L’utilisation politique et médiatique des « experts »

Vivien Hoch
docteur en philosophie et consultant en communication politique

Pour peu que vous suiviez l’actualité avec les tristes et inquiétants moyens médiatiques mis à disposition des citoyens, vous constatez aisément que sur chaque sujet (attentat, religion, immigration, économie, écologie, etc.), des « experts » - piochés dans le même vivier bien-pensant – interviennent et prononcent la sentence définitive, telle une parole révélée, sur ce qui est. On rencontre des experts « experts en tout » (exemple) ou des « experts » qui font eux-mêmes partie de ce qu’ils dénoncent (exemple). C’est grotesque, mais aussi inquiétant : car notre faculté de juger de l’actualité, déjà biaisée par l’information biaisée des médias, l’est une fois de plus par la convocation de la parole d’expert, qui brise l’espace démocratique. 

L’expert, c’est celui qui s’auto-exclu du règne discursif de la citoyenneté (le fait que la démocratie est un espace de dialogue, et qu’aucune opinion ne prévaut sur les autres) et qui vient prononcer une vérité extérieure aux profanes. L’expert a quasiment une fonction de prêtrise : il vient raconter aux enchaînés d’ici-bas la vérité inaccessible qu’il a vu au-delà de la caverne. Le fait que ces « détenteurs du vrai » sont incrustés dans toutes les sphères du politique ne peut reposer sur une soumission volontaire des gens. « La condition de son institutionnalisation, c’est la soumission des profanes au dogme exigeant la foi dans le fait que celui qui détient une connaissance scientifique (…) doit être admis comme député d’un domaine extra-social de l’être », écrit Sloterdjik .

L’expertise de quelques-uns empêche la compétence de tous

Quelle cause ce député extraordinaire qu’est l’expert peut-il bien défendre, sous couvert de son objectivité ? En choisissant l’ « expert », le média sait que l’il choisit déjà le résultat de l’expertise ; en voyant tel « expert », on sait déjà quelle analyse, quels arguments et quelle conclusion il va nous fournir. L’expertise fait ensuite l’objet d’une utilisation publique à des fins politiques, commerciales ou idéologiques (ou carrément pour les trois utilisations à la fois). Ainsi le média, le responsable politique et le commercial font un usage psychosocial des experts : l’expert sert à empêcher le débat démocratique. C’était déjà une crainte de Jürgen Habermas, grand penseur de l’espace démocratique, que la langue scientifique – qui ne souffre aucun doute – vienne perturber l’espace dialogique de domaine public, où les opinions se confrontent dans un dialogue à armes égales. « L’expertise de quelques-uns empêche la compétence de tous », écrit Jean-Marc Lévy-Leblond, un commentateur d’Habermas. I lcontinue :

« Trop souvent les scientifiques se voient transformés en “experts” et [...] viennent cautionner de leur autorité usurpée des décisions gouvernementales ou patronales. L’expertise scientifique utilisée pour camoufler les responsabilités politiques ou économiques est l’une des conséquences les plus néfastes de la mythification de la science. »

C’est ce qui explique pourquoi les médias font un usage permanent des experts : l’expertise scientifique, sociale ou psychologique a clairement une destination politique. Autrement dit : l’expertise empêche le dialogue et manipule les intelligences. La science de l’expert et la politique ont toujours fait bon ménage… au détriment du peuple.

Vivien Hoch, mai 2016

4 commentaires

  1. Posté par Cenator le

    « En choisissant l’« expert », le média sait qu’il choisit déjà le résultat de l’expertise; en voyant tel « expert », on sait déjà quelle analyse, quels arguments et quelle conclusion il va nous fournir. »

    Oui, et c’est vrai dans tous les domaines de la vie. Les complices des « experts » sont les journalistes, tous (dé)formés dans les mêmes écoles, selon la même pensée unique.
    Par exemple, l’expert psychiatre, avec ses expertises mégalo, qui met en danger la collectivité en jugeant récupérable un incurable (en avançant l’argument passe-partout selon lequel il est scientifiquement impossible de démontrer l’incurabilité à vie de qui que ce soit).
    Ou bien les expertises commanditées et financées par l’Etat pour évaluer le traitement accéléré des demandes d’asile.

    Actuellement, TOUTES les expertises de l’Etat qui ne portent pas exclusivement sur des aspects techniques sont imbibées de l’idéologie de gauche.
    Les « experts » démographes, qui ramènent continuellement leurs fadaises, nuisent gravement à l’avenir de notre pays. Dans les années 70, ils nous prédisaient que la Suisse allait se dépeupler à cause du vieillissement de la population, même si son attractivité pour l’immigration perdurait.
    Les politologues, sociologues, économistes, climatologues, pédagogues, diplômés du tiers-mondisme, diplômés en développement, détruisent ce que notre civilisation a magnifiquement construit en plus de 2000 ans.

    L’idéologie de gauche a triomphé en Occident et nous allons boire le calice jusqu’à la lie.
    Il n’y a qu’une manière de survivre à cette destruction, c’est de se prendre en main.
    Il faudrait faire le ménage partout (dans l’enseignement en général, dans les médias) et éradiquer tous les foyers d’infection socialiste !

    Si le peuple était réellement renseigné, il y aurait une révolte populaire à coup sûr !

  2. Posté par Gaston Siebesiech le

    L’expert des uns n’est souvent pas l’expert des autres et inversement. Ramadan, Strauss-Kahn sont sans aucun doute des experts. De quoi?
    Le vrai expert n’est il pas celui ou celle qui partage vos opinions!?!
    Quand quelqu’un se dit artiste ou expert, il y a de grandes chances que l’on ait affaire à un charlatan de haut vol. Il y a des exceptions, ce sont les experts avec lesquels on est d’accord.

  3. Posté par Un observateur le

    En tant que simple citoyen , je réalise que nos journalistes dont le métier est d’informer avec neutralité afin que chacun puisse se faire sa propre idée, sont souvent des militants qui défendent les positions de leur chapelle, partis politique, idéologie etc…Vu que l’immense majorité des profs de nos grandes écoles sont de gauche, nous avons des journalistes, des Enarques, des personnalités publiques orientées à gauche qui pèsent lourdement sur le débat d’idées jusqu’au terrorisme intellectuel pour éliminer toute idées qui ne correspond pas l’idéologie dominante ( au détriment de l’idéologie majoritaire des peuples Européens).
    Les experts donnent un avis sur des évènements, des situations etc…ils ont une capacité de nuisance inférieure que les journalistes et les médias.

  4. Posté par Escles le

    ce sujet a été bien déblayé par de multiples commentateurs. Pourtant on ne peut se passer d’experts car toute opinion pertinente n’est pas exprimable en formes simples. C’est la classique controverses des philosophes et des érudits (congrégation de St Maur) au XVIIIème. De mon point de vue, ce qui est plus fondamentalement en cause c’est la déconsidération de toute autorité, dès qu’elle ne procède pas de la science (incontestable). Dès lors l’expert n’est lui aussi qu’un pion, chargé de faire fonctionner cette gouvernance qui s’est substitué au gouvernement et qui remplace par le chiffre la responsabilité personnelle. Lisez les chapitres 2 et du livre récemment paru « la pente despotique de l’économie mondiale » éditons salvator 2015

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