« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (11)

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Chapitre II (4)

Je vais aussi apprendre les petites phrases pratiques en Urdu... « Je désire boire du thé »... « Je m’appelle Anne, j’ai deux enfants... » etc... Ce qui amusera beaucoup Karim quand je les lui dirai car, évidemment l’accent... c’est pas ça...

Quand, au retour du K2, nous nous étions arrêtés, à la fin de la dernière étape, des tables avaient été dressées, on y avait disposé les documents, la caisse, etc.
Chaque porteur avait été appelé et payé. Mes compagnons leur avaient donné
des vêtements... Les porteurs avaient accepté mais avec dépit...
J’avais remarqué qu’en général ils ne portaient que des « tongs » mais que, pour
monter sur les glaciers, l’organisation avait mis à leur disposition des espèces de
coques en caoutchouc en forme de chaussures... Comme ils ne portaient pas de
chaussettes, les bords causaient des blessures mais cela valait mieux que marcher
pieds nus...
Nous, nous avions nos vêtements thermiques, mais eux n’avaient que leur shalwar kamiz ordinaire en coton... et contre le froid, ils n’avaient que leur grand châle en laine dans lequel ils s’enroulaient tant bien que mal...
Nous dormions dans nos duvets et sous nos tentes tandis que eux restaient assis dans les enclos de pierres et passaient la nuit à la belle étoile, tout au plus recouverts d’une feuille de plastique...
Cela aussi m’avait bouleversée... surtout en pensant à notre habitue de changer
nos vêtements selon les saisons et les modes... Combien de bonnes combinaisons de ski n’allaient-elles pas au container après la saison ? Et maintenant que tout le monde remplaçait les chaussures en cuir par des chaussons pour l’escalade et des chaussures en gore tex pour les excursions...
Ce gaspillage n’était-il pas regrettable et ne pouvait-on pas envoyer tout ça à ces
gens qui allaient pouvoir en profiter...

Comme d’habitude j’avais commencé à en parler avec ma famille, mes patients, mes copains ... et à la fin du compte je me retrouvai avec 32 grandes caisses en
carton, pleines de vêtements pour les Balti... Il suffisait d’expédier ...
Donc un soir je demandai à notre équipe de pompiers s’ils pouvaient m’aider à
transporter tout ça... Ils vinrent prendre mes caisses, les portèrent à Locarno dans le garage des bus postaux qui desservent la vallée où un transporteur vint les prendre pour les déposer chez un expéditeur à Bâle qui les achemina par bateau jusqu’à Karachi... Fait remarquable de la part des Occidentaux : puisqu’il s’agissait de bienfaisance pour les pauvres, les transporteurs ne me firent payer
que le plus petit minimum possible ...tout le reste fut bénévole et gratuit ...
Attendez la suite de l’histoire...

Quand j’ai expliqué à Sayed que je retourne au Pakistan il m’a tout de suite répondu que je devais aller loger dans sa famille...

Moi, honnêtement je préfère retourner au Dear Shalimar... mais il est vrai que c’est une occasion unique pour vivre quelques jours dans une famille et voir comment cela se passe...
Je finis par accepter ... ses frères vont m’attendre à l’aéroport, Monsieur Ashraf et Karim aussi d’ailleurs ... il est déjà prévu que le lendemain nous irons réserver le voyage pour Skardu...

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Chapitre III (1)

Deuxième séjour au Pakistan – Le Biafo-Hispar

Rawalpindi
Finalement le 13.VII.91 arrive...
Francesco me conduit à l’aéroport local de Agno. Puis escale à Zurich avant Francfort où je prends un avion de la Pakistan Air Lines. Je voyage avec la PIA
car c’est une façon de soutenir l’économie de ce pays.

Dans l’avion je suis assise à côté d’un Pakistanais très BCBG. Il engage la conversation. C’est un scientifique et il revient d’un congrès à Londres. Puis les
questions normales. Comment se fait-il que je voyage seule, où est ce que je vais ? que vais-je y faire ? Je lui raconte mon projet, il se montre préoccupé...
-« Vous allez dans les provinces du Nord ... savez-vous que c’est dangereux... et s’il vous arrive quelque chose, nous ne pourrons rien faire pour vous... »
-« Ne vous inquiétez pas, j’y vais avec des amis qui sont de là-bas et puis nous allons en montagne où rien ne peut nous arriver... »
Il n’a pas l’air convaincu :
-« En tous cas voici ma carte... en cas de besoin appelez-moi tout de suite... »
-« Merci beaucoup, à part le fait que dans le Baltistan les cabines téléphoniques
se font rares et sur le glacier... encore plus... »
Il n’apprécie pas mon humour qu’il ne comprend d’ailleurs pas car il n’est jamais
allé dans ces régions... Qu’iraient faire les gens bien dans ces contrées barbares ?

Un gros orage nous oblige à attendre l’accalmie à Lahore.
Quand finalement nous atterrissons à Islamabad, l’air est rafraichi par la pluie.
Monsieur Ashraf et Karim m’attendent ainsi que Osman, un des frères de Sayed.
Ils s’expliquent entre eux. Aujourd’hui je vais aller saluer la famille de Sayed et loger chez eux. Demain nous nous retrouverons pour régler les paperasses, et si tout va bien, après-demain nous prenons l’avion pour Skardu.

Osman m’emporte chez ses parents. Les rues du vieux Rawalpindi ne sont pas
asphaltées... c’est déjà la poussière dans toute sa splendeur... de nombreux nids de poule, on roule au pas.
La « vieille » maison est une curieuse bâtisse : seul un portail en fer donne sur la rue, pas de fenêtres... Nous entrons et débouchons directement dans un patio sur lequel s’ouvrent les pièces d’habitation et au premier étage les chambres.
Mais aucune pièce n’a de fenêtres vers l’extérieur.

Je vais saluer les parents de Sayed : le papa est un monsieur qui semble âgé et la
maman est une dame toute rondelette et très rieuse. Ils sont accueillants... Il y a
aussi les sœurs et les autres frères et les enfants de ceux qui sont mariés mais cela
fait trop de monde à la fois... Je dois tout de suite leur parler de Sayed... Le
papa parle bien l’Anglais, il parle tout bas et est très calme... voilà le thé... et déjà ma première incongruité...
-« Non merci, pas de lait... du thé noir svp... »
-« Comment ça pas de lait ? »
-« Non, j’y suis allergique... »
-« Mais votre mère vous a quand même allaitée... »
-« Ben non... j’y étais allergique, alors dès ma naissance cela a été compliqué... du thé, le lait en poudre des soldats américains... »
Olala... ils me regardent avec compassion, olala... la pauvre... Mais leur thé noir
fort sucré est exquis... Cette conversation va se reproduire tout au long de mon séjour... Tout le monde va s’indigner parce que je refuse le lait... En fait eux préparent même le thé sans eau mais avec rien que du lait... et les Hunza y mettent du sel au lieu de sucre... Chacun ses goûts...
Les femmes sont en train de faire la lessive, puis elles nettoient le pavement. A
nouveau la propreté est impeccable... Dès que le point d’eau est libéré ils m’y offrent la douche... froide... mais bien venue... La maman me conduit à une chambre, les garçons y déposent mon sac de voyage, je puis me changer et je me
sens tout de suite beaucoup mieux...
Puis on étend une grande nappe à même le sol, les filles y déposent de la nourriture, on mange avec les mains... sans couverts... mais c’est délicieux... les
saveurs qui m’ont enchantée l’année précédente ... Voilà je suis revenue...
Le temps a été mauvais pendant trois jours, l’avion de Skardu ne volera pas demain...

