Biolabs ukrainiens : ce que disent et ne disent pas les documents américains
Pendant des années, le dossier des laboratoires biologiques ukrainiens a été présenté comme un choix entre deux récits incompatibles : révélation d'un programme clandestin d'armes biologiques pour les uns, simple propagande russe pour les autres. Les documents récemment déclassifiés par le renseignement américain invitent à sortir de cette opposition simpliste. Ils confirment l'existence d'un vaste programme de coopération biologique soutenu par les États-Unis en Ukraine, mais n'apportent aucune preuve d'un programme offensif d'armes biologiques. Ils éclairent davantage le contexte du débat qu'ils ne le tranchent réellement.
Au printemps 2022, alors que le conflit ouvert entre la Russie et l’Ukraine entre dans une nouvelle phase après l’intervention militaire russe de février, la question des laboratoires biologiques devient l’un des sujets les plus débattus du champ informationnel : Moscou affirme détenir la preuve d’un vaste réseau de laboratoires biologiques financés par les États-Unis en Ukraine. Les capitales occidentales rejettent aussitôt l’accusation, et la presse occidentale y voit, pour l’essentiel, un nouvel épisode de la guerre informationnelle du Kremlin.
Quatre ans plus tard, la déclassification de plusieurs documents par le renseignement américain confirme pourtant l’existence de ces laboratoires. Mais elle offre l’occasion de reprendre le dossier à froid, et de séparer enfin trois choses qu’on a trop vite confondues − le fait établi, son interprétation, et l’accusation.
Un débat souvent réduit à une alternative trompeuse
Dès les premières semaines de la crise, la question des laboratoires biologiques est absorbée par la logique propre aux conflits contemporains : chaque information est évaluée moins en fonction de son contenu qu’à partir de son origine.
Parce que les accusations émanent de Moscou, elles sont d’abord analysées comme un instrument de communication stratégique. Le réflexe est compréhensible. Depuis le début de la guerre, les deux camps mobilisent l’information comme une arme à part entière. Le problème apparaît lorsque la discussion se déplace du terrain des intentions vers celui des faits.
Très rapidement, deux propositions pourtant distinctes tendent à être confondues :
- les programmes biologiques américains en Ukraine.
- l’existence d’un programme offensif d’armes biologiques.
Or il ne s’agit pas de la même question.
Dans le débat public occidental, la réfutation de la seconde a souvent conduit à occulter la première, alors même que celle-ci faisait l’objet d’une documentation relativement abondante depuis plusieurs années.
Une coopération ancienne et largement documentée
Les programmes américains de coopération biologique en Ukraine ne sont pas apparus avec la guerre : ils s’inscrivent dans le prolongement des initiatives lancées après la disparition de l’Union soviétique afin de sécuriser des infrastructures, des compétences scientifiques et des stocks biologiques susceptibles de présenter un risque de prolifération.
C’est dans ce cadre qu’intervient notamment le programme Nunn-Lugar, puis les différents dispositifs de réduction des menaces biologiques pilotés par la Defense Threat Reduction Agency (DTRA).
Durant les années 2000 et 2010, de nombreux projets sont mis en œuvre dans plusieurs États issus de l’ancien espace soviétique. L’Ukraine figure parmi les principaux bénéficiaires de ces programmes.
L’existence de cette coopération n’était pas secrète à proprement parler, même si elle demeurait largement méconnue du grand public et dispersée dans une documentation technique peu accessible. Des accords bilatéraux, des rapports budgétaires, des documents administratifs et des publications scientifiques en témoignent depuis longtemps.
La controverse ne porte donc pas sur l’existence même de ces programmes. Elle porte sur leur nature, leur ampleur et leur signification.
Ce que montrent les documents déclassifiés
Les documents rendus publics par l’ODNI présentent un intérêt particulier non parce qu’ils révèlent un programme inconnu, mais parce qu’ils offrent une synthèse officielle de son étendue.
Ils évoquent plus de quarante laboratoires soutenus ou construits en Ukraine avec l’appui américain, détaillent le rôle de plusieurs entreprises contractantes et rappellent les activités de formation menées auprès de scientifiques ukrainiens dans le domaine de la biosécurité.
Ils mentionnent également la présence d’agents pathogènes particulièrement sensibles : anthrax, tularémie, peste, Ebola, Marburg, SARS, MERS ou encore diverses maladies animales à fort impact sanitaire.
Ces éléments ont parfois été présentés comme des révélations. Ils correspondent en réalité à la fonction même de laboratoires spécialisés dans l’étude et la surveillance d’agents biologiques dangereux.
L’intérêt de ces documents ne réside donc pas dans une révélation spectaculaire. Il tient plutôt au fait qu’ils condensent, sous l’autorité même du renseignement américain, un ensemble d’informations jusque-là dispersées entre publications administratives, accords de coopération, rapports budgétaires et littérature scientifique.
Le cas ukrainien ne doit d’ailleurs pas être isolé du contexte plus large dans lequel il s’inscrit. Selon les informations rendues publiques par Tulsi Gabbard, les États-Unis ont soutenu ou financé plus de 120 laboratoires biologiques à travers le monde dans le cadre de programmes de coopération et de réduction des menaces. L’Ukraine apparaît ainsi moins comme une singularité que comme l’un des volets d’une politique développée depuis plusieurs décennies à l’échelle internationale.
De la coopération post-soviétique à la méfiance stratégique
Pour comprendre le dossier des laboratoires biologiques ukrainiens, il faut remonter bien avant 2022.
À l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis sont confrontés à une préoccupation immédiate : la dispersion potentielle d’arsenaux nucléaires, chimiques et biologiques dans un espace politique et économique en pleine désagrégation. La question n’est pas théorique : des milliers d’armes nucléaires, des stocks d’agents biologiques et des compétences scientifiques sensibles se retrouvent soudain répartis entre plusieurs États nouvellement indépendants.
