(National Post) Dans de nombreux pays à majorité musulmane, renoncer à l'islam est un crime punissable de mort. Mais même dans l'Occident libéral, certains ex-musulmans continuent à craindre de quitter leur foi. Bien que les réformistes rappellent le verset coranique «nulle contrainte en religion», les ex-musulmans cachent leur incroyance ou risquent d'être rejetés par leurs familles et la oumma (la communauté) des croyants. Dans les cas extrêmes, ils croient que leur statut d'«apostats de l’islam» les met en danger.
Simon Cottee*, maître de conférences en criminologie à l'Université de Kent en Angleterre, a interrogé 35 anciens musulmans au Royaume-Uni et au Canada dans le cadre de la première étude sociologique majeure sur les ex-musulmans en Occident. Il a basé cet article sur son travail de terrain au Canada.
Halima, 18 ans, est une étudiante en biologie issue d'une famille musulmane stricte en Ontario.
Bien qu'elle continue de porter le hijab et des vêtements conservateurs, elle a cessé de prier et de jeûner. Elle ne respecte pas l’interdiction de l’alcool et du porc, et a oublié le coran – le livre saint qu’elle s’était engagée à mémoriser.
«Ma famille pense que je suis une mauvaise musulmane, dit-elle, mais je doute qu'ils aient jamais pensé que je suis une ex-musulmane». Elle ajoute qu'elle ne peut pas imaginer ce qui se passerait si elle l’avouait à son père, un leader religieux bien connu. «Ce serait la fin. Il n’accepterait jamais mon apostasie.»
Halima, qui a demandé que son vrai nom ne soit pas dévoilé, a de bonnes raisons de s’inquiéter. «Il y avait beaucoup de pression pour être complètement religieuse», dit-elle de son enfance. Et tous les écarts étaient vigoureusement punis.
Elle se souvient d'un incident en particulier. «Il y avait une déchirure dans une page et mon père a présumé que je l’avais déchirée. Il a pris ma main et l’a posée sur la cuisinière.»
Après qu’un enseignant a remarqué la brûlure, le Service de protection de l’enfance a interrogé ses parents, qui ont dit que c’était un accident. Le Service n’a pas poursuivi l’affaire, mais cela n’a pas apaisé son père, qui lui a reproché d’avoir amené des koufars (incroyants) dans la maison.
Halima a continué de passer trois heures par jour à étudier l'arabe et le coran durant son adolescence, et manquait rarement les cinq prières quotidiennes qui sont obligatoires pour les musulmans.
Mais finalement, dit-elle «je ne pouvais tout simplement pas être en accord avec la plupart de ces choses, surtout avec le traitement des femmes, et ça m’a fait quitter l’islam».
Dans son adolescence, elle a également découvert le forum en ligne du Conseil des ex-musulmans du Royaume-Uni, qui lui a donné le courage de finalement admettre qu’elle ne croyait plus et voulait quitter l’islam. Avant cela, elle «n’avait jamais entendu parler des apostats».
Au cours des derniers mois, Halima a finalement dû prendre des décisions.
L'année dernière, son père a fait des démarches pour faire venir un ami du Yémen, un homme dans la mi-cinquantaine, pour l'épouser. Sous une pression immense, Halima a accepté de se fiancer et a signé les documents de parrainage pour permettre à cet homme de s’établir au Canada. Mais elle n’a pu aller jusqu’au bout, et s’est enfuie de la maison.
«J’ai rempli deux sacs avec mes papiers et mes trucs, j’ai dit à mon frère que je devais sortir les poubelles, et il y avait un taxi qui m’attendait et je suis allée directement dans un refuge».
Sa fuite a rendu ses parents confus et furieux. «Reviens à la maison, sinon tu le regretteras», a récemment prévenu son père sur Facebook.
Zain, 27 ans, est l'un des rares à avoir divulgué son apostasie à sa famille. Né au Royaume-Uni de parents pakistanais, il est arrivé au Canada à 20 ans.
«Enfant, je croyais vraiment de tout mon cœur, mais ma foi s’est tout simplement envolée, dit-il. Elle s’est éteinte. J’ai arrêté de sentir la présence de Dieu. Et c’est à partir de là que j’ai sérieusement envisagé la possibilité de la fausseté de l’islam».
Découvrir la philosophie - maintenant une de ses passions, en particulier les œuvres iconoclastes de Friedrich Nietzsche – l’a amené à conclure qu’il «n’y a pas vraiment une défense pour tout ça [la religion].» Cela a également ouvert son esprit à différents points de vue. «J’ai réalisé que je ne voulais pas me limiter à une seule façon de voir le monde.»
À 19 ans, il était agnostique, et amoureux de Mel, une femme de Winnipeg rencontrée sur Internet. Ils ont décidé de s’enfuir et elle s’est envolée pour le Royaume-Uni.
La famille de Zain a découvert leur projet et les a interceptés à l'aéroport. Un oncle était particulièrement furieux: «C’est un dur à cuire qui aime exercer son influence, et il disait 'Je pourrais te hacher en petits morceaux et te jeter dans la Tamise dès maintenant et personne ne te retrouverait'.» Son père était aussi en colère, et lui disait de ne pas «gâcher sa vie pour une fille».
«Terrifiée et désemparée», Mel a pris un avion pour retourner chez elle quelques jours plus tard. Peu de temps après, Zain a également pris un avion – pour le Pakistan, avec son oncle. Le but de leur voyage est devenu clair quand ils sont allés dans une mosquée où un imam a pris un verre d'eau, a commencé à prier puis à parler dans un anglais cassé.
