Razika Adnani, islamologue : « Il faut en finir avec l’idée que l’islamisme n’est pas l’islam »

post_thumb_default

 

ENTRETIEN – Pour la philosophe et conférencière, les attaques au couteau et violentes agressions que la France a connues ces derniers jours relèvent de la charia, qui intime d’«ordonner le convenable et de dénoncer le blâmable».

Un «djihadisme d’atmosphère ». Le concept théorisé par l’universitaire Gilles Kepel ne s’est jamais autant vérifié que ces dernières semaines.

(…)

Les récentes attaques au couteau et agressions pour motifs religieux constatées en France ont-elles pour objectif d’imposer l’islam radical dans notre société ?

Les actes de violence que la France a connus ces derniers jours révèlent un désir de soumettre les musulmans de France à la charia, au nom de la règle de la loi islamique que l’on nomme «ordonner le convenable et dénoncer le blâmable». C’est une règle qui s’applique davantage aux musulmans même si les religieux l’ont élargie aux non-musulmans en s’appuyant sur le concept du djihad.

Celui qui a l’objectif d’imposer la charia a l’objectif d’imposer l’islam, et celui qui veut imposer l’islam impose la charia. C’est au nom de l’islam qu’on impose la charia, qui est la norme législative de l’islam. Dans le Coran, il y a des versets qui ont une portée juridique. C’est la «charia coranique» sur laquelle les juristes se sont fondés pour mettre en place, entre le 8e et le 10e siècle environ, «la charia des livres de droit».

Pour les musulmans, l’islam n’est pas dissociable de la charia, c’est-à-dire de sa dimension juridique. Ainsi, ont-ils décidé, dès les premiers siècles de l’islam, après de longues discussions au sujet de la nature de l’islam: est-il une religion seulement ou une religion et une organisation sociale, comme je l’explique dans mon ouvrage Islam: quel problème ? Les défis de la réforme. Imposer la charia a donc toujours été l’objectif des musulmans pratiquants et traditionnels. D’ailleurs, aujourd’hui encore, la très grande majorité des pays musulmans appliquent, avec des degrés différents, la charia.

(…)

Comment lutter contre les idées radicales partagées par les jeunes musulmans, qui prennent forme grâce à la désinformation et les réseaux sociaux ?

La lutte doit se faire sur plusieurs niveaux. Tout d’abord, celui de l’État qui doit être plus ferme et plus déterminé dans sa lutte contre le radicalisme islamique pour stopper l’idéologie islamiste qui est en marche en France.

(…)

Ensuite, il faut en finir avec l’idée que «l’islamisme n’est pas l’islam», qu’aiment répéter les spécialistes de l’islamisme depuis les années 1970. Elle a fait le nid du conservatisme et du radicalisme en mettant l’islam à l’abri de toute critique. Cela a empêché les musulmans de porter un regard critique sur leur religion et sur le discours religieux. Bien au contraire, cette expression les a confortés dans leurs certitudes et leurs pratiques qui remontent aux premiers siècles de l’islam et qui ne sont pas en accord avec les valeurs de notre époque et avec la culture de la France.

Enfin, il faut que le discours religieux soit honnête avec les musulmans et les non-musulmans, c’est-à-dire qu’il faut en finir avec la phrase : «Ce n’est pas l’islam mais seulement les musulmans». Phrase qui est elle-même à l’origine de la phrase des universitaires : «Ce n’est pas l’islam, mais l’islamisme».

(…)

Comment les partisans de l’islam politique en France sont parvenus à imposer le concept d’“islamophobie” ?

L’islamophobie est un concept qui a pour objectif d’empêcher la pensée de s’exprimer. Il s’ajoute de ce fait à la liste des concepts et des théories que les fondamentalistes et les littéralistes musulmans ont mis en place, entre le 8e siècle et le 10e siècle, pour bloquer la pensée et la raison et les empêcher de s’exprimer dans le domaine de la religion. Parmi ces théories se trouvent celle du Coran incréé, la théorie du salaf (ou prédécesseur), la théorie du naql (ou littéralisme) et parmi les concepts, il y a celui qui affirme que «la religion est une question de cœur et non de raison». L’islamophobie trouve donc facilement sa place dans la conscience d’une grande partie des musulmans qui pensent que l’islam, religion parfaite de Dieu transmise par les prédécesseurs qui ont détenu la vérité absolue, ne peut pas être critiqué.

Les Frères musulmans l’ont utilisée dans le monde musulman comme arme contre les progressistes qui avaient un discours différent au sujet de la religion musulmane, et en Occident pour susciter chez les musulmans le sentiment d’être une victime parce qu’une critique au sujet de leur religion est émise. L’idée que l’islam n’admet aucun esprit critique est également nourrie par des universitaires, qui ont répété depuis plus de 50 ans que l’islam n’est pas responsable des problèmes qui se posent, mais seulement l’islamisme qui n’est pas l’islam.

On a donc conforté cette conviction qui existait chez une grande partie des musulmans issus de cultures où l’on ne critique pas l’islam. Pour eux, celui qui le critique n’a aucune raison de le faire autre que par peur ou par haine de cette religion. Ils perçoivent cela comme une injustice à leur égard. Interdire un esprit critique dans le domaine de l’islam n’est évidemment pas dans l’intérêt de l’islam ni des musulmans.

(…)

Le Figaro

 

Extrait de: Source et auteur

Suisse shared items on The Old Reader (RSS)

Et vous, qu'en pensez vous ?

Poster un commentaire

Votre commentaire est susceptible d'être modéré, nous vous prions d'être patients.

* Ces champs sont obligatoires

Avertissement! Seuls les commentaires signés par leurs auteurs sont admis, sauf exceptions demandées auprès des Observateurs.ch pour des raisons personnelles ou professionnelles. Les commentaires sont en principe modérés. Toutefois, étant donné le nombre très considérable et en progression fulgurante des commentaires (259'163 commentaires retenus et 79'280 articles publiés, chiffres au 1 décembre 2020), un travail de modération complet et exhaustif est totalement impensable. Notre site invite, par conséquent, les commentateurs à ne pas transgresser les règles élémentaires en vigueur et à se conformer à la loi afin d’éviter tout recours en justice. Le site n’est pas responsable de propos condamnables par la loi et fournira, en cas de demande et dans la mesure du possible, les éléments nécessaires à l’identification des auteurs faisant l’objet d’une procédure judiciaire. Les commentaires n’engagent que leurs auteurs. Le site se réserve, par ailleurs, le droit de supprimer tout commentaire qu’il repérerait comme anonyme et invite plus généralement les commentateurs à s’en tenir à des propos acceptables et non condamnables.

Entrez les deux mots ci-dessous (séparés par un espace). Si vous n'arrivez pas à lire les mots vous pouvez afficher une nouvelle image.