En soirée Osman et Jasmine, une des sœurs m’emmènent visiter la grande mosquée offerte au Pakistan par le roi Faiçal d’Arabie...
C’est une construction immense... toute en marbre blanc, très aérienne, construite comme une tente de bédouin... on dit qu’elle peut contenir 74000 personnes ! Elle a couté 120 000 000 $ ... ses 4 minarets sont très fins et hauts de 90m... elle couvre 5000m2... en son centre pend un lustre sphérique étonnant...malgré son style très moderne, c’est une merveille... Mais ce n’est pas tout cela qui enchante...
Le soir tombe... un petite brise se lève et repousse la chaleur du jour... le ciel vire aux couleurs si particulières de violets et d’oranges... Aux odeurs de poussière se mêlent les parfums de fleurs et les fumées des feux de bois ou au charbon sur lesquels on cuisine... Dans le lointain les collines de Margalla se profilent plus sombres... un muezzin appelle à la prière... Nous nous promenons pieds nus dans l’eau tiède qui ruisselle sur les pavements de marbre blanc... et cascade le long des escaliers... Les gens passent, ils saluent, ils bavardent, rient... des enfants jouent ... C’est une atmosphère tellement particulière qu’elle inspire des élans mystiques... cet endroit est particulier... J’y étais venue l’an dernier, rapidement avec les Italiens... aujourd’hui tout est différent... nous sommes tranquilles... on est bien... délicieusement bien...
Cette heure pendant laquelle la chaleur du jour cède la place à la fraîcheur de la
nuit dégage vraiment une énergie mystérieuse.
C’est le premier jour du muharram...
Jasmine parle assez d’Anglais pour que nous puissions communiquer... Nous bavardons et restons longuement assises dans la fraîcheur du soir ...
Je suis obsédée par les moustiques car ce n’est pas le moment de faire une crise
de malaria... donc à tout moment je lève mes chaussettes ou abaisse mes
manches... Jasmine se moque de moi... je dois lui expliquer...
-« Mais enfin - finit-elle par me dire – qu’est ce qui te fait partir là-bas ? Tu n’es
pas bien ici chez nous ? Tu ne préfères pas passer un mois avec nous ? Il y a
tellement de belles choses à visiter dans les environs, nous demanderons la voiture et un des garçons nous conduira. Nous irons rendre visite à des amis, nous ferons des pique-niques dans les collines quand il fait trop chaud. Les enfants adorent faire des pique-niques... »
J’ai beaucoup de mal à lui expliquer que je suis venue avec le but précis et préparé depuis longtemps d’aller en montagne... que évidemment un mois de dolce farniente dans leur famille est une idée séduisante, que visiter les richesses
culturelles m’intéresse aussi, mais que, cette fois, mon but est en montagne...
Jasmine secoue la tête...
-« Ts, ts, ts... je ne comprends pas comment tu peux préférer aller courir dans le
froid et où il y a des ours au lieu de rester ici avec nous... »

Quand je rejoins ma chambre, elle est comme un four à accumulation... Les murs en brique ont cuit pendant toute la journée, maintenant ils restituent cette chaleur vers l’intérieur... je cuis... mon thermomètre s’arrête à 50°C « parce-qu’il-ne-va-pas-au-delà »... impossible de fermer la porte, ni de dormir sans allumer le ventilateur mais celui-ci fait un bruit épouvantable... Pas étonnant que les autres membres de la famille dorment dehors ou sur la terrasse... mais je n’ose quitter la chambre qu’ils ont si aimablement mise à ma disposition...
D’ailleurs, dehors il y a les moustiques...

C’est dans ma chambre surchauffée dans la « vieille maison » de Rawalpindi que
je comprends la logique du ramadan...
Dans un pays torride où il est impossible de travailler pendant le jour, où, comme les parents de Sayed, les gens se lèvent à 3h du matin mais font la sieste pendant la journée et reprennent leurs activités le soir, il est logique de ne pas manger pendant tout ce temps de somnolence. Nous non plus, nous ne mangeons, ni ne buvons pendant que nous dormons la nuit. Tout simplement, dans ces pays torrides on vit la nuit et on dort le jour. Par contre en Europe on travaille de 8h à 18h ... et ne pas manger, ni boire est une aberration due à l’obtusion mentale qui ne saisit que le sens apparent sans être capable de comprendre le sens profond d’un précepte religieux. Cette rigidité conduira à l’autodestruction de ce précepte, en Europe. Sans compter l’hostilité générée par des comportements contraires aux usages locaux : la nuit on dort, le tapage nocturne est mal perçu, ceux qui le produisent sont rejetés, les familles nombreuses bruyantes sont détestées...
Finalement je m’endors et ils me laissent dormir jusqu’à 10h !

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (10)

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Chapitre II (3)

Un autre chapitre est celui des femmes... Il est jeune et comme la plupart des Pakistanais beau garçon. En plus son éducation est séduisante, à l’anglaise et avec
la dignité et la réserve typique des « bonnes familles » et des musulmans...
Evidemment il attire l’attention des jeunes filles occidentales qui, par-dessus le marché, se disent qu’un médecin pourrait tôt ou tard devenir un bon parti...
Alors on l’invite... et pendant les soirées il y a des grillades mais avec du porc...
et on boit, mais rarement de l’eau... Il se sent exclu... Tout le monde s’amuse et lui se trouve piégé par ses principes religieux. Fatalement, ceux qui l’invitent arrivent à le considérer comme un faiseur de chichis... et alors on finit par ne plus l’inviter...

Les expressions « islamophobes » et « racistes » n’étaient pas encore à la mode, mais lui me dit que personne ne l’aime... J’ai beau lui dire que sí, on l’aime mais
que c’est lui qui complique tout, que c’est à lui de s’adapter... rien n’y fait...

D’autres jeunes filles l’invitent à aller se baigner... Ici c’est normal d’aller tous ensemble, garçons et filles, le long du lac ou le long des rivières... On se déshabille, on nage, on se laisse bronzer, couchés tous ensemble sur les rochers... et puis, là aussi, on fait des pique-niques avec des grillades et des viandes et aussi du porc, du vin, des alcools... Après un moment tout le monde est joyeux, on rit, on flirte... Il y en a même qui font du nudisme... d’autres font l’amour...
Sayed, avec son éducation et ses principes, se sent mal à l’aise... Les filles lui
font des avances qu’il n’ose pas accepter... Il finit par refuser les invitations car il
ne sait pas s’adapter, s’intégrer. Mais au lieu d’avouer que c’est lui qui ne parvient
pas à suivre, il accuse les autres d’être des dépravés...
Plus tard, il va se mettre à critiquer tout ce à quoi il ne parvient pas à s’habituer... les hommes et les femmes qui se promènent main dans la main ou bras dessus bras dessous... les femmes en jupes courtes... les gens assis aux terrasses qui boivent du vin... J’essaye de lui faire comprendre qu’ici c’est l’Europe, qu’ici c’est comme ça et qu’on y tient... c’est lui qui est venu... on ne l’a pas invité...
Mais, en même temps, je ne veux pas le froisser ni ternir notre amitié, c’est un
garçon charmant mais il n’est pas de chez nous... Il a la mentalité « arriérée » du
temps de ma grand-mère...

Il a d’autres réactions qui me choquent plus... Un jour que nous nous promenons sur les bords du lac il voit une voiture extraordinaire... une Ferrari rouge... pour nous aussi elle est extraordinaire... Mais lui va se mettre devant en s’appuyant sur le capot comme si elle lui appartenait et il me demande de le photographier pour envoyer la photo à sa famille et leur montrer son train de vie en Europe...
Je lui fais remarquer sa tromperie, mais il ne démord pas car il doit montrer à sa
famille que lui, ici, il est en train de faire fortune...alors qu’il ne vit qu’avec l’aide
sociale...

Un jour, il m’annonce qu’il a renoncé à travailler comme femme d’ouvrage et qu’il va s’installer à son compte...
-«Mais c’est interdit... tu n’as pas de permis de travail... c’est du travail au noir...»
-« C’est votre faute, c’est vous qui m’empêchez de travailler, si vous ne me laissez
pas travailler, moi je travaille en noir... C’est vous qui m’y forcez... »
-« Et qu’est ce que tu vas faire comme travail ? »
-« Ben, je suis médecin, je vais soigner des patients... »
-« Mais les caisses maladies ... »
-« Rien de tout ça, en privé, en noir, sans rien dire à personne... Il y a des tas de
gens qui se plaignent que leur médecin ne parvient pas à les guérir... Rien ne peut m’empêcher de recevoir ces personnes et de les soigner... Je ne me ferai pas payer, ils me donneront ce qu’ils voudront... »
-« Et si tu as un accident ? tu as tout de même besoin d’assurances professionnelles... »
-« Non, pas du tout... ceux qui viennent chez moi, c’est eux qui veulent venir... »
-« Mais la pratique illégale de la médecine... »
-« Je ne vais pas pratiquer la médecine classique, je vais appliquer les thérapies de
chez nous, que je connais et qui n’ont rien à voir avec ce que font les médecins
« normaux ». Dans nos pays nous avons aussi d’autres connaissances... »

Je ne puis être d’accord avec tous ses raisonnements, surtout parce que je ne puis
cautionner des comportements illégaux... mais d’autre part c’est une personne
agréable, sérieuse et je suis certaine que comme médecin il doit être compétant et
consciencieux. Après tout l’important n’est-il pas qu’il porte secours à ceux qui en ont besoin ?

En tous cas son petit business s’installe rapidement... En effet, nombreux sont ceux qui s’orientent vers des thérapies alternatives qu’ils payent de leur poche...
Chaque fois que je passe chez lui, il y a des personnes qui sont assises dans son petit salon et attendent leur tour... Son appartement est lumineux, toujours en ordre parfait et rigoureusement propre.

