », c’est avec ses 7788m la 27 ème plus haute montagne du monde.
Ce soir le Rakaposhi a une brillance toute particulière car la pleine lune s’est levée à gauche et sa course suit fidèlement le tracé de la silhouette de la montagne comme si elle la gravissait ...
Le parfum des abricots qui sèchent autour de nous, les fumets qui montent depuis la cuisine, les saveurs des mets qui nous arrivent, les vapeurs des distillés chinois, les cigarettes anglaises... et les notes plaintives du sitar donnent à cette soirée un romantisme enchanteur... comme au cinéma...
Il faut y ajouter que c’est notre dernière soirée, demain nous partons pour Pindi

.......

Karachi

Nous rejoignons Rawalpindi en parcourant tout ce tronçon de la Karakorum High Way en camionnette... C’est très long... il y a beaucoup de poussière...
La route n’est pas vraiment entretenue ... Les ponts sont magnifiques...
-« Ils ont été construits par les Chinois – précise Karim – malheureusement quand ils se détériorent il n’y a personne pour les réparer... »
En effet avant d’arriver à Karimabad nous en avons vu un qui avait été fort endommagé par un éboulement... et personne pour le réparer... La route non plus d’ailleurs... Le paysage est tellement immense... les flancs des montagnes sont si raides et si élevés... il y a constamment des éboulis avec des rochers si gros que pour dégager la route le travail serait titanesque. Il faudrait en permanence une équipe de cantonniers avec des bulldozers... Ben oui, payés par le gouvernement... mais pour cela il faudrait que les citoyens payent leurs impôts... C’est quoi ça, des impôts ?...

Nous avons parcouru un autre pont piétonnier, suspendu très haut, très aérien...
Normalement son tablier aurait dû être constitué de planches fixées transversalement ... mais les planches qui manquaient étaient plus nombreuses que celles qui étaient restées en place... Mais oui, c’était vraiment dangereux.
Shafi m’a tenue par le collet pendant toute la traversée de peur de me voir tomber dans le vide... Mais les habitants ? n’y a-t-il pas de femmes et d’enfants qui passent par ce pont ? Comment se fait-il que les habitants ne se donnent pas la peine d’aller y installer quelques planches ? de tout simplement remplacer celles qui se brisent ? ... pas de réponse... mais fatalement avec le temps et l’incurie ... tout se déglingue ...

Dès que nous arrivons à Pindi, je prends une chambre au Shalimar, enfin je vais pouvoir prendre une douche chaude et dormir dans un vrai lit. Karim en profite pour aller chez des connaissances et régler ses affaires avec monsieur Ashraf .
Karim et monsieur Ashraf me rejoignent pour le souper sur la terrasse. Cela reste le must des must... Nous racontons nos aventures... monsieur Ashraf est ravi et tellement fier de notre expédition qu’il fait appeler le manager de l’hôtel qui vient s’asseoir avec nous ...

Le lendemain Karim m’emmène dans un grand hôtel de luxe... Je dois me taire, c’est lui qui arrange les choses... nous sommes assis au fond du vaste hall d’entrée comme si nous prenions tout simplement une tasse de thé... Il a rendez-vous avec quelqu’un qu’il connaît et qui se charge du change de mes dollars... Je n’y comprends rien... je reçois un paquet énorme de roupies...
Quand il voit mon air ahuri il ricane « business is business »...
-« Ne me dis pas que c’est un change au noir... c’est illégal... »
Il prend un air comme pour me dire... "ma p’tite fille, si tu savais tout ce qu’il y a ici d’illégal" Nous allons réserver les billets d’avion pour Karachi ...

En arrivant à Karachi nous sommes étourdis, écrasés par la chaleur moite... En deux jours nous sommes passés des températures fraîches et de la haute altitude à la fournaise au niveau de la mer et à la pollution d’une ville énorme... c’est pénible...
Nous allons dans le premier hôtel qui nous tombe sous la main et ensuite au bureau de l’entreprise d’expédition : import export...
-« Ah... - s’exclame monsieur Bashir – vous voilà... bel embrouillamini... mais attendez... »
Il appelle un employé et l’envoie au restaurant d’en bas nous chercher deux assiettes de curry de poulet et de légumes...
En attendant il met à ma disposition sa salle de bains personnelle pour que je puisse me débarbouiller...

Le repas est exquis... le thé maintenant...
Enfin, il s’assied derrière son bureau et ouvre la chemise qui contient mon dossier...
-« Voilà – dit- il... Vos 32 boîtes sont bloquées à la douane car il faut payer pour les dédouaner, mais puisque ces boîtes y sont conservées depuis plusieurs mois vous devez aussi payer le loyer... cela vous fait 5000$ à payer... »
-« 5000 $ !!! mais le contenu ne vaut même pas 500$ ... ce sont des vêtements de deuxième main, des dons de charité pour les pauvres... »
-«Allez une fois expliquer tout cela au capitaine du port... »
Karim et moi nous nous écroulons...

