Ibiza est partout. Editorial Die Weltwoche, 23.5.2019

Claude Haenggli

Ibiza est partout

Dans la Weltwoche, Roger Köppel revient sur l’action illégale, digne des services secrets soviétiques, menée contre le vice-chancelier autrichien H.C. Strache, dont la vidéo a été publiée par le Spiegel et la Süddeutsche Zeitung deux ans après. Ces deux médias de gauche refusent toujours d’en révéler l’auteur, alors qu’à la même époque le parti socialiste autrichien avait engagé un spécialiste en la matière, le conseiller politique Tal Silberstein, qui depuis est jugé en Israël pour corruption, falsification de documents et blanchiment d’argent.

 

Éditorial

Les âneries débitées en état d’ébriété par Strache, l’ex-vice-chancelier autrichien, sont monnaie courante en politique. N’allons pas nous imaginer qu’il en aille ici autrement. La Suisse ne peut pas se poser en parangon de vertu face aux magouillages autrichiens.

La politique est la continuation de la guerre avec des moyens plus subtils, et tous les politiques sont hors la loi. Cela n’a rien d’une revendication. C’est la réalité.

La vidéo de Strache, tournée à son insu, est de longue date l’exemple le plus spectaculaire en Autriche d’un meurtre politique commandité. Des méthodes illégales dignes du KGB, de la Gestapo et de la mafia ont fait tomber un politicien assez stupide pour se laisser piéger.

Le seul délit, à l’heure actuelle, est cette vidéo. Ce que les tombeurs de Strache ont fait avec lui – caméra cachée et interception de ses propos avec une mystificatrice –, les services secrets suisses n’auraient pas le droit de le faire, même avec des terroristes islamistes hautement suspects.

Clientélisme de l’Afrique à Zurich

L’immense tollé provoqué par le chef du parti, depuis lors démissionnaire, sonne passablement creux. Bien sûr, c’est fatal pour Strache de sembler sur les images aussi corrompu que les politiques accusés de corruption par son parti depuis des années.

Il peut toutefois faire valoir comme circonstances atténuantes qu’il n’était alors qu’un chef de l’opposition, sans poste, qui se répand sur des pratiques courantes.

Le clientélisme est une réalité, et pas seulement en Afrique. À Zurich, les logements publics sont attribués à des sympathisants. Les conseillers fédéraux vont siéger dans des conseils d’administration d’entreprises auxquelles ils ont passé de juteuses commandes au cours de leur mandat.

Partout où l’État joue un rôle majeur dans l’économie, les profiteurs corrompus s’engraissent. L’économie verte est une gigantesque machine à faire de l’argent qui alimente d’innombrables bureaux et parlementaires. Ceux qui font les lois siègent dans les entreprises qui en bénéficient.

Est-ce encore de la politique de milice ou déjà de la corruption quand les politiciens suisses se voient attribuer des mandats lorsqu’ils exercent leur influence à Berne sur ordre de leurs bailleurs de fonds? Qui sait exactement combien les caisses-maladie versent à leurs nombreux défenseurs au Parlement fédéral afin qu’ils orientent correctement la politique de santé?

Doris Leuthard (PDC), conseillère fédérale protectrice de Swisscom, a reçu du président de Swisscom, Hansueli Loosli, deux mandats bien rémunérés dans les conseils d’administration de Coop et de Bell – tous deux présidés par Loosli.

Moritz Leuenberger, social-démocrate maniant volontiers l’ironie, autrefois maître d’ouvrage en chef de la Confédération, a ensuite pantouflé dans l’entreprise de génie civil Implenia. Honni soit qui mal y pense!

Quoi que l’on reproche à Strache, les vidéos secrètement tournées et diffusées jusqu’à présent ne permettent pas de déceler des intentions d’enrichissement personnel.

Et il n’y a aucune raison en Suisse de se placer moralement un cran au-dessus des magouillages autrichiens. Nos politiques ont juste de la chance de ne pas tomber dans l’embuscade de belles femmes russes qui les amèneraient au cours d’une soirée vodka de sept heures à faire des déclarations théoriques compromettantes, enregistrées en catimini par des caméramans.