-« Tu vois me - dit-il un jour – quand ils me demandent ce qu’ils me doivent je leur dis qu’ils me donnent ce qu’ils pensent. Il y a des gens riches qui peuvent
donner beaucoup et des pauvres qui ne doivent pas payer du tout... Chez moi à
Rawalpindi c’était comme ça : je travaillais dans un petit dispensaire et je faisais
payer les riches ce qui me permettait de soigner les pauvres gratuitement... Et... note bien que ceux qui me payent me donnent plus que ce que moi j’aurais demandé... »

A voir comme sa clientèle augmente les gens doivent être contents... Cela ne m’étonne pas. Je ne doute pas de ses capacités professionnelles, mais surtout j’ai
remarqué combien il est patient et comme il prend le temps d’écouter les gens
parler... C’est un des défauts de notre médecine... plus personne ne prend le
temps... Plus aucun médecin n’est capable d’ausculter, de toucher, de palper... c’est tout de suite analyses, radios, machines... C’est aussi un aspect de la profession de physiothérapeute, je ne le sais que trop bien... Nombreux sont les patients qui « n’ont rien » mais qui sont très malades parce que personne ne les écoute, personne ne leur donne de l’attention, de l’affection... Alors quand le médecin voit que lui, au niveau médical, il ne peut rien faire parce que en fait le patient n’est pas malade... il l’envoie chez le kiné...
Traitement classique : chaleur, massage, gymnastique...
Chaleur : on l’emmitoufle le patient dans des couvertures avec une source de chaleur et il s’endort pendant une demi-heure... là il est déjà complètement
relax... ensuite on le couche sur le ventre pour un massage du dos et à la limite on lui fait faire quelques mouvements de relaxation... Comment ne pas se sentir
mieux après... et pendant tout ce temps, comme chez le coiffeur, on reçoit les
confidences... Tous les maris disent combien leur épouse les comprend mal et toutes les épouses disent combien leur mari les comprend mal...Et en plus ils n’ont personne pour les écouter...
Sayed a raison... écouter les patients c’est déjà les guérir ...

Parallèlement j’ai commencé à m’informer au sujet de l’islam.
A Bruxelles comme à Genève, j’ai découvert des librairies où je trouve une documentation abondante mais je commence par acheter un coran en Italien.
Livre très intéressant en deux volumes dont les 80 premières pages donnent un aperçu historique et une explication du texte.
Mais je me dis qu’il vaut peut-être mieux commencer à apprendre l’Arabe pour
pouvoir lire le texte original.
L’enseignant est maghrébin et non croyant et d’emblée il me dit que si c’est pour
lire le coran cela ne vaut pas la peine de dépenser mon argent et de me fatiguer après ma journée de travail, car le coran personne n’y comprend rien... Mais si je
veux apprendre assez d’Arabe pour pouvoir me débrouiller pendant des vacances, alors c’est bon... Je suis déçue, mais les autres personnes qui suivent le cours sont en effet là pour pouvoir s’exprimer pendant leurs vacances à Sharm-el-Sheikh...
Je suis passionnée : la calligraphie est magnifique, nous étudions les lettres une à
une et ensuite apprenons à construire de petites phrases du genre « le maître a écrit un livre » ou « le maître a écrit des livres »... ou « la maison est dans la ville » « les enfants jouent dans l’école »... Nous allons commencer la conjugaison... Ma calligraphie est parfaite, je suis très fière, je vais suivre ce cours pendant deux ans, jusqu’à ce que l’enseignant l’arrête pour des problèmes de santé... Plus tard je vais en avoir moi-même et l’Arabe restera suspendu... à mon grand regret... Mais cela a suffi à me faire comprendre le mécanisme de la langue.
Autre déception. Un jour je découvre dans une librairie une splendide anthologie
de la poésie arabe en deux volumes cartonnés, reliés, dorés sur tranche... ils coûtent cher mais je ne puis résister... Toute fière je les emmène chez le professeur, il ouvre les livres et tout contrit il me dit : « Je n’y comprends rien... c’est bien de l’Arabe, mais lequel ?... en tous cas celui-ci je ne le comprends pas... » Donc pas de traduction de poésies arabes... Je me contenterai des traductions chez Pierre Seghers ou dans la collection Piazza...
Petit à petit les livres s’accumulent et le rayon dans ma bibliothèque s’allonge...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (9)

Suite no 9

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Chapitre II (2)

Quand j’étais arrivée au Tessin en 1980, j’avais rencontré Francesco. Il était
chasseur et connaissait les montagnes environnantes comme sa poche parce que
depuis l’âge de 5 ans il les parcourait, à la chasse, avec son père et ses frères.
Un jour il m’avait dit en montrant la carte :
-« Voilà, là c’est l’alpage où nous avons des maisons, toi tu pars d’ici quand tu
veux, tranquillement, le sentier face nord est moins chaud et moins raide. Je
travaille jusqu’à 18h ensuite je te rejoins par la face sud, le sentier est plus raide et je marche plus vite que toi... et puis on y passe le week-end ensemble... »
Je n’avais pas osé dire que je ne connaissais pas ce sentier et que je n’étais jamais
allée seule en montagne... surtout ici, où les montagnes sont couvertes de forêts
touffues et où les sentiers sont fort peu visibles depuis que les alpages sont
abandonnés...
J’étais allée à la librairie acheter une carte topographique au 25.000 et chez
l’opticien je m’étais fait expliquer comment fonctionnent un altimètre et une
boussole... C’est ainsi que j’avais commencé à apprendre... Progressivement, j’avais pris gout à cette drôle de façon de marcher : on voit un bout de sentier ,
puis il disparaît sous les feuilles ou a été emporté par un éboulement mais ensuite
on retrouve un autre bout... Finalement on commence à avoir assez d’intuition pour ne pas se perdre et le cas échéant retrouver la bonne direction... On apprend à se faire confiance... Quand on se trouve dans une forêt et que la vue est bouchée par la végétation, on n’a aucun point de repère, on se perd facilement, c’est angoissant et c’est dans la panique qu’ont lieu les accidents...

En 1984 je fus membre fondateur du groupe de secours en montagne qu’on créa dans la vallée à la suite de plusieurs épisodes graves de promeneurs qui s’étaient perdus et de chasseurs ou chercheurs de champignons qui avaient eu des accidents. J’avais accepté car l’accident de Claudio m’avait enseigné ce qu’est l’angoisse de l’attente.
Notre groupe était en réalité une section locale du secours en montagne du Club
Alpin Suisse. A ce titre nous participions chaque année aux cours de recherche,
secourisme et sauvetage dans la forêt, sur des parois rocheuses, sur des glaciers et
l’inévitable recherche en cas d’avalanche...
Comme j’étais la plus petite du groupe et donc la plus légère, souvent je jouais le
rôle de victime et ainsi j’assistais aux manœuvres en première ligne.
A l’époque j’étais la seule femme, ce qui me permit de suivre l’instruction sans
discrimination, j’étais traitée d’égal à égal c.-à-d. d’homme à homme par mes
compagnons, ce que j’appréciais particulièrement. Moi, j’avais l’avantage d’avoir
fait de l’escalade avec Claudio, eux, avaient l’avantage d’avoir fait le service
militaire. Nos « cours de répétition » étaient dirigés par le commandant de la police de Locarno. Pendant l’exercice la discipline militaire était stricte et rigoureuse car une distraction pouvait coûter des vies. Mais dès que le comandant sifflait la fin de l’exercice, c’était la fête. Cela me permit aussi de comprendre pourquoi les hommes continuent à raconter leurs souvenirs de l’armée pendant toute leur vie. En fait le service militaire ou la protection civile ne m’auraient pas déplu. Régulièrement nous avions des exercices surprise... du genre alarme en pleine nuit... un bus avec 20 écoliers a quitté la route et est tombé dans un ravin... l’hélicoptère ne peut pas voler car « on disait » que le temps est mauvais... faut y aller à pieds...
Chaque membre avait en permanence ses godasses, sac et matériel prêts dans sa
voiture pour pouvoir être opérationnel 24h/24...Cela signifiait aussi une discipline de vie : être toujours entraîné et même lors des fêtes ne jamais dépasser les limites... Il aurait été inconcevable de répondre « je ne sais pas partir parce que j’ai la gueule de bois... » A ces exercices participaient aussi les pompiers, la protection civile, le service des ambulances...et en général aussi l’hélicoptère de la REGA ( Garde Aérienne Suisse de Sauvetage) qui non seulement servait à évacuer les blessés mais aussi à transporter les sauveteurs ...
Ca c’était la cerise sur le gâteau : nous portions un baudrier, avec un mousqueton, nous nous accrochions deux à deux au filin du treuil de l’hélicoptère, qui nous transportait ainsi accrochés sous lui et nous déposait à destination, dans les endroits les plus biscornus, sans devoir se poser lui-même.
Là, c’était vraiment à vol d’oiseau ! Bref les exercices, c’était le « gros bazar »...
Mais quand un véritable accident survenait, et ça, c’est toujours à l’improviste, nous étions « toujours prêts » comme les scouts... Nous avons erré la nuit sous
une pluie battante, pataugé dans la neige pourrie, retrouvé des égarés, récupéré
des morts, nous avons aussi sauvé des nombreuses personnes. Nous avons consolé des familles, engueulé des inconscients, rigolé... Le saint en valait la chandelle...