Monsieur Bashir nous donne l’adresse de la capitainerie du port et les documents nécessaires et nous souhaite bonne chance...
Ca alors... on n’en revient pas... Bon, on va voir cela demain...
Karim m’emmène chez un cousin qui habite dans le quartier ismaélite...
Nous arrivons devant un très haut mur d’enceinte fermé par une grille en fer qui est gardée par un militaire en armes qui tient un doigt sur la gâchette de son fusil automatique...
-« Ia Allah... quel accueil... »
-« Oh, ici tu sais... quand il y a des émeutes ou des conflits entre religions ou ethnies ennemies... il vaut mieux être protégé ... »
L’ambiance...
Nous trouvons son cousin et passons la fin de l’après-midi ensemble. Ils tiennent surtout à me faire voir l’énorme hôpital construit par leur Aga Khan... le plus moderne de tout le Pakistan...

Le soir, Karim et moi rejoignons notre hôtel. Nous avons des chambres voisines, il y fait une chaleur torride... et en plus, c’est plein de moustiques : impossible de fermer l’œil... Je sors de ma chambre à la recherche d’un peu d’air moins chaud... Karim est assis dans le corridor... non, pas moyen de dormir... nous finissons par somnoler assis dans un fauteuil dans le corridor... Epuisée je lui suggère :
-« Ecoute, tu sais ce qu’on va faire ? Demain nous cherchons un hôtel 5 étoiles, garanti avec air conditionné et salle de bains... ça va coûter cher alors on va prendre une chambre pour nous deux, avec deux lits qu’on va faire déplacer de façon à ce que nous ayons notre privacy... mais au moins qu’on puisse dormir... »
C’est d’accord...
Dès que nous pouvons nous sortons, hélons un taxi et nous faisons conduire dans un hôtel chic.
Je laisse toujours Karim « parler pour moi »...
Il va, bien décidé, au comptoir de la réception :
-« Je désire une chambre pour deux personnes... »
-« Vos documents svp... »
Il donne nos documents, l’employé fronce les sourcils... il me regarde d’un air interrogateur...
-« C’est ma mère » – dit Karim d’un air dégagé ...
-« Ah bon – répond l’employé – alors tout est en ordre... » et il appelle un garçon qui nous conduit à notre chambre et en effet nous installe un des lits jumeaux d’un côté et l’autre de l’autre côté de la chambre puis il nous apporte un paravent à mettre entre les deux...
-« Ici on fait comme ça – précise Karim – quand on dit qu’une personne est notre mère cela signifie que c’est en tout bien tout honneur et qu’il n’y a pas à ergoter... »

Espérons que monsieur le capitaine du port pense de la même façon...

 

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (15)

Suite

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Chapitre III (5)

Hunza

Nous arrivons dans le village de Karim et Shafi vers midi... Les villageois sont dans la rue et nous accueillent avec des applaudissements... Ils veulent nous voir...
Quelqu’un apostrophe Shafi en lui disant que c’est scandaleux qu’ils m’aient trainée sur les montagnes dans la neige et le froid et sans rien à manger...
Shafi, qui a un visage de Yeti, rit de toutes ses dents et rétorque que non, non et que nous avons mangé des moutons et des poules...
Nous sommes reçus dans la maison de Karim par sa mère, son épouse, ses
enfants et ses sœurs... ils mettent une chambre à ma disposition...
Après les cérémonies d’usage nous devons faire le tour du village et aller saluer tout le monde...
Le soir, nous nous asseyons sur le toit plat de la maison, on nous apporte des choses délicieuses à manger et Karim nous procure une bonne réserve de Hunza Water...
Que faire pour remercier tout la famille ?
Ils me proposent que je leur offre un pique-nique sur le col du Kunjerab ...

Le lendemain je loue un bus et tout le monde embarque... avec toutes les sœurs et tous les enfants...

Peu avant le col tout le monde descend pour allumer un feu et préparer les
grillades, Karim et moi, nous poursuivons jusqu’au col à 4693m et qui est le poste frontière avec la Chine... Il y a une borne... je cours au-delà de cette borne pour me faire photographier sur le sol chinois... puis Karim me crie -« Reviens vite ici... avec ces Chinois on ne sait jamais... Un jour, avec des copains nous avions fait les idiots, un de nous a couru au-delà de la borne frontière, tout d’un coup il y a un tas de soldats chinois qui sont sortis d’on ne sait où, ils ont attrapé notre copain et on ne l’a jamais revu... »

Puis nous redescendons et rejoignons la famille qui est en train d’étendre les couvertures sur lesquelles s’asseoir ...