On est, bien sûr, surpris de la stupidité colossale avec laquelle Strache révèle des confidences ultra sensibles à une inconnue et semble, du moins verbalement, s’engager dans d’obscures magouilles.

Sainte Angela des Vertus

Bavard intarissable, aspirant au pouvoir peu scrupuleux, l’homme se disqualifie de lui-même. Ne pas attendre qu’un homme politique soit convaincu de délit pour lui demander sa démission est également juste. Les personnalités politiques devraient avoir du caractère, et le caractère est ce que l’on fait quand personne ne vous regarde.

Mais comment nous comportons-nous en Suisse avec un conseiller d’État de Genève comme Pierre Maudet? Ce fringant libéral-radical a été invité par un cheikh acceptant ainsi un avantage, a menti à ce propos à l’opinion publique et s’accroche à son poste tout sourire, comme si de rien n’était. Est-ce moins grave ou nettement plus culotté et plus criminel que les vantardises d’un Strache éméché à Ibiza?

Évidemment, les médias publics et les fonctionnaires de l’UE dont les postes sont en jeu, se saisissent opportunément de l’affaire pour taper sans distinction sur la «droite» et sur les «populistes de droite» avant les élections européennes. Tous coupables. La chancelière allemande, sainte Angela des Vertus, est bien sûr la première à s’ériger en juge.

Elle fait comme si les magouilles et la corruption étaient le domaine réservé des «populistes». C’est tout simplement absurde parce que la plupart des partis populistes sont des outsiders dans l’opposition et ne sont pas en mesure de distribuer des parts du gâteau national. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne le feraient pas s’ils le pouvaient.

Mais Merkel aurait-elle la mémoire courte? Ce ne sont pas les populistes de l’AfD, qui n’existait même pas à l’époque, mais bel et bien son très vénéré prédécesseur et indéboulonnable chancelier, Helmut Kohl, qui était enfoncé jusqu’au cou dans le scandale des caisses noires de la CDU. Pas toujours facile de faire la morale!

Les âneries que Strache débite en état d’ébriété ont été depuis longtemps concrétisées par les amis politiques de Merkel en Allemagne comme à l’étranger. Luca Volontè (Italie), ex-président du groupe parlementaire du Parti Populaire Européen (PPE) de Merkel, aurait reçu de l’Azerbaïdjan pour 2,4 millions d’euros de pots-de-vin.

Quant à Ernst Strasser, également membre de la grande famille démocrate-chrétienne, ancien ministre fédéral autrichien, titulaire de l’ordre du Mérite de Vienne, il a récemment été condamné pour corruption passive au Parlement européen à trois ans d’emprisonnement inconditionnel.

À gauche non plus, il n’y a pas de quoi fanfaronner. Le socialiste Bettino Craxi était tellement corrompu qu’on lui a collé 28 ans de prison. Il ne s’est pas défendu une seule seconde, se contentant de déclarer que «tous les autres en avaient fait autant». Les stupidités de Strache n’en sont pas moins blâmables, mais cela déballonne un peu l’indignation hypocrite des opposants à Strache qui font maintenant la fête.

Un petit air de mafia à la télévision suisse

Venons-en aux médias! Les Spiegel, Süddeutsche Zeitung et Tages-Anzeiger, qui leur est étroitement lié, se sont laissé embrigader par des criminels, comme pour les «Panama Papers».

Rien ne l’interdit tant qu’ils n’utilisent pas eux-mêmes de méthodes mafieuses ou n’y font pas appel. Spiegel et Süddeutsche s’en sont bien gardés, contrairement au rédacteur en chef de la télévision suisse financée par la redevance, Tristan Brenn. Sur Twitter, son directeur fait expressément l’éloge des pratiques «secrètes» illégales à l’occasion de l’affaire Strache. Devons-nous par conséquent nous attendre à ce que le Leutschenbach mettent bientôt sur écoute les résidences secondaires de célèbres personnalités politiques suisses?