Une des premières instructions que notre comandant nous avait données c’était
« savoir où on est ».
Nous étions partis tôt le matin, arrivés au sommet d’une de nos montagnes, nous avions dû prendre nos cartes topographiques, altimètre, boussole, latte et crayon... Notre commandant nous expliqua « comment ça marche » et ensuite l’exercice consista à lire les coordonnées d’endroits qu’il indiquait et dire le nom des montagnes qu’il nous montrait à l’horizon... comment fonctionne l’altimètre et comment un altimètre est aussi un baromètre, etc...
C’était passionnant et tout cela m’avait donné de l’assurance. Somme toute, retourner seule au Baltistan signifiait la vérification de mes connaissances...

Il va falloir attendre presqu’un an... en attendant je vais essayer de contacter des
Pakistanais qui vivent ici. Peut-être apprendre quelques mots d’Urdu, en tous cas
me familiariser avec leurs coutumes...
Je vais tout simplement à la police des étrangers et je m’explique... peuvent-ils me conseiller quelqu’un ? Oui, il y a un Pakistanais qui s’appelle Sayed, parle l’Anglais et un peu d’Italien, il leur sert d’ailleurs d’interprète quand il y a des
difficultés avec des migrants... Ils me donnent son adresse...

Alors un jour je vais sonner à sa porte... Etonné, il me fait entrer, me présente une tasse de thé et il écoute mon histoire...

Son histoire n’est pas banale non plus...Nous allons nous rencontrer souvent. Je
vais faire quelques excursions avec lui, en voiture, pour lui montrer nos vallées, mais la montagne ne l’intéresse pas. C’est plutôt un citadin. Il est toujours bien
habillé. Quel âge peut-il avoir ? Il a un diplôme de médecin, donc il a au moins
25-30 ans... Que fait-il ici ? Lentement il va se confier... mais les choses ne sont
pas claires il ne va jamais me les dire « noir sur blanc », je vais lentement mettre
les pièces du puzzle bout à bout... Ce n’est pas facile car il s’agit d’un monde
dont j’ignore tout... dont je ne soupçonne rien...
Avant de partir au Pakistan je ne savais même pas où il se situait. Je n’avais
jamais entendu parler de l’Afghanistan... J’ai découvert l’existence de Kuwait et
Dubaï parce qu’on y a fait escale... mais à part ça...
Internet n’existait pas encore...
Ce n’est que bien plus tard que j’ai pu deviner l’histoire de Sayed et essayer de la
comprendre...
Donc, du moins ce que j’en ai déduit... Il est un des fils d’une famille nombreuse, il a terminé ses études de médecine, il a voulu faire une année de bénévolat ... et c’est là que son histoire se gâte car il est parti dans le nord, du côté de Peshawar, sur la frontière avec l’Afghanistan, pour soigner les réfugiés dans les camps...
Que s’est-il passé ? Je ne le sais pas... en tous cas il a fini en prison... Alors son
père a soudoyé les gardiens pour lui permettre de s’échapper... Il est arrivé en Suisse... Est-ce vrai ? peut-être, en tous cas il ne raconte pas beaucoup et je ne
pose pas de questions indiscrètes...
Son problème c’est maintenant : le voilà donc en Suisse . Comme la plupart des
immigrés il ne connaissait rien de l’Europe. Il croyait qu’il suffisait d’arriver pour
trouver le paradis... et le voilà relégué au rang de demandeur d’asile...
Il clame haut et fort qu’il est réfugié politique, qu’en prison il a été battu, qu’il ne
peut rentrer chez lui, qu’il y risque la vie... Mais ici... tous les immigrés racontent des histoires semblables, qu’ils essayent de faire croire à la police des étrangers qui, elle, ne croit que ce qu’on peut prouver... Par exemple un de mes patients est un Libanais dont les jambes ont été criblées de balles... les cicatrices sont là...
Pour Sayed, son cas est important, mais pour la police des cas comme le sien il y
en a des centaines et il n’est rien de plus qu’un numéro parmi tant d’autres...
C’est extrêmement frustrant car, sans doute, chez lui est-il un fils de famille tandis qu’ici il n’est personne...C’est humiliant...

Autre problème : il a un diplôme de médecin... mais un diplôme pakistanais...
Pour exercer en Suisse il faut un diplôme homologué par la Suisse... Pour lui cela signifierait représenter ses examens et, tout d’abord, s’inscrire dans une université suisse, étudier les cours Français ou en Allemand, langues qu’il ne connaît pas. Même son Italien serait insuffisant pour communiquer avec les patients... Bref obtenir un diplôme suisse lui paraît impossible. J’avais eu une collègue tchèque qui avait représenté les examens en Latin à l’Université de Louvain et un collègue yougoslave qui avait représenté les examens en Français à l’Université de Genève. Sayed ne peut même pas exercer comme assistant dans un service hospitalier. Il veut travailler. Il ne veut pas vivre au crochets de l’assistance publique. Mais les demandeurs d’asile ne reçoivent pas de permis de travail... Il finira quand même par décrocher un petit boulot : reloqueter le carrelage dans une maison pour personnes âgées... C’est dégradant, mais il le fait.
C’est une activité, mais combien humiliante pour un de ces mâles qui en Orient
sont les princes de la famille et ne s’abaisseraient jamais aux tâches ménagères...
au niveau des femmes de ménage... Il ne peut même pas être infirmier, puisqu’il
n’a pas les diplômes requis...
Un jour il se lâche : c’est si injuste...
-« Mais c’est la loi, ni toi, ni moi nous n’y pouvons rien... Moi aussi je suis étrangère, je viens de la Belgique. Avant de recevoir un permis de travail et ensuite de séjour, j’ai dû fournir mes diplômes qui ont été examinés à Berne. En tant qu’étrangère je peux travailler comme employée mais pas comme indépendante... Je dois toujours être sous l’autorité d’un kiné suisse...
C’est pas juste ? Il y a même d’anciens condisciples qui sont professeurs dans
l’école de physiothérapie ici en Suisse, avec le même diplôme que le mien... mais
moi je ne peux pas exercer en privé... Est-ce injuste ? C’est comme ça. Chaque
pays protège ses citoyens et ça c’est juste. D’ailleurs ce n’est pas la Suisse qui m’a
demandé de venir, c’est moi qui leur ai demandé s’ils voulaient bien me donner du travail, ils ont dit oui, mais ont mis leurs conditions... N’est-ce pas normal ?
Moi aussi, quand je vais à Islamabad, je dois demander un visa et on ne me l’accorde que touristique pour un maximum de trois mois... Or, toi tu débarques
ici et tu prétends y être comme chez toi...Moi, quand je vais au Pakistan je respecte la loi pakistanaise... »
-« Mais mon diplôme est excellent, nos professeurs sont tous des diplômés des meilleures universités de Grande-Bretagne et des Etats-Unis... »
-« Cela ne change en rien le fait que tu es étranger et qu’ici c’est la loi suisse ... »
C’est une discussion qui va se répéter ... Sayed ne parvient pas à accepter qu’ici c’est comme ça...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (8)

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Chapitre II (1)

Retour à la vie normale - Sayed

Au total j’ai donc passé 41 jours très intenses, complètement en dehors de la « vie normale ». Il va falloir y retourner... Heureusement ma famille m’écoute... je dois raconter et de nouveau raconter et me décharger, me défouler de ce trop d’émotions...