Quand nous rentrons le soir tombe...Karim fait arrêter le bus à Sost parce qu’il doit aller faire une course. Il revient avec une boîte en carton qui contient une lampe tempête. -« Encore une lampe tempête ! – s’exclame sa mère – tu en as à peine acheté une... »

Le lendemain matin pendant que je sirote le thé et déguste les chappattis Karim m’annonce que ses sœurs veulent parler avec moi...
Vers 10h nous sommes assises sur les tapis dans la salle de séjour. De nuit on y déroule des matelas et de nombreuses personnes y dorment. Le matin on roule ces matelas et ils deviennent des coussins installés le long des murs, sur lesquels s’appuyer puisqu’on s’assoit par terre.

Karim traduit...
Une des sœurs attaque tout de suite : elle aussi voudrait se couper les cheveux et voyager...
Alors commence une très longue explication...plus je vois leur regard ahuri, plus j’essaye d’expliquer...
Les Européennes se coupent les cheveux parce que ... tout le monde travaille et qu’il y a un tas de règles d’’hygiène à respecter... donc les cheveux longs jusqu’à la taille comme les leurs, cela devient fort compliqué par exemple quand dans un magasin d’alimentation ou une usine on est obligé de porter un bonnet... Mais partout, on doit toujours être bien coiffée, c’est une condition sine qua non et laver les cheveux tous les jours, passe encore, mais sécher de longs cheveux... ça c’est un problème...
Comment ça c’est un problème ?...
Ben oui, si on commence à travailler à 8h, votre patron se trouve sur le pas de la porte avec sa montre en main et vous demande comment il se fait que vous arrivez à 8h05 ? et si vous devez pointer... la machine indique l’heure exacte...
Mais pour être à 8h au boulot il faut se lever à 6h... si vous y ajoutez une heure pour vous laver les cheveux et les sécher... ça commence à faire très tôt...
Donc, les cheveux courts c’est d’abord une question de facilité...
Il y a autre chose : si toutes les femmes se coupent les cheveux et vont chez le coiffeur, cela fait des milliers d’emplois, non seulement les salaires des coiffeurs, mais aussi les salaires de toutes les personnes qui travaillent dans l’industrie des shampoings et cosmétiques ...
Là, déjà elles me regardent d’un air ébahi...
Et le mariage ?... je ne suis pas mariée ? je ne suis plus mariée... et pour
simplifier je leur dis que « j’ai divorcé mon mari... » c.-à-d. je l’ai quitté... olala ... ça c’est extraordinaire... mais alors, qui paye pour moi ? Ben moi ... je travaille et je gère moi-même mes affaires... donc pour payer mon voyage, j’ai travaillé et épargné... Elles commencent à faire la moue... Quel travail est ce que je fais ? Je travaille dans un hôpital où je soigne des personnes malades...
Et c’est difficile mon métier ?

Il faut des diplômes et chaque fois il faut expliquer : j’ai commencé l’école primaire dès 5 ans : tous les jours de 8h à midi et de 13h à 16h... et cela pendant 6 ans ensuite l’école secondaire pendant encore 6 ans... et ensuite l’école supérieure encore pendant 3 ans, mais après... il y a tous les cours de spécialisation et d’ajournement qui continuent... la formation permanente...
Olala... là cela devient beaucoup moins séduisant...
Oui, tout cela est très compliqué... cela explique aussi pourquoi nous préférons avoir peu d’enfants ... éduquer des enfants c’est difficile et coûte fort cher...

Le coup de grâce arrive quand on va parler de la famille...
Non, je n’habite pas près de mes parents... J’habite loin, comme d’ici à
Karachi... et mes enfants ?... eux, ils habitent moins loin mais ils ont dû aller habiter près de leur lieu de travail... Non, nous ne nous voyons pas tous les jours...
Et là, c’est général : elles se mettent à rire et à discuter et faire non de la tête... non, non, non une vie comme ça, ça non... elles préfèrent continuer leur vie comme elle est...
-« Tu vois – me dit Karim – mes cinq sœurs sont mariées mais elles habitent toutes dans le village. Le matin elles viennent ici chez ma femme et notre mère qui vit avec nous (le papa est décédé depuis longtemps) puis elles prennent le thé, ensuite elles cuisinent ... vers 14h on mange... Mes sœurs prennent leur temps et un repas peut aussi durer deux heures tout en racontant leurs histoires de femmes, entre elles... et puis elles s’occupent aussi un peu de leur maison... elles s’occupent toutes des enfants... des lessives... elles cousent des vêtements... tu vois bien, elles viennent ici relax... les enfants jouent, ils vont à l’école ... mais personne ne s’énerve...
Ma femme et moi, nos parents nous ont mariés quand nous avions environs 16 ans... Nous ne connaissons pas exactement notre date de naissance... quand il y a tellement d’enfants... ma mère a oublié ...
Ici, en fait, on travaille vraiment très dur pendant trois semaines par an : le temps des moissons... Alors tout le village travaille ensemble pour récolter les céréales ... mais pour le reste... »