Zain a demandé ce qu'il faisait et un autre homme a répondu: «Oh, vous ne savez pas? Vous avez un mauvais esprit dans votre corps, qui s’est attaché à vous à Londres, et cet esprit est en amour avec vous et refuse de quitter votre corps. L’imam parle à l’esprit en anglais, lui demandant de vous quitter».
On a demandé au jeune homme de boire un peu d'eau et de marcher autour de la salle, puis on lui a demandé comment il se sentait. «J’ai menti et répondu : Ouais, je me sens mieux, je vous remercie beaucoup».
Après un mois, Zain est retourné à Londres, mais la première chose qu'il fit fut de réserver un autre vol. «Je suis revenu le lendemain de Noël et le 3 janvier, j’ai pris ma guitare, quelques vêtements et un petit sac à dos et je suis parti pour le Canada.»
Quelques mois plus tard, lui et Mel se sont mariés. Zain regrette de ne pas avoir dit plus tôt à ses parents, face à face, qu’il avait perdu la foi.
«J’étais un lâche». C’est pourquoi, plus tard, il a décidé de sortir pleinement du placard et de poster son témoignage en ligne, sous son vrai nom, avec sa photo.
«Je voulais faire ma part pour la communauté des apostats, je suppose. Pour normaliser le processus d'apostasie ... Pour dire, ‘Je suis un ex-musulman, vous n'êtes pas seul, vous n'êtes pas le seul apostat dans le monde’. Il y a un réel tabou entourant l'apostasie dans l'islam.»
Il est conscient du chemin à parcourir avant que le processus ne soit normalisé. Quand sa famille élargie a découvert son témoignage en ligne, «ils ont collectivement jeté la honte sur mes parents pour être de mauvais parents», et ils refusent de les fréquenter.
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Beaucoup d'anciens musulmans parlent de la solitude qu'ils vivent après avoir renoncé à l'Islam.
«Quitter votre religion est la pire chose que vous puissiez faire et je savais que ma famille ne comprendrait jamais», dit une jeune femme bengalo-britannique. «Il y avait donc beaucoup de culpabilité et de honte et de haine de soi.»
Elle se souvient de s’être sentie «perdue, comme si je ne savais plus qui j’étais». Et il n'y avait personne vers qui se tourner pour obtenir du soutien, du moins dans sa famille. «C’était dur et je pouvais à peine me ressaisir ... car je savais qu'ils ne m’accepteraient pas».
Mais les ex-musulmans ne sont pas tout à fait seuls ou sans soutien. EXMNA: ex-musulmans d'Amérique du Nord, a été créé en 2013 à Toronto et Washington.
Cette communauté s’est rapidement développée et compte aujourd'hui une douzaine de groupes, y compris en Ontario et au Québec. Bien que les membres peuvent communiquer entre eux sur la page Facebook EXMNA, son objectif principal est de faciliter les rencontres en personne.
Le groupe s’oppose à tous les types de sectarisme. Il est également opposé au fait de mette la religion, particulièrement l’islam, à l’abri de l'examen critique, que ce soit par les conservateurs culturels ou les multiculturalistes relativistes. D'où son slogan: «Ni sectarisme, ni apologisme».
«Il y a une grande animosité envers les ex-musulmans», dit Kiran Opal, l'une des fondatrices du groupe et une militante pour les droits humains.
«On est considérés comme des traîtres, juste parce qu’on ne croit pas la même chose. Et on est censés se taire et ne pas critiquer la religion».
Les activistes de EXMNA refusent d'être réduits au silence. En tant qu’anciens musulmans, ils savent combien il est important de créer un point de référence pour les autres, «car vous pensez que vous êtes le seul».
Mme Opal, d'origine pakistanaise, arrivée au Canada avec sa famille en tant que réfugiée, raconte une histoire familière.
Elle dit qu'elle avait toujours aspiré à être une «bonne musulmane. … Je voulais avoir un sentiment d’appartenance, me sentir connectée à mes racines, je voulais avoir une certaine identité. Et je voulais vraiment avoir la foi.»
Mais plus elle étudiait l’islam, plus elle s’en détachait. A chaque étape du chemin il y eu de la résistance: «Je me souviens d’avoir eu beaucoup de querelles avec ma mère, beaucoup de cris, et je me sentais très prise au piège, mais j’ai tenu bon».
C’est la perspective du mariage qui a précipité les choses. Ses parents prévoyaient qu’elle épouserait un musulman et lui ont présenté des candidats. Mais elle a refusé, songeant qu'elle serait emprisonnée pour toujours. Elle a donc quitté la maison, contre la volonté de sa famille.
Quitter l’islam, dit-elle, est beaucoup plus difficile pour les femmes musulmanes, car elles sont surveillées de plus près que les hommes.
«Les hommes peuvent sortir avec des filles, avoir des relations sexuelles en dehors du mariage, ils peuvent épouser une non-musulmane et prétendre qu’elle se convertira, ils peuvent faire semblant. Mais si les femmes veulent être libres, elles doivent quitter l’islam. Il n'y a pas de position de compromis pour les femmes ».
*Le livre de Simon Cottee : «The Apostates : When Muslims Leave Islam», sera publié en février chez Hurst & Co. Il a conduit ses recherches grâce à une subvention du Conseil de recherche économique et sociale.
Source : For Muslim apostates, giving up their faith can be terrifying, alienating and dangerous, par Simon Cottee, National Post, 2 janvier 2015. Traduction par Poste de veille
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