Le matin, je pars tôt pour me rendre au travail, mais avant d’entrer au cabinet où j’exerce ma profession, je vais m’asseoir à la terrasse de la pâtisserie Fontana, sur la Grand-Place de Locarno, pour siroter un café et grignoter un croissant... Ce sont les plus beaux jours de l’année. La chaleur estivale a fait place à plus de douceur. Le matin avant 8h la ville n’est pas encore encombrée. Un petit vent léger, agréablement chaud me rappelle la brise du soir à Skardu... Les bruits ne se sont pas encore réveillés, les cris stridents des martinets remplissent le ciel. L’odeur du Lac Majeur arrive jusqu’ici avant que les puanteurs et fracas des automobiles et des gens ne viennent tout gâcher. C’est l’heure exquise ...pendant laquelle je repars à Skardu... Inexorablement, il faut monter la pente raide de la rue, entrer dans l’immeuble et ensuite dans le cabinet, se changer, mettre tout en place et lire la fiche du premier patient...

Le travail ne me pèse pas, bien au contraire, c’est une belle profession... mais j’ai tellement de peine à redescendre sur terre... c’est tout tellement différent... Mes patients me connaissent suffisamment pour pouvoir instaurer un dialogue, un échange... Bien sûr ils connaissent ma passion pour la montagne. Du lundi au mercredi on parle du week-end passé et du mercredi au vendredi on parle du week-end à venir... Mais là... il savent que je rentre d’une aventure hors du commun... Ils veulent savoir... C’était comment ? Et les gens ? Ils me font raconter...

Pendant que je me décharge de mon trop d’émotions, eux se chargent de l’énergie du rêve, du charme exotique... Nous sommes des vases communicants qui se font du bien mutuellement en s’équilibrant...

Puis la vie de famille reprend et les soucis domestiques... il va falloir préparer l’hiver... et les week-ends en montagne... la chasse aussi...

Je suis allée à la réunion aux Diablerets. J’ai réussi à me faufiler à côté du prince
Sadruddin Aga Khan pendant qu’un copain faisait des photos que j’allais pouvoir
envoyer à Karim et gagner mon pari...

Petit à petit, je mesure combien profondément le Pakistan m’a touchée, changée,
bouleversée... ce pays m’intrigue...
Je vais à la librairie acheter des guides touristiques, des livres écrits par les alpinistes qui y sont allés...
Je recommence à rêver, mais dans une autre direction, non plus de souvenirs, mais de futur...
Les relations décevantes avec mes compagnons italiens me laissent beaucoup
d’amertume. Leur présence a gâché mon plaisir, m’a empêchée de jouir pleinement. Il faut dire aussi que, en partant, je n’étais pas préparée pour pouvoir
recevoir tout ce qui allait venir à ma rencontre...

Je n’étais pas préparée non plus à recevoir d’autres déceptions... Un jour un ami qui connaissait les dessous de certaines cartes me dit :
-« Mountain Wilderness ? mais tu ne sais donc pas qu’il y a des types qui veulent
se lancer en politique et seraient prêts à tout dans l’espoir de rafler les 250 000
voix des membres du club alpin italien... »

Petit à petit une certitude s’installe en moi : je dois retourner au Pakistan mais seule... « Une femme européenne seule au Pakistan... t’es cinglée... ». Les gens
qui me disent cela ont raison... vu comme ça... mais je suis certaine que je peux
le faire... Honnêtement, aujourd’hui je ne le referais plus. Avec l’assassinat de
Daniel Pearl, la confiance s’est brisée.

Il y a un autre problème : j’ai besoin de prouver à moi-même que je suis capable
d’être seule, d’accomplir, seule, le voyage initiatique de la Montagne...
Les alpinistes savent ce que je veux dire...
Evidemment je ne vais pas faire l’Everest en solo comme Messner...
Bon... « en solo » là aussi il y aurait à prendre et à laisser...
« En solo » pris au pied de la lettre, cela signifie partir de Milan tout seul, aller tout seul au pied de l’Everest et monter tout seul au sommet alors qu’il n’y a
personne d’autre dans les parages... ça c’est du vrai solo... Est-ce encore du solo quand la paroi est parcourue par d’autres alpinistes ? quand on peut s’appuyer sur la présence des autres, leurs camps, leurs échelles, leurs cordes fixes, leur secours en cas de pépin... ne fut-ce que leur présence...
Ces ergotements sont des questions essentielles... éthiques... farfelues aux yeux
du commun des mortels, mais vitales aux yeux des tourmentés de la crise
existentielle...
Je ne vais pas accomplir un exploit, je vais faire tout simplement un parcours
facile, simple, à la portée de trekkistes normaux, mais seule, c.-à-d. sans autres
Occidentaux. L’idéal, dans le coin que j’ai découvert, c’est le parcours des
glaciers Biafo et Hispar... On monte le glacier Biafo, on arrive au col Hispar-la à
5150m et on redescend de l’autre côté le long du glacier Hispar, c’est tout et cela
fait 126km.
On part de Skardu dans le Baltistan et on arrive a Karimabad dans la vallée
Hunza... trajet abondamment décrit dans les livres de montagnes... et, maintenant aussi sur Internet
Donc j’écris à monsieur Ashraf, l’organisateur de trekkings pour lui demander si
c’est possible... Bien sûr, il peut m’organiser cela... Je lui demande Karim comme accompagnateur. Cela aussi est arrangé... Il suffit d’attendre l’été suivant ... pour repartir et y aller... Dans ma tête tout est déjà en place... Ma famille ne s’étonne plus...

Fausto De Stefani, m’avait dit :
-« Pour comprendre la montagne, il faut y aller seul »
-« Mais pour comprendre il faut connaître... » avais-je répondu.
-« C’est exactement ce que je veux dire... » avait-il conclu.
Cela m’avait trotté en tête...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (7)

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Chapitre I (7)

Pendant que nous attendons les jeeps, un des membres du trekking grimpe sur un arbre et cueille des abricots qui d’ailleurs ne sont pas mûrs, puis il les jette comme des balles de ping pong, sous le regard réprobateur des habitants... Je lui demande quelle serait sa réaction si un étranger se comportait de la sorte dans son jardin... il n’est pas content, moi non plus... J’en ai marre de mes compagnons italiens... A Askole un habitant était venu nous demander s’il y avait un médecin parmi nous car son petit enfant était en train de mourir...
Nous allons le voir mais l’enfant est déjà froid...
« Sans importance – dit un des trekkistes – de toutes façons ils en font un nouveau chaque année... » pendant que la jeune mère pleure doucement en serrant le petit cadavre dans ses bras...

Ensuite on rejoint Skardu en jeep... Je suis tellement sale que je demande à un des porteurs de m’accompagner au bazar pour m’acheter des vêtements propres.
Il entre dans une boutique et choisit un shalwar kamiz couleur aubergine :
-« Tiens, prends ça avec tes cheveux blonds, ce sera très bien... »
Il n’y a pas de déodorant, mais un vendeur me trouve un petit flacon d’extrait de
fleurs de jasmin... exquis...
Au motel je vais sous la douche, elle est froide, je me savonne, je me rince mais je pue encore comme avant... je me savonnerai plusieurs fois... rien à faire cette odeur dégoûtante ne partira qu’après plusieurs jours de retour à une alimentation
plus normale...

Après la douche, je mets mon beau vêtement et sors dans le jardin. Je m’assieds à une table pour prendre une tasse de thé. Quatre jeunes hommes vêtus de blanc, passent devant moi et l’un d’eux s’exclame :
-« C’est vous ! habillée comme cela je ne vous reconnaissais pas... »
C’est le capitaine Mazhar et des militaires que nous avons rencontrés sur le Baltoro. Je les invite a prendre le thé avec moi et nous avons du plaisir à bavarder. Ils sont en congé après des mois passés là-haut...Ils me racontent leurs aventures... Après un moment il me dit :
-« Vous êtes belle quand vous êtes bien habillée... c’est si dommage que les femmes occidentales s’habillent si mal... »
La grande chaleur est passée, une petite brise agréable s’est levée. En cette fin d’après-midi, la couleur du ciel a changé : ce n’est plus la lumière d’été mais on
sent que déjà l’automne s’approche. Nous dégustons notre thé avec des morceau
de cake excellent.
Je passe un moment bien agréable avec eux. Ces militaires parlent un Anglais
parfait et surtout, ils ont une éducation tout à fait britannique... quelle différence
avec mes compagnons italiens...

Le soir commence à tomber. Le vieux fort, qui surplombe le bourg, est encore au soleil et se profile contre le ciel qui lentement reprend ses couleurs enchanteresses... violet, puis abricot et puis brusquement c’est la nuit...
Le motel K2 est devenu merveilleux... je m’y sens bien, comme si j’étais rentrée
à la maison...
Après le régime haute montagne, le poulet au curry est exquis... le thé vert aussi... Je dors enfin une nuit entière et profonde...