Ils vivent de leur production. La vallée Hunza est réputée pour ses abricots. Tout au long de l’été on cueille les abricots mûrs et on les fait sécher au soleil, épandus sur les toits plats des maisons... Les champs de céréales sont magnifiques, les épis sont énormes.
Au fond du jardin il y a une petite construction, Karim ouvre la porte. Un petit ruisseau entre par-dessous un mur et actionne un petit moulin dont la meule n’a pas plus de 50cm de diamètre mais qui suffit pour la famille. Une des sœurs y est assise, en train de moudre le blé pour les chappattis de la journée. Donc c’est du blé complet fraîchement moulu, quoi de plus sain...

Dans le jardin il me montre le potager. Un des ruisseaux qui descend de la
montagne a été dévié et divisé en petits canaux qui irriguent des carrés de terre... il y pousse une belle variété de légumes... quoi de plus sain...
De nombreux arbres fruitiers donnent de l’ombre : pommiers, poiriers... et
même une vigne grimpe jusqu’en haut d’un très grand arbre...
Pendant l’été les moutons, chèvres et vaches sont dans les près en altitude...
-« Tu vois – me dit-il – nous avons tout ce qu’il nous faut.... Et quand la famille a besoin de plus d’argent, je vais travailler avec les trekkings ou bien en ville... Notre maison est neuve... pour pouvoir la construire je suis allé faire le garçon de café à Karachi... »
Les princes Aga Khan qui sont les chefs spirituels des ismaélites, subventionnent des écoles, des hôpitaux et même des programmes de planning familial, la promotion de la femme, la restauration d’édifices historiques... mais leur action la plus utile consiste sans doute en programmes de développement de l’agriculture, des pépinières, la recherche et l’amélioration des espèces...

Pendant que nous nous promenons dans le jardin un vieux monsieur s’approche, Karim lui demande ce qu’il veut... Il est malade et veut me demander si je sais le soigner... hélas je ne suis pas médecin...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (13)

Suite "Des raisins trop verts"

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Chapitre III (3)

J’ai apporté une cassette avec des chants religieux en pensant que cela allait faire
plaisir aux porteurs shiites puisque c’est leur mois de prière. Nous trouvons un appareil et pendant que Karim et moi nous l’écoutons un des Punjabi l’interpelle :
-« Vous savez ce que vous êtes en train d’écouter ? »
-« Ben, je ne suis pas sourd » -répond Karim.
-« Ce sont des prières et on ne joue pas avec ces choses-là... » réplique le type avec un air menaçant...
Karim le laisse partir puis il me dit :
-« Ce sont des fanatiques... des gens dangereux... tu as vu qu’il a une tache noire sur le front ? ... »
Oui je l’avais remarqué.
-« Ces types mettent un caillou par terre et chaque fois qu’ils prient ils cognent leur front sur ce caillou et en gardent la marque pour faire voir qu’ils sont très
religieux... J’aime pas ces gens... ils sont dangereux... »
-« Mais qu’est ce qu’ils fabriquent ici ? ils ne vont tout de même pas au K2 ? »
-« Non... ça c’est plutôt le genre extrémiste religieux...je ne sais pas ce qu’ils
font ici... il y en a plusieurs... comme s’ils avaient une réunion... on fait bien de
les éviter et d’être discrets...Surtout pas d’histoires, maintenant qu’on est sur le
point de partir... »

Pendant le souper le serveur vient m’avertir que quelqu’un me demande à la
réception... Surprise, je m’écrie
-« Capitaine Mazhar !!! »
-« Vous vous souvenez de moi !... »
C’est le capitaine que nous avions rencontré sur le Baltoro et avec qui j’avais bavardé longuement l’an dernier...
Nous nous installons dans le jardin pour prendre le thé. Karim va passer la soirée dans la chambre de son cousin.
-« Alors, vous êtes en congé ? »
-« Je reviens du Gasherbrum où j’ai accompagné une expédition américaine en
tant qu’officier de liaison... Mais vous que faites vous ici ? »
-« Nous allons au Biafo... »
-« Sans groupe ? »
-« Oui, sans groupe, avec Karim, son cousin et trois autres... »
-« Magnifique ! vous verrez, cette fois vous allez pouvoir apprécier pleinement la
beauté de ces montagnes... et avec cinq de nos gaillards vous êtes dans de bonnes mains et en toute sécurité... »

Puis, comme l’an dernier, nous bavardons longuement... les garnisons sur la frontière avec l’Inde... les expéditions qui vont et qui viennent...
Quand il commence à faire frisquet, nous prenons congé et je vais dans ma chambre. Il s’en faudrait de peu pour se faire un cercle d’amis...

