« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (5)

Suite "Des raisins trop verts".

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Chapitre I (5)

Je m’éloigne du campement. Le silence est majestueux, autour de moi l’eau de fonte du glacier ruisselle, s’engouffre dans les « moulins ». Je suis assise au-dessus de dizaines de mètres de glace... de ce glacier qui à l’infini descend vers la vallée... 10cm par jour ?... 40m par an ? depuis toujours et jusqu’à ce que le réchauffement climatique ne le fasse disparaître...

Cette impression d’éternité m’incite à la méditation ... C’est ici que je vais commencer une longue auto-psychanalyse autour de la question : « Pourquoi, entre mes parents et moi, n’y a-t-il jamais eu d’entente ? et plus particulièrement pourquoi y a-t-il tant d’animosité entre mon père et moi ? » ... Cette réflexion va se poursuivre pendant 20 ans... jusqu’à ce que, aux derniers jours de sa vie, mon père et moi, parvenions enfin à échanger quelques mots aimables...
Il a fallu venir jusqu’ici pour trouver cette atmosphère extrême qui délie les frustrations qui me tiennent prisonnière... Dès que je laisse aller, le tumulte se déchaine, je suis bouleversée et c’est dans cet état d’esprit que je vais séjourner au camp de base du K2... complètement « à côté de mes pompes »... dans un monde irréel, coupée de ce qui m’entoure ... Des gens vont et viennent mais moi, je suis absente, en dehors de mon corps... Je suis dissoute dans l’infini de cette immensité... « à la limite » Ici il n’y a plus de vie à part celle des quelques membres de l’expédition: ni plantes, ni animaux... C’est un endroit sans vie, où la nôtre est la dernière étape avant le néant... D’ailleurs, là-haut, la rareté de l’oxygène empêche la vie, ici il y a encore de quoi survivre... mais c’est déjà
limite...

Plusieurs personnes du groupe restent à Concordia car elles sont fatiguées ou ne supportent pas l’altitude, nous ne sommes que quelques uns à continuer.
Finalement j’arrive au pied du K2 .

Au camp de base... la surprise : on cherche la tente qui m’était destinée... ben, elle est repartie à Rome avec le journaliste trouillard... donc il n’y a pas de tente...
J’ai tissé de bons rapports avec les porteurs, je leur confie mon appréhension...ils récupèrent des “pièces de rechange” d’autres tentes et m’improvisent un abri... ce n’est pas une tente thermique comme celle des membres de l’expédition... c’est une simple tente canadienne pour camping à la Côte d’Azur...
Comme dit Monsieur Ashraf... “This is adventure life and if you are not able to face the problems... then you must stay at your home...”
Nous sommes arrivés le 6 août au K2 à 5135m je vais y rester 16 jours jusqu’au 21 août et le 3 septembre je rentre à Milan.

Le camp de base... tout de suite surgissent les petitesses...
Dans le groupe des alpinistes il y a des Italiens qui sont habitués à quelques biscuits et un espresso comme petit-déjeuner alors que les Allemands, eux, veulent du consistant... premières frictions... Quand un animal a faim, l’hormone de la faim se libère et le rend agressif... Il paraît même que pendant certaines expéditions les membres en sont venus aux mains... et même... piolet à la main... Mais bon, on n’écrit pas ça dans les albums en papier glacé, ça ferait mauvais genre... surtout quand il s’agit de séduire des sponsors...

Dès que Pinelli s’absente on organise un énorme spaghetti... et comme souper... quelque chose qu’on appelle du « vol-au-vent » avec de la purée de pommes de terre ... mais le flacon de poivre est tombé dans la purée. Un alpiniste français a fait porter son piano électronique... il nous joue quelques notes de Bach... une petite lampe suspendue au plafond de la tente-mess suffit pour créer une atmosphère de Noël...

Il pleut à nouveau. Dans ma tente il fait humide et froid, je m’en plains et on me répond :
« Puisque Pinelli est responsable de la perte de ta tente, tu n’as qu’à aller dormir dans la sienne... d’ailleurs dans sa tente il y a la caisse avec tout l’argent ... si tu y dors personne n’osera entrer pour la voler... » Je dors dans la tente de Pinelli.
Les alpinistes sont restés en paroi... Là-haut il neige certainement et au matin le camp de base est tout blanc... Le temps est au grand beau, le spectacle est éclatant.

La routine s’installe. Dans ma tente j’ai étendu sur le sol tout ce que je possède pour m’isoler du glacier et par-dessus tout ça, mon super duvet et par dessus mes super pulls de Saint Malo... C’est faisable... Pendant la nuit j’entends sous moi les craquements du glacier comme des coups de fusil...

Les alpinistes montent jusqu’à 7000m, ils décrochent des cordes et des tentes abandonnées en paroi. Sur le glacier on recueille des quantités invraisemblables de boîtes de conserves abandonnées vides ou pleines et pourries...
L’expédition a apporté la machine qui comporte un piston pour écraser toutes ces boîtes, on les écrase, une à une... Il y a des boîtes pourries qui explosent et arrosent l’assistance d’une puanteur écœurante... On remplit des bidons de déchets et les porteurs ramènent le tout à Skardu... travail titanesque... cordes, boîtes, bouteilles, seringues, plaquettes ou flacons de médicaments... plastiques... des montagnes d’immondices... une odeur nauséabonde... Un feu reste allumé en permanence pour y brûler tout ce qui est combustible... odeur de plastique toxique...

Je m’étais imaginé que j’allais pouvoir faire quelque chose... mais en cuisine règnent les cuisiniers... pour les travaux... ici a 5135m... il y a tout juste assez d’oxygène pour vivre, mais pas pour faire des efforts...
Pinelli me dit de « prendre les porteurs avec moi » et d’aller ramasser des immondices tout au long du glacier... Mais il n’a pas pensé qu’il est en dessous de la dignité des porteurs musulmans d’aller ramasser des ordures et moins encore d’être « commandés par une femme »...
Finalement le peu que j’ai pu faire c’est, en tant que physiothérapeute, quelques doudouces sur quelques bobos... des massages, des déblocages, des relaxations...des dos, des pieds, des chevilles, des jambes, même des mains... Quelqu’un me dit qu’il ne s’est jamais senti aussi relaxé... qu’il se sentait léviter au dessus du matelas qui est étendu à même la glace et en plein soleil ... Sur ce glacier nous vivons constamment en plein soleil puisqu’il n’y a pas de palmiers pour faire de l’ombre...
Pinelli finira par me dire « il parait que tu es une bonne masseuse... » je ne réponds pas... Aurais-je dû répondre « tu veux essayer ? »... Massage du chef de l’expédition, en privé dans sa tente... Avec quelques fioritures, cela aurait pu rapporter gros... peut-être quelques images dans son film ? Cela m’aurait peut-être rapporté le titre de « physiothérapeute de l’expédition » il y a bien le « médecin de l’expédition »... Mais à l’époque je n’avais pas encore compris le marketing... Je n’ai jamais su me vendre...
Un jour, en cherchant autre chose dans un des bidons qui contiennent la nourriture, je découvre 26 tubes de lait condensé ... Il parait qu’ils appartiennent à Pinelli...

Nous recevons la visite d’un vieil Allemand qui se promène tout seul dans ces montagnes, il part comme il est venu...

Les trekkings arrivent et repartent. Un jour un vieux monsieur débarque, il entre dans la tente-mess et se met à parler non stop pendant quatre heures... il passe en revue toutes les montagnes qu’il connaît...L’un après l’autre, nous nous éclipsons...

A suivre...

 

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