Le lendemain il fait mauvais, l’avion ne viendra pas nous chercher. Nous ne pouvons pas rester ici à attendre car nos billets d’avion vers Milan sont réservés.
Le soir nous partons avec un énorme bus « pakistani style » pour 30 heures de
route le long de la Karakorum High Way...

Quand nous arrivons à Rawalpindi nous retrouvons les organisateurs des trekkings. Quelqu’un vient vers moi et me dit :
-« Good morning madam, did you enjoy your K2 trip ? » Je ne l’avais pas reconnu, c’est Karim, mais lui aussi est lavé et habillé en civil... Pendant que les autres se chargent des formalités dans les bureaux de la police et de l’aéroport, nous deux, nous filons au marché acheter des mangues...
Puis il me fait visiter les galeries marchandes de l’hôtel Continental. Je cherche
des livres... il n’y en a presque pas. Je trouve un curieux petit volume écrit en
caractères arabes et traduit en anglais : les 99 noms de Allah... Cela m’intrigue, je
l’achète...

Le soir à nouveau un souper extraordinaire autour de la piscine de l’hôtel Shalimar... Cette fois nous sommes tous relax, je jouis pleinement de ces heures
tranquilles. Dear Shalimar... je vais le regretter...

Puis c’est le retour, pas d’escale à Kuwait mais à Dubaï parce qu’il y a la guerre...

A Milan, Francesco et ma fille m’attendent mais mes bagages sont quelque part en route... de par le monde...

A suivre..

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (6)

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Chapitre I (6)

La nourriture est vraiment réduite à “un piatto di minestra”... du riz, des lentilles et un peu de thon... du thé sucré... La nuit, la température descendra jusqu’à moins 17°C... dans ma tente méditerranéenne... Maintenant que je suis installée, je n’ai pas trop froid... De jour mon thermomètre s’arrête à 50°C parce qu’il ne va pas au-delà... De temps en temps on entend craquer le glacier... et régulièrement des éboulements de glace et de rochers...

Une nuit, il fait vraiment très froid. Deux alpinistes de l’Allemagne de l’Est m’invitent dans leur tente. Nous sommes serrés les uns contre les autres et pendant que nous dégustons leur massepain de Dresde, nous parlons de faire l’amour, mais il fait trop froid pour le faire... Par contre nous rêvons d’une baignoire avec de l’eau chaude, très chaude... oui... et avec de la mousse... oui... et avec du romarin... oh oui...

Je rencontre des gens que je connais et qui ont de la peine à me saluer, comme si ma présence les dérangeait. J’observe des comportements choquants: certains sont vraiment fort arrogants envers les autochtones...

Le temps oscille entre très beau et très mauvais... et très froid...pluie, neige, brouillard... et pendant tout ce temps les alpinistes sont en paroi...
Ceux qui sont au camp trompent l’inquiétude... quelqu’un fait de la musique, un autre chante, un autre prépare des truffes...
J’ai longtemps cherché mes lunettes de soleil indispensables à cause de la réverbération... je suis assise dessus...

Pendant une nuit particulièrement difficile je ne parviens pas à respirer, ni à dormir... Je transpire, j’enlève tous mes vêtements. Au matin le médecin vient me voir, il m’apporte des gouttes miracle et le petit-déjeuner au lit... Puis, tout le monde vient prendre de mes nouvelles... à travers la toile de tente... « ça va ? »... Je fais du training autogène pour calmer ma tachycardie... de la méditation. Oui, oui petit à petit cela va mieux et puis de nouveau bien...
Quand je me lève, je vais dans la tente-mess où les porteurs s’empressent ... Ils me chauffent de l’eau pour me permettre de me rafraîchir et ils me font manger... toute une boîte de corned beaf puis un grand bol de café au lait avec une pile de biscuits... ça fait du bien... décidément « quelques petits biscuits » ne suffisent pas...
A midi un énorme spaghetti finit de me remettre en selle.

Les porteurs sont attentionnés mais se plaignent régulièrement d’être mal traités
par les Italiens...

Temps superbe... il a fait très froid... mon haleine s’est gelée sur mon duvet.

Un alpiniste s’éloigne avec trois porteurs pour aller ensevelir un porteur qu’ils ont trouvé mort sur la paroi... Un peu à l’écart de notre camp se trouve un cimetière où reposent plusieurs alpinistes...

Une énorme avalanche descend du Broad Peak et traverse tout le glacier ...

Un des alpinistes a décidé de prendre une douche : il demande qu’on lui chauffe des casseroles d’eau et ensuite il se place accroupi au soleil, presque entièrement nu, devant lui un seau d’eau froide et un d’eau chaude, il prend avec un bol un peu de chaque et se verse l’eau tiède sur la tête, se savonne, je lui « champoigne » les cheveux et ensuite lui verse lentement l’eau restante sur la tête pour qu’il puisse se rincer. Les porteurs nous observent, incrédules car des relations aussi intimes entre hommes et femmes, et en public encore bien, pour eux, c’est inimaginable et tout ça le plus naturellement du monde... ils sourient... Ces Européens quand même, quels drôles de types...

Je suis très seule, j’en profite pour méditer, observer, lire “Le Chemin des Nuages Blancs” du Lama Anagarica Govinda... J’ai voulu faire couleur locale et en fait je me suis trompée: ici ce n’est pas le Tibet bouddhiste, mais le Pakistan musulman...J’aurais du prendre des écrits de Mohammed Iqbal dont j’avais lu des poésies quand j’étais au lycée... D’ailleurs mon silence et ma solitude sont l’occasion de me remémorer non seulement la langue anglaise mais aussi ce que j’ai appris au sujet de l’islam ... cela aussi remonte au lycée... Surtout, j’ai replongé dans mes souvenirs d’enfance au Congo... et là, ça fait mal... très mal...

Autre aspect de la montagne... Certains prétendent qu’ici l’eau qui descend de 8000m est pure... Les autres rétorquent qu’elle charrie les restes des cadavres en putréfaction qui jonchent toute la paroi... Quelqu’un qualifie le superbe K2 d’amas instable de cailloux pourris...

J’ai appris, à mes dépens, une chose importante... Quand nous étions au Congo nous disions “les nègres puent le nègre” ... et les nègres disaient “les blancs puent le cadavre...” Depuis trois semaines je ne mange que du riz et des lentilles et mon odeur est devenue nauséabonde... On sent comme on mange, les déodorants n’y font rien... Ce n’est pas une question de négritude mais d’alimentation... Ben oui, on est ce qu’on mange... C’est pourquoi il existe des races différentes qui se sont adaptées aux différentes conditions géographiques, à la chaleur, au froid et à l’alimentation disponible... Selon l’intensité du soleil, on a des couleurs différentes, un métabolisme différent, des comportements différents parce qu’on vit dans des conditions climatiques différentes...
Mon odeur me dégoute, je me dégoute moi-même et quand, au cours de la descente, nous passerons près des sources d’eau sulfureuse je m’y plongerai avec bonheur... L’odeur du souffre qui rappelle les œufs pourris sera un soulagement ... A Skardu je passerai un long moment sous la douche, même froide et ensuite j’irai m’acheter d’autres vêtements et... un petit flacon de parfum au jasmin...
Pour le moment je pue, terriblement !

Le jour de mon départ approche.
Un matin les alpinistes sont descendus, l’un d’eux a reçu des cailloux sur la tête, il se sent mal... Les autres ne manquent pas d’ajouter leur grain de sel critique...
Pour monter à 7000m il faut être en bonne santé, ne pas boire, ni fumer, être habillé en conséquence, être entraîné, etc.
Bref l’accident, qui quand même inspire des inquiétudes, est l’occasion de lâcher toutes les tensions, de se défouler...
En 1976 j’avais entendu des grimpeurs dire qu’ils allaient aux Grandes Jorasses « et si ça va pas on appelle l’hélico... » Ici il n’y a pas d’hélico... tout d’abord parce qu’il n’y a que les hélicoptères militaires et ensuite parce que la qualité de l’air n’est pas favorable à ce genre d’engins...

Un trekking part et je redescends avec eux... il neige fort et les porteurs parlent même des premiers nuages de l’automne... Nous nous égarons et errons au milieu de crevasses que nous avions évitées à la montée.

Pendant la descente nous ne suivons pas le sentier de la montée et bivouaquons dans d’autres endroits. Maintenant je remarque les tas d’excréments humains autour des murets qui servent d’enclos dans lesquels les porteurs se réunissent pendant la nuit. Forcément : des dizaines de personnes se sont arrêtées ici... Il s’en dégage une puanteur fétide qui fait vomir... De nombreuses personnes ont souffert de diarrhées ou d’hémorroïdes sans doute à cause des imprudences alimentaires, de l’excès d’épices, de bactéries ou même d’amibes... Un de nos
compagnons a le fond de son pantalon ensanglanté et les porteurs le regardent avec curiosité... Bref une réalité qui, elle non plus, n’a pas droit de cité dans les albums en papier glacé...