Enfin le 18.VII nous partons tôt le matin en jeep vers Askole.
A Shigar, Karim engage deux autre porteurs, maintenant nous sommes au complet... : Karim, Shafi, Ali, Aidar et Abbas et trois autres qui ne vont nous
accompagner que pendant les premiers jours. L’un après l’autre va nous quitter
au fur et à mesure que le poids du pétrole pour cuisiner et des vivres diminuera.
Cette année la route devait arriver jusqu’à Askole, mais un torrent en a emporté un tronçon ... A l’improviste Shafi s’empare de moi, me jette sur son épaule, traverse le torrent en courant et j’atterris de l’autre côté... tout le monde rit... je suis consternée... et tant qu’à faire... je dépose un énorme baiser très sonore au milieu de sa joue barbue... tout le monde applaudit ... c’est bien parti... nous continuons à pieds...

Le soir nous campons à Askole, j’installe ma petite tente igloo, thermique cette fois... Les autres logeront chez l’habitant. Cette année je n’ai pas raté la couleur
locale et ai emporté mon coran en italien. Le flap de ma tente est relevé, mes petites affaires sont visibles . Le représentant de l’ordre vient me demander de bien vouloir venir signer les registres et montrer nos documents. Il jette un coup d’œil vers l’intérieur et voit la couverture écrite en caractères arabes de mon coran, il regarde aussi mes bracelets à mes poignets, puis il me demande :
-« Vous êtes musulmane ? »
-« Non, j’étudie... »...
-« Atchaa, bohot atchaa hai... » Il approuve et m’emmène au poste, me présente un fauteuil, fait apporter le thé et se met à me poser un tas de questions... Nous parlons des expéditions de l’an dernier. Il est ravi que moi aussi je suis de son avis : les gens de l’an dernier, c’étaient des barbares...
Enfin, Shafi s’approche discrètement... le souper est prêt...

Je vais donc dormir toute seule dans ma petite tente puisque mes compagnons dorment dans les maisons. Une femme européenne seule dans une petite tente en toile au beau milieu d’un village shiite... perdu au fin fond des « zones tribales » de la frontière Nord. Aujourd’hui sur Internet cette zone est qualifiée de « Number one terrorist center of the planet » Par contre, moi, je me sens protégée comme si autour de moi chaque habitant était un ange gardien.

Le lendemain nous partons tôt, nous remplissons nos gourdes d’eau fraîche, je mets prudemment les pastilles de Micropur dans la mienne ...
Les porteurs coupent des branches et s’en font des alpenstock...
Et puis, c’est la longue marche dans cette zone désertique sous un soleil terrible... jusqu’au glacier Biafo... Au lieu de le traverser pour continuer vers le Baltoro, nous obliquons vers la gauche et commençons l’ascension...
Bism’illah... J’ai mal à la tête, sans doute à cause du soleil mais aussi des premières heures en altitude. On est à plus de 3000m . Nous atteignons des
rochers surplombants où nous reposer... Karim et moi nous nous serrons pour
pouvoir bénéficier de l’ombre sur une petite vire... Il voit que cela ne va pas, il se recule et me dit :
-« Couche-toi, appuie ta tête sur mes genoux et dors, ton mal de tête va passer... »
En effet : après une demi-heure je me réveille et je me sens en pleine forme... cela doit être l’altitude...
Quand nous arrivons au premier emplacement des camps le long de la voie classique, il y a des tentes partout et une foule de gens...
Les porteurs et les guides se connaissent, ils parlent ensemble... ils viennent saluer... Shafi prépare sa spécialité : hunza soup... puis macaronis et lentilles...
Mon mal de tête disparaît complètement après avoir mangé...

Chaque soir nous allons rester assis autour du feu, à bavarder... à raconter des histoires d’expéditions et d’ours... Ils me racontent que dans tel endroit les alpinistes étaient partis grimper et quand ils sont redescendus, ils ont trouvé leur
camp dévasté... Les ours avaient déchiré les bidons, malgré l’épais plastique, et
dévoré tout ce qu’il y avait de comestible... Mais en passant ils avaient aussi déchiré tout le reste... tentes, vêtements... tout... et les alpinistes n’avaient pas pu faire autre chose que descendre le plus vite possible à Askole avant de mourir de froid et... de faim... Cela fait rigoler, mais ... y a pas de quoi rire... nous montons vers la zone des ours... qui maintenant savent que campement signifie nourriture ...

Au matin il n’y a que 9°C... ça change des 40°C à Pindi...

Le quatrième jour nous sommes à 4200m selon la carte mais l’altimètre ne marque que 4000m et il commence à pleuvoir... Les porteurs montent la grande tente qui leur est destinée et un auvent sous lequel cuisiner. Karim s’assied dans ma tente pendant le repas.