C’est dans ce contexte qu’est lancé le programme Nunn-Lugar, officiellement connu sous le nom de Cooperative Threat Reduction Program. Son objectif consiste à sécuriser, démanteler ou neutraliser les capacités héritées de l’Union soviétique susceptibles d’alimenter des phénomènes de prolifération.
Le volet biologique de ce dispositif, confié à la Defense Threat Reduction Agency (DTRA), s’inscrit dans cette logique. Il ne relève pas d’une politique sanitaire classique mais d’une stratégie de non-prolifération. Son rattachement au Département de la Défense découle directement de cette origine.
Durant les années 1990 et une partie des années 2000, ces programmes s’inscrivent dans une dynamique relativement coopérative entre Moscou et Washington. L’objectif affiché est commun : éviter que des matériaux sensibles, des agents pathogènes ou des savoir-faire scientifiques hérités de la guerre froide ne tombent entre les mains d’États proliférants ou d’organisations non étatiques.
Mais le contexte géopolitique évolue progressivement.
À mesure que les relations entre la Russie et les États-Unis se dégradent, la perception de ces programmes change elle aussi. Ce qui apparaissait initialement comme un dispositif de sécurisation devient progressivement, aux yeux de Moscou, un élément supplémentaire de l’influence américaine dans l’espace post-soviétique.
L’Ukraine occupe naturellement une place particulière dans cette évolution. Depuis l’indépendance du pays, elle constitue l’un des principaux terrains d’intervention des programmes de réduction des menaces. Après 2014, alors que les relations russo-occidentales connaissent une détérioration rapide, cette présence américaine acquiert une signification stratégique nouvelle.
Il ne s’agit plus seulement, du point de vue russe, d’un programme de biosécurité ou de non-prolifération : il s’agit d’une infrastructure financée, encadrée et développée par la principale puissance rivale de la Russie à proximité immédiate de son territoire. Autant dire quelque chose d’inacceptable.
Cette évolution ne constitue toutefois pas une preuve d’activités offensives. Elle permet en revanche de comprendre pourquoi un dispositif conçu à l’origine dans une logique de coopération a fini par être considéré par Moscou comme un élément de l’architecture stratégique occidentale dans l’espace post-soviétique.
« Nous avons convoqué cette réunion parce que lors de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, certains faits choquants ont été mis en lumière : le régime de Kiev dissimule d’urgence les traces d’un programme biologique militaire que Kiev a mis en œuvre avec le soutien du département américain de la Défense. (…) L’armée russe a appris les détails du projet UP‑4 qui a été mis en œuvre dans les laboratoires de Kiev, Kharkov et Odessa. Il a étudié les possibilités de propagation d’infections particulièrement dangereuses par le biais d’oiseaux migrateurs, y compris la grippe H5N1 hautement pathogène (létale pour l’homme dans 50% des cas) et la maladie de Newcastle. Dans le cadre d’un autre projet, les chauves-souris ont été considérées comme des transporteurs d’agents BW potentiels. Parmi les priorités identifiées figurent l’étude des agents pathogènes bactériens et viraux qui peuvent être transmis des chauves-souris aux humains : agents pathogènes de la peste, de la leptospirose, de la brucellose, ainsi que des coronavirus et des filovirus. Les documents du projet indiquent clairement que les États-Unis ont activement financé des bioprojets en Ukraine. »
Déclaration du Représentant permanent Vassily Nebenzia lors de l’exposé du Conseil de sécurité de l’ONU sur les laboratoires biologiques en Ukraine, 11 mars 2022
Ce que les documents ne disent pas
C’est ici que le dossier doit être tenu avec prudence : en dépit de l’effet d’annonce, aucun des documents rendus publics par l’administration américaine n’établit formellement l’existence d’un programme spécifiquement offensif d’armes biologiques. On n’y trouve ni doctrine d’emploi, ni production militarisée, ni la moindre trace de ce qui distinguerait un programme d’armement d’un dispositif de biosécurité.
Ce constat n’est pas un détail : il est la ligne de partage du dossier.
Les laboratoires existent. Leur financement américain est documenté. Leur rattachement à des programmes relevant du Département de la Défense s’explique historiquement par leur origine au sein du dispositif Nunn-Lugar. Les agents biologiques dangereux sont étudiés dans de nombreux laboratoires civils et militaires à travers le monde. Cette réalité ne constitue donc pas en elle-même une preuve d’activités offensives. Elle rappelle toutefois la difficulté classique des recherches biologiques dites à double usage, dont les applications défensives et offensives peuvent parfois mobiliser des infrastructures et des connaissances similaires.
Pourtant, la question ne peut être réduite à cette seule dimension technique.
Dans les relations internationales, les infrastructures ne sont jamais perçues uniquement à travers leur fonction déclarée. Elles sont également interprétées à travers le contexte stratégique dans lequel elles s’inscrivent. Ce qui apparaît à Washington comme un programme de coopération scientifique peut être perçu à Moscou comme une manifestation supplémentaire de l’influence américaine dans un espace considéré comme vital pour sa sécurité. À mesure que les relations russo-américaines se sont dégradées, cette divergence de perception n’a cessé de s’accentuer. Le même dispositif a fini par produire deux lectures radicalement différentes : pour les uns, un programme de réduction des menaces biologiques ; pour les autres, un élément de l’infrastructure stratégique occidentale aux frontières de la Russie.
Les documents aujourd’hui déclassifiés ne permettent pas de trancher entre ces perceptions concurrentes. Ils permettent en revanche de comprendre pourquoi elles ont émergé.