Je me sens vraiment bien et marche facilement malgré la pluie. La nuit, le vent est violent, puis le grand beau s’installe. Quand nous partons, le jeune aide cuisinier prend la tête du groupe, par hasard je le suis, il trouve cela amusant et accélère, mais je suis en forme et ne le lâche pas...
Au camp les porteurs tuent une chèvre... je ne parviens pas à en manger... je reçois 3 assiettes de riz avec du ketchup... j’ai faim et je flageole...
Il reste 6kg de patates pour 3 jours et 12 personnes...

Nous prenons la route haute et au-delà de Askole, cette fois nous trouvons les sources chaudes de Hoto... Nous nous déshabillons, hommes et femmes ensemble, sous le regard ahuri des porteurs... et nous nous y plongeons... c’est une merveille.

Finalement nous arrivons à l’endroit où les porteurs seront payés, nous allons nous séparer. Les trekkistes leur donnent leurs vieux vêtements, sales, même déchirés... Je trouve cela humiliant, mais ils acceptent...

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (5)

Suite "Des raisins trop verts".

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Chapitre I (5)

Je m’éloigne du campement. Le silence est majestueux, autour de moi l’eau de fonte du glacier ruisselle, s’engouffre dans les « moulins ». Je suis assise au-dessus de dizaines de mètres de glace... de ce glacier qui à l’infini descend vers la vallée... 10cm par jour ?... 40m par an ? depuis toujours et jusqu’à ce que le réchauffement climatique ne le fasse disparaître...

Cette impression d’éternité m’incite à la méditation ... C’est ici que je vais commencer une longue auto-psychanalyse autour de la question : « Pourquoi, entre mes parents et moi, n’y a-t-il jamais eu d’entente ? et plus particulièrement pourquoi y a-t-il tant d’animosité entre mon père et moi ? » ... Cette réflexion va se poursuivre pendant 20 ans... jusqu’à ce que, aux derniers jours de sa vie, mon père et moi, parvenions enfin à échanger quelques mots aimables...
Il a fallu venir jusqu’ici pour trouver cette atmosphère extrême qui délie les frustrations qui me tiennent prisonnière... Dès que je laisse aller, le tumulte se déchaine, je suis bouleversée et c’est dans cet état d’esprit que je vais séjourner au camp de base du K2... complètement « à côté de mes pompes »... dans un monde irréel, coupée de ce qui m’entoure ... Des gens vont et viennent mais moi, je suis absente, en dehors de mon corps... Je suis dissoute dans l’infini de cette immensité... « à la limite » Ici il n’y a plus de vie à part celle des quelques membres de l’expédition: ni plantes, ni animaux... C’est un endroit sans vie, où la nôtre est la dernière étape avant le néant... D’ailleurs, là-haut, la rareté de l’oxygène empêche la vie, ici il y a encore de quoi survivre... mais c’est déjà
limite...

Plusieurs personnes du groupe restent à Concordia car elles sont fatiguées ou ne supportent pas l’altitude, nous ne sommes que quelques uns à continuer.
Finalement j’arrive au pied du K2 .

Au camp de base... la surprise : on cherche la tente qui m’était destinée... ben, elle est repartie à Rome avec le journaliste trouillard... donc il n’y a pas de tente...
J’ai tissé de bons rapports avec les porteurs, je leur confie mon appréhension...ils récupèrent des “pièces de rechange” d’autres tentes et m’improvisent un abri... ce n’est pas une tente thermique comme celle des membres de l’expédition... c’est une simple tente canadienne pour camping à la Côte d’Azur...
Comme dit Monsieur Ashraf... “This is adventure life and if you are not able to face the problems... then you must stay at your home...”
Nous sommes arrivés le 6 août au K2 à 5135m je vais y rester 16 jours jusqu’au 21 août et le 3 septembre je rentre à Milan.

Le camp de base... tout de suite surgissent les petitesses...
Dans le groupe des alpinistes il y a des Italiens qui sont habitués à quelques biscuits et un espresso comme petit-déjeuner alors que les Allemands, eux, veulent du consistant... premières frictions... Quand un animal a faim, l’hormone de la faim se libère et le rend agressif... Il paraît même que pendant certaines expéditions les membres en sont venus aux mains... et même... piolet à la main... Mais bon, on n’écrit pas ça dans les albums en papier glacé, ça ferait mauvais genre... surtout quand il s’agit de séduire des sponsors...

Dès que Pinelli s’absente on organise un énorme spaghetti... et comme souper... quelque chose qu’on appelle du « vol-au-vent » avec de la purée de pommes de terre ... mais le flacon de poivre est tombé dans la purée. Un alpiniste français a fait porter son piano électronique... il nous joue quelques notes de Bach... une petite lampe suspendue au plafond de la tente-mess suffit pour créer une atmosphère de Noël...

Il pleut à nouveau. Dans ma tente il fait humide et froid, je m’en plains et on me répond :
« Puisque Pinelli est responsable de la perte de ta tente, tu n’as qu’à aller dormir dans la sienne... d’ailleurs dans sa tente il y a la caisse avec tout l’argent ... si tu y dors personne n’osera entrer pour la voler... » Je dors dans la tente de Pinelli.
Les alpinistes sont restés en paroi... Là-haut il neige certainement et au matin le camp de base est tout blanc... Le temps est au grand beau, le spectacle est éclatant.

La routine s’installe. Dans ma tente j’ai étendu sur le sol tout ce que je possède pour m’isoler du glacier et par-dessus tout ça, mon super duvet et par dessus mes super pulls de Saint Malo... C’est faisable... Pendant la nuit j’entends sous moi les craquements du glacier comme des coups de fusil...

Les alpinistes montent jusqu’à 7000m, ils décrochent des cordes et des tentes abandonnées en paroi. Sur le glacier on recueille des quantités invraisemblables de boîtes de conserves abandonnées vides ou pleines et pourries...
L’expédition a apporté la machine qui comporte un piston pour écraser toutes ces boîtes, on les écrase, une à une... Il y a des boîtes pourries qui explosent et arrosent l’assistance d’une puanteur écœurante... On remplit des bidons de déchets et les porteurs ramènent le tout à Skardu... travail titanesque... cordes, boîtes, bouteilles, seringues, plaquettes ou flacons de médicaments... plastiques... des montagnes d’immondices... une odeur nauséabonde... Un feu reste allumé en permanence pour y brûler tout ce qui est combustible... odeur de plastique toxique...

Je m’étais imaginé que j’allais pouvoir faire quelque chose... mais en cuisine règnent les cuisiniers... pour les travaux... ici a 5135m... il y a tout juste assez d’oxygène pour vivre, mais pas pour faire des efforts...
Pinelli me dit de « prendre les porteurs avec moi » et d’aller ramasser des immondices tout au long du glacier... Mais il n’a pas pensé qu’il est en dessous de la dignité des porteurs musulmans d’aller ramasser des ordures et moins encore d’être « commandés par une femme »...
Finalement le peu que j’ai pu faire c’est, en tant que physiothérapeute, quelques doudouces sur quelques bobos... des massages, des déblocages, des relaxations...des dos, des pieds, des chevilles, des jambes, même des mains... Quelqu’un me dit qu’il ne s’est jamais senti aussi relaxé... qu’il se sentait léviter au dessus du matelas qui est étendu à même la glace et en plein soleil ... Sur ce glacier nous vivons constamment en plein soleil puisqu’il n’y a pas de palmiers pour faire de l’ombre...
Pinelli finira par me dire « il parait que tu es une bonne masseuse... » je ne réponds pas... Aurais-je dû répondre « tu veux essayer ? »... Massage du chef de l’expédition, en privé dans sa tente... Avec quelques fioritures, cela aurait pu rapporter gros... peut-être quelques images dans son film ? Cela m’aurait peut-être rapporté le titre de « physiothérapeute de l’expédition » il y a bien le « médecin de l’expédition »... Mais à l’époque je n’avais pas encore compris le marketing... Je n’ai jamais su me vendre...
Un jour, en cherchant autre chose dans un des bidons qui contiennent la nourriture, je découvre 26 tubes de lait condensé ... Il parait qu’ils appartiennent à Pinelli...

Nous recevons la visite d’un vieil Allemand qui se promène tout seul dans ces montagnes, il part comme il est venu...