Le long du glacier, les prés sont fleuris et sur le sable mouillé nous voyons des traces d’ours. Abbas est un fin connaisseur, chaque jour il va cueillir des plantes
pour assaisonner nos repas. Il m’a fait connaître d’armoise qui a un parfum délicieux.

Le lendemain nous rejoignons un excellent endroit pour installer notre campement. Il est plus tôt que prévu car nous avons marché rapidement. Nous brûlons même des étapes et allons plus vite que le parcours décrit dans les guides. Cela ne déplait pas aux porteurs qui rentreront plus tôt chez eux. Il n’est encore que 15h30. Cela va nous permettre de faire un petit tour, regarder les fleurs et faire des photos.
Des porteurs d’un groupe d’Italiens descendent et s’arrêtent pour nous parler...
Ils rebroussent chemin, là-haut il neige et ils n’osent pas passer le col...
Pendant le repas nous nous asseyons autour du feu et nous tenons conseil...

Les porteurs demandent un jour de repos demain car c’est le dernier jour de muharram et cela nous permettra de voir comment évolue la météo.

La nuit est mouvementée d’abord les porteurs se mettent à crier... ensuite j’entends quelqu’un qui passe à côté de ma tente en respirant bruyamment... bouf, bouf, bouf ... je sors de ma tente pour voir ce qui se passe. Les porteurs crient et s’agitent et Karim très indigné me dit :
-« Cet ours a voulu entrer dans ma tente ! » ah bon... le bouf, bouf, bouf c’était
donc un ours...
On se recouche... puis j’ai une étrange sensation... un poids sur mes pieds... dans mon sommeil je le repousse mais continue à dormir...
Le matin, surprise : il a tellement neigé que ma tente est écrasée par la neige...
Les porteurs m’avaient conseillé de monter ma tente à l’intérieur d’un petit enclos en pierres... Le muret a arrêté la neige qui a glissé le long de la pente de ma tente... et voilà : à l’endroit ou mon duvet touchait la toile, il est trempé...tout le reste aussi est humide...

C’est à cet endroit que j’ai pris conscience d’une sensation importante. Je me suis sentie bien, en complet accord avec la nature. Il pleut, je suis mouillée et cela ne m’a pas dérangé, le soleil est apparu et je me suis sentie tout aussi bien... J’ai compris l’attitude des chamois... Les animaux ne se rebellent pas contre la météo, elle est comme elle est et c’est tout... C’est aussi ce que je sens auprès de mes compagnons, ils ne se rebellent pas mais laissent aller... C’est très différent de ce que l’on rencontre auprès des Européens qui ne vivent pas en harmonie avec le temps mais se rebellent : ils luttent contre la pluie, contre le froid, contre la chaleur... C’est sans doute cette acceptation de la nature qui nous a permis de poursuivre tranquillement alors que les Italiens ont rebroussé chemin.
Cette acceptation de la nature comme elle est m’est restée, je m’y intègre et cela
me donne de la tranquillité. Ce jour a sans doute été le point culminant de notre
parcours et un des apprentissages les plus importants de ma vie.
Depuis, j’ai souvent remarqué que si j’essaye de « forcer », les choses tournent
mal tandis que si je laisse aller, les choses s’arrangent d’elles mêmes...

 

A suivre...

 

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (12)

Suite "Des raisins trop verts"

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Chapitre III (2)