Il est évidemment tout à fait possible d’informer sur des activités privées des politiques. Si des agissements privés mettent en évidence des dérives importantes, c’est une obligation de les signaler. Même des inconduites peuvent être traitées. En démocratie, l’opinion publique a le droit d’être informée sur l’intégrité des personnalités officielles.

Soirées bernoises émoustillées

Gardons-nous aussi de croire qu’un film reflète la réalité. La vidéo de Strache a aussi fait l’objet d’un sérieux montage. Nous ne voyons que des extraits accablants, un distillat de plusieurs heures, qu’exposent largement les journalistes, qui ne sont pas des sympathisants de la victime, dans l’intention de la détruire.

Il y a indéniablement beaucoup de déclarations compromettantes. Mais peut-on vraiment les prendre au pied de la lettre? Que ne promettons pas, à quoi ne recourt-on pas dans de longues conversations et négociations pour ne pas gâter l’humeur de l’autre partie?

On n’ose même pas penser ce que des politiciens éméchés manigancent, fantasment et s’empressent d’oublier au cours d’une soirée bien arrosée lors d’une session parlementaire dans la vieille ville de Berne. Ibiza est partout.

Peut-être que Strache n’a fait que bluffer, raconter des boniments, mentir et exagérer pour charmer la prétendue millionnaire afin de parvenir à ses fins. Parler n’est pas la même chose qu’agir et il n’a pas été prouvé jusqu’à maintenant que Strache ait commis des illégalités dans l’exercice de ses fonctions. Penser et dire du mal ne font pas de quelqu’un un criminel qui n’est, certes, peut-être pas à la hauteur de sa charge.

Kurz fragilisé

Sebastian Kurz, le jeune chancelier prodige, ne fait pas bonne figure. Au lieu de digérer le départ de Strache avec la dignité inhérente à sa fonction, de souligner la stabilité inébranlable du gouvernement, de mettre en valeur ses réussites afin d’attirer à lui les électeurs du FPÖ, il a déclenché une guerre de tranchées mesquine – qui a fait tomber sa coalition. Kurz est maintenant, lui aussi, très fragilisé.

Pour le moment, il n’y a que des perdants. Même les médias qui, faute de vision à long terme, se félicitent, alors qu’ils sont complices d’une affaire scabreuse.

Qu’apprenons-nous de cette histoire peu ragoûtante? Les politiques sont hors la loi. La sphère privée n’existe plus. Toute personne publique doit s’attendre à être attaquée à la déloyale.

Et de toute évidence, le monde est injuste. Les journalistes d’aujourd’hui n’aident pas les outsiders, ils aident les puissants, les membres de l’establishment.

Il faut être rusé pour s’opposer à eux. Plus rusé que les puissants que l’on veut écarter des leviers du pouvoir.

3 commentaires

  1. Posté par pierre frankenhauser le

    Avec le balai qu’elle a où je pense, Mutti Merkel ne risque pas d’être filmée éméchée.

  2. Posté par Dominique Schwander le

    Excellent comme toujours.
    Dommage que la Weltwoche ne soit pas publiée en français, par exemple avec les avis mortuaires du Valais!

  3. Posté par Anna le

    Ce qui m’interroge dans cette histoire, c’est que quand on a appris que les politiciens français étaient arrosés par l’argent du Qatar (Livre « Nos très chers émirs » de Chesnot et Malbrunot), cela n’a pas fait le centième du scandale que cela fait quand c’est un « populiste » qui cherche de l’argent russe. Conclusion en filigrane : l’argent qatari c’est bien, argent russe c’est pas bien.
    La collusion avérée de tous les politiques avec l’islamisme qatari, c’est bien, mais une collusion qui n’a même pas eu lieu en réalité (puisque était un piège) , entre un « populiste » bourré et des faux russes c’est pas bien.

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