Ils m’offrent du thé et des chappattis... puis la maman commande la voiture...
Osman nous sert de chauffeur...
Avant chaque action la maman récite une oraison jaculatoire, cette fois c’est la prière pour demander la protection avant de partir en voyage. Les jeunes prient
manifestement beaucoup moins...
Les dames s’installent à l’arrière... la maman commande... chez le vendeur de riz... nous allons acheter du riz... au marché, chez le légumier... au grand bazar ... Osman gare la voiture et reste pour faire la garde pendant que les dames vont flâner le long des boutiques où l’on vend des tissus, des soieries, des dentelles... les couleurs sont gaies. Les passants sont joyeux, ils rient et s’interpellent. La maman regarde les étoffes, les touche, discute avec les vendeurs...Les sœurs choisissent un vêtement pour moi... C’est un shalwar kamiz « imprimé » : il suffit de découper le tissus le long de la ligne et puis de coudre le long de l’autre ligne et le vêtement est fait... En plus, il y a le dupatta assorti : ce n’est pas un voile, mais un genre de châle qu’on jette artistiquement sur les épaules... Elles l’ont choisi couleur crème avec des fleurs brodées autour de l’encolure et de petits bouquets parsemées le long des manches courtes et de la tunique... Je suis embarrassée, je veux payer...
-« Non, non, non, penses-tu on te l’offre... »
Puis elles se mettent à rire...
-« Tu sais, nous avons tellement pitié de toi, avec tes horribles vêtements ... d’ailleurs tu dois avoir beaucoup trop chaud là-dedans... et c’est si vilain... »
Mes horribles vêtements... c’est un nouveau pantalon de la marque Mello’s, violet avec garnitures jaunes... y a pas plus mode italienne que ça, mais évidemment... le shalwar crème aux petites fleurs roses c’est tout autre chose...
Nous passons devant un magasin qui vend des bijoux en or... Je n’y résiste pas... nous n’y résistons pas... nous voilà toutes avec le nez collé à la vitrine et... je repère des bracelets comme ceux qui m’avaient tenté l’an passé...
Je le dis à Jasmine...
-« Oh, oui ! ce sont des bangles, ce sont des bracelets typiquement pakistanais...
tu as assez d’argent ? Oui ? alors tu dois te les acheter, nous les femmes pakistanaises, nous les aimons particulièrement ...les femmes doivent porter de l’or, nous aimons l’or qui d’ailleurs fait partie de notre dot... et notre or est beaucoup plus précieux que le vôtre car le nôtre est à 22 carats alors que le vôtre
n’en a que 18... »
Elle s’explique avec ses sœurs et sa mère et on finit par sonner et entrer...
J’essaye un bracelet... il est trop grand... mais plus petit c’est « modèle enfant »... tout le monde rit, mais mes mains sont fines, plus grands ils m’échappent... alors au lieu d’en acheter un grand j’en prends deux petits... elles rient... j’enfile un bracelet à chaque poignet et elles approuvent : finalement je vais ressembler à une femme...
J’ai repéré autre chose...
Pendant l’escale à Dubaï j’avais visité une boutique dans laquelle on vendait tous
les bijoux de la caverne d’Ali Baba...des cascades de colliers d’or, des rivières de
bagues, bracelets et colifichets... de l’or à profusion... et j’y avais vu une grosse
médaille qui portait la calligraphie « Allah ». Là, c’était « style pataca » genre Louis d’or sur grosse monture comme c’était la mode dans les années 60...
J’en vois une semblable mais toute simple... disons pour petit budget, presque style circuit imprimé... donc malgré la folie des bracelets, je peux me la
permettre ... maintenant que j’ai appris à écrire en arabe, je suis ravie... et mes
compagnes sont enchantées...
Nous rentrons à la maison très excitées et satisfaites de nos emplettes... Jasmine et ses sœurs se mettent tout de suite à la machine à coudre.
Il n’y a qu’Osman qui fait la moue...
-« Tu vas porter cette médaille ? »
-« Ben oui, je la porte déjà... elle sera le talisman qui va me porter bonheur en montagne...c’est quand même plus joli que la Madone de Lourdes en fer blanc... »
Il ne connaît évidemment pas la Madone de Lourdes...
-« Mais tu n’es pas musulmane... »
-« Et alors ? Allah ne peut-il pas me protéger si je ne suis pas musulmane... »
-« On ne rit pas avec son nom... »
-« Je n’en ai pas l’intention... »
-« Mais tu ne te rends pas compte que tu es sacrilège... tiens, par exemple, quand tu vas à la toilette, tu devrais enlever ta chaîne et la laisser pendre dehors et ne la remettre qu’après t’être purifiée... »
-« C’est ça...- répond son père en se moquant de lui – bien essayé... et alors il y
a un voleur qui passe et part avec la chaîne et le médaillon... ça c’est inciter les
voleurs à commettre le péché de vol... »
Tout le monde rit, mais Osman reste soucieux...

En peu de temps mon nouveau shalwar est cousu... évidemment c’est autre chose que Mello’s... et léger... et tellement plus adapté... et vraiment super élégant... Toute la famille applaudit... je suis ravie...

Tout d’un coup tout tremble, je suis surprise, eux pas ... ils vont s’asseoir au milieu du patio, la maman récite des prières et quand elle voit mon air perplexe elle dit tout simplement
-« La terre bouge... »

En fin d’après-midi, les sœurs m’emmènent à la maison de la prière. Les hommes
vont à la mosquée, mais les femmes se réunissent chez l’une d’elles. Nous y rencontrons d’autres femmes, elles m’accueillent cordialement, nous nous asseyons en cercle et, bien qu’elles soient sunnites, l’une d’elles commence à lire
l’histoire de l’imam Hussain cher aux shiites... Cela doit être fort triste car elles
pleurent... Quand nous partons toutes me disent qu’elles prieront pour moi et pour que je revienne et pour que je devienne une bonne musulmane... Khuda hafiz... que dieu te protège...

Osman n’a pas oublié que ce soir j’ai rendez-vous avec Asfraf et Karim... il m’y
conduit. Bonne nouvelle : demain matin l’avion pour Skardu vole... donc Karim
et moi, nous partons...

Quand la fraîcheur du soir tombe, les sœurs me font monter sur le toit plat de la maison. C’est une vaste terrasse, il y a des cages avec des lapins et des poules...
A nouveau le ciel prend ses couleurs incroyables ... cette fois j’observe longuement comment il passe du jaune à l’abricot, puis... rose... violet et enfin un bleu intense... puis soudain il vire encore au gris et étonnamment il devient rouge vif avant de sombrer dans la nuit... mais surtout... je suis fascinée par le ballet d’une infinité de cerfs-volants... A nouveau les odeurs de cuisine...
Sur les toits voisins d’autres familles sont réunies et bavardent, un verre de thé à la main... tandis que les enfants font voler des cerfs-volants...
Jasmine se confie... elle est mariée et normalement elle n’habite pas ici... elle a des enfants, ils jouent avec les autres enfants autour de nous...
Elle est revenue quelque temps dans la maison de ses parents... sans doute pendant les vacances...

Quand nous descendons pour le souper le papa nous dit que Sayed a téléphoné pour demander comment cela se passe...
Pendant le repas Osman m’explique qu’il vient de réussir ses examens et veut venir étudier à Genève... Je crains que le portrait idyllique mais fallacieux que
Sayed leur brosse de la Suisse ne soit en train de provoquer un tas d’illusions...
Prudemment j’essaye de lui expliquer que d’abord il doit obtenir des permis de
séjour, ensuite, avant d’entrer à l’université il doit présenter des diplômes d’études secondaires, que rien ne correspond jamais à rien... et surtout qu’à Genève il doit connaître le Français, à Zurich l’Allemand et dans le Tessin...l’Italien... et que s’il veut aller étudier en Europe, le mieux serait la Grande-Bretagne...
Ils me regardent étonnés... mais Sayed alors ? lui il a tout de suite pu s’installer.. il n’a pas eu tous ces problèmes... d’ailleurs il envoie même de l’argent pour construire la nouvelle maison...
Ah bon ?... Je suis perplexe... mais ne dis plus rien...

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Skardu

Vers 3h30 un réveil sonne. A 4h le père vient me réveiller. A 4h15 il vient me saluer car il part à la mosquée, je lui demande sa bénédiction comme le font les
enfants respectueux... Khuda hafiz... A 4h20 Osman vient dans ma chambre prendre mes bagages et nous descendons. La mère est assise dans un coin et récite les prières... Nous nous saluons... je n’en finis pas de la remercier... elle me serre dans ses bras...
Osman me conduit à l’aéroport tandis que les couleurs de l’aube s’intensifient...
Karim m’attend déjà... Très sérieux Osman me confie à Karim... je comprends qu’il lui fait un tas de recommandations... Karim fait oui, oui bien sûr de la tête... Dernières salutations...

Le vol est magnifique... le ciel est extraordinairement pur après ces jours de pluies et d’orages... Le pilote fait même le guide touristique, il nous montre le Hindu Kush, Tirish Mir, K2 et il vole lentement et assez bas au-dessus des glaciers Hispar et Biafo... Karim et moi, nous avons le nez collé au hublot... c’est là... ben oui... c’est là...
Le vol n’a pas duré une heure...

Nous revoilà au motel K2... Nous prenons deux chambres voisines.
Puis nous allons « en ville » pour l’achat de nos provisions et recruter des porteurs.
Le soir nous nous asseyons dans le jardin.
Un groupe de Punjabi chante des chants religieux...

Le lendemain il fait frais, après le petit déjeuner et profitant encore de la température agréable, nous montons au vieux fort. Quand nous descendons nous allons au bazar continuer nos emplettes. Nous y rencontrons Shafi, un cousin de Karim il sera notre cuisinier et Aidar qui sera notre guide car il a déjà parcouru le trajet.

En rentrant au motel nous rencontrons l’une des personnes qui l’an dernier assistait à l’installation de la machine pour compacter les boîtes de conserves. Il
vient nous saluer, nous bavardons et je lui demande si la machine fonctionne toujours... il me regarde d’un air désolé...
-« Vous voulez la voir... »
Il nous conduit vers le bâtiment d’en face, il ouvre la porte d’un réduit et elle est là, intacte, couverte de poussière...
-« Vous la voulez ? Nous on ne sait pas quoi en faire... Elle ne sert à rien et nous encombre... Elle consomme même de l’électricité... Nous ce qu’il nous faudrait c’est des pompes pour irriguer nos champs et nos prés pour que nos vaches donnent plus de lait pour nourrir nos enfants... Des stations d’épuration des eaux pour produire de l’eau potable ... »
Ben oui, le Pakistan comme l’Inde a assez d’argent pour maintenir des garnisons
militaires à 5000m d’altitude et construire des bombes atomiques, mais pas pour
construire des égouts, des aqueducs, des stations d’épuration et fournir de l’eau
potable à ses citoyens et ainsi améliorer la santé publique...

A suivre...