Les trekkings arrivent et repartent. Un jour un vieux monsieur débarque, il entre dans la tente-mess et se met à parler non stop pendant quatre heures... il passe en revue toutes les montagnes qu’il connaît...L’un après l’autre, nous nous éclipsons...

A suivre...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (4)

Suite "Des raisins trop verts".

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, vous pouvez vous rattraper :

Episodes :  1 / 2  /  3

 

Chapitre 1 (4)

Les jours suivants nous marchons... Au-delà des derniers arbres, le paysage devient désertique : du sable et des cailloux et au moins 40°C sous ce soleil de plomb. Nous traversons le glacier Biafo. Les rivières latérales ont, elles aussi, creusé leur profond lit dans leur moraine. En fait la moraine constitue le plateau sur lequel nous progressons, mais, chaque fois que nous rencontrons une rivière latérale, perpendiculaire au Braldo, nous devons descendre jusqu’à son lit, la traverser, puis remonter de l’autre côté... C’est fatigant, on avance lentement...

La route est longue... on marche difficilement dans ce sable, il fait très chaud, le paysage est désertique. En contrebas, la rivière Braldo est large, puissante, violente... Le sentier très étroit grimpe le long d’une paroi rocheuse. Un faux pas et on tombe dans ce fleuve qui ne pardonnera pas... C’est là qu’un journaliste romain décide que ça, c’est pas pour lui et il fait demi-tour ... Il rentre à Rome...
Plus tard, j’apprendrai qu’on lui a donné la tente thermique qui m’était destinée pour qu’il ne doive pas passer une nuit à la belle étoile...

Quand les rivières latérales sont trop larges, on les traverse en téléférique c.-à-d. un panier accroché par une poulie sous un câble qui est tendu d’une rive à l’autre...

Le matin les rivières sont normales, mais avec la chaleur du jour et donc la fonte des neiges en altitude, le soir, elles sont tellement gonflées et violentes qu’il est pratiquement impossible de les traverser.

C’est le mois de muharram. Le soir les porteurs Balti, qui sont shiites, s’assoient en cercle et chantent leurs lamentations pour commémorer l’assassinat de leur imam Hussain. Ils se battent la poitrine en rythme, cela devient envoûtant... ils sont en transe...Mes compagnons s’en moquent et feraient bien des photos, mais il fait déjà nuit...Cela me rappelle les battements de tam-tam qu’on entendait le soir, au Congo...

Mon père avait été envoyé au Congo par le gouvernement belge pour y construire une école et former des enseignants indigènes. Cela m’a permis de passer tout mon temps libre avec les enfants de mon âge dans la partie indigène de la ville. Bien sûr il y avait des enfants noirs dans notre école pour blancs, mais à la « cité » c’était beaucoup plus naturel, amusant... Là, c’était pour jouer, même aller au théâtre de marionnettes écouter les aventures de Bilulu, le petit blanc et de son ami noir Pole Pole ... et chanter « Bilulu, Bilulu apana kopa, apana kopa mi iko apa » n'aie pas peur, n'aie pas peur, je suis ici....
Nous étions invités à assister aux mariages, aux baptêmes et aux fêtes avec les danses... Il ne nous serait pas venu à l’esprit de nous en moquer. Nous regardions cela avec beaucoup d’intérêt... Ici , avec ces Italiens, j’ai l’impression de vrais colonialistes qui se moquent des traditions qu’ils ne connaissent pas et ne comprennent pas... Mes compagnons sont ignorants. Qui parmi eux connaît l’histoire de l’imam Hussain ? Ils n’ont aucun respect.
Lors du passage d’un pont, une de mes compagnes s’est assise par terre, avec les jambes très écartées et, pour stabiliser son appareil photo, elle appuie ses coudes sur ses genoux... Avec son minishort c’est tout juste si on ne voit pas son vagin... en tous cas les poils jaillissent de toutes parts. Les porteurs s’arrêtent, la regardent, effarés, incrédules... puis ils rient avec dédain... C’est gênant...
J’attire l’attention de cette dame et elle me répond qu’ils n’ont qu’à s’habituer aux étrangers qui leur apportaient de l’argent... à l’américaine quoi...

Notre chef de groupe traite les porteurs et les cuisiniers comme j’imagine que les nouveaux riches traitent leurs servantes... Ces gens font ce qu’ils peuvent... on n’est pas au Ritz... Il y a des caisses qui leur sont interdites car on y cache les bouteilles de whisky... malgré les accords avec l’office du tourisme de ne pas consommer de l’alcool dans ce pays musulman car cela pourrait choquer les habitants... Bref notre groupe est déloyal sur toute la ligne... je me sens très mal à l’aise...

On marche sur la moraine : des monticules de pierres et de sable, trois pas en avant, un pas en arrière, le soleil est terrible. Chaque soir les porteurs montent les tentes et chaque matin ils les démontent... A peine arrivons-nous à l’endroit du bivouac, que les cuisiniers se mettent au travail pendant que d’autres dressent la tente-mess et y installent fauteuils de
camping, tables et couverts pour que nous puissions souper comme au restaurant... Au milieu de tout ce remue-ménage un lutin s’affaire... Il est Hunza, parle un peu d’anglais, n’est pas porteur mais assistant, petit de taille, a une épaisse chevelure noire et une barbe abondante, il doit avoir une vingtaine d’années, est toujours attentif et avant qu’on ne s’en aperçoive il est allé dénicher le sucre ou les fourchettes qui manquaient... quelqu’un sur qui on peut compter, très éveillé, sympathique et rieur... il s’appelle Karim.

Finalement on monte sur le glacier Baltoro, tout autour de nous les plus belles montagnes du monde : Paju Peak, Tours de Trango, la Cathédrale, le Broad Peak...

Le 22.VII nous sommes partis de Milan et le 4.VIII nous arrivons à Concordia. Voir les photos sur Internet ! L’endroit mythique où le glacier Godwin-Austen rejoint le glacier Baltoro... c’est le cœur du Karakorum... un endroit indescriptible... En effet, on ne peut que tomber à genoux... en extase... Tout au fond c’est la pyramide blanche du K2 ... il n’y a pas de paroles pour le dire...

De temps en temps on entend des coups de canon... Dans ces montagnes, à 5000m d’altitude, des garnisons pakistanaises échangent des tirs avec des garnisons indiennes... Nous avons eu plusieurs orages. J’ai rangé mes vêtements pour les températures chaudes et mis ceux pour le froid. Maintenant il pleut et tout est trempé. La visibilité est nulle. Nos tentes, qui sont de simple tentes canadiennes en tissus léger, tout juste bonnes pour aller camper à la mer, mais certainement pas pour aller en montagne, se sont écroulées, les duvets sont mouillés... Nous sommes à 4650m et les effets de l’altitude se font sentir : on
digère mal, le thé est mauvais, le nescafé provoque de la tachycardie... tout le monde devient irritable...
Nous attendons toute une journée dans la tente-mess que le mauvais temps devienne moins mauvais... Tout le monde continue à raconter les mêmes histoires... les restaurants de Milan, le vin de Bergamo... Une des participantes nous raconte pour la énième fois son émerveillement devant le nouveau bidet dans sa salle de bains...

Enfin, un grand coup de vent balaye les nuages... Concordia dans toute sa splendeur...

A suivre ...

 

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (3)

Suite "Des raisins trop verts".

Si vous n'avez pas lu les épisodes précédents, vous pouvez vous rattraper : épisodes  1 / 2

 

Chapitre 1 (3)

Le lendemain lever à 3h pour prendre l’avion, direction vers Skardu. Le temps est à l’orage avec du tonnerre et des éclairs. Quand il fait mauvais l’avion ne vole pas car il doit passer au-dessus de chaînes montagneuses et ensuite enfiler une vallée pour atterrir au fond d’un cirque formé de hautes montagnes.
Malgré les nuages nous partons quand même et, à peine l’avion a-t-il percé la couche de nuages, que nous voici dans un ciel clair et parfaitement bleu. A gauche : le Tirish Mir et à droite le Nanga Parbat, blancs de neige, éclatants de soleil... L’avion plonge dans la vallée de l’Indus et se pose à Skardu...

Je commence à prendre conscience...
Me voici donc au Pakistan ... On y parle l’Anglais, je n’ai même pas pensé à réviser mon cours Assimil... “my tailor is rich”... On y boit du thé, on y mange du cake et des toasts à la confiture d’oranges... Et là c’est le choc: tout d’un coup je suis plongée dans mon enfance au Congo... nos vacances en Rhodésie et en Afrique du Sud... Cette période de ma vie que j’avais si longtemps voulu oublier, car le départ du Congo n’avait jamais cicatrisé... Les Pieds-Noirs savent de quoi je parle...
Me voilà, de but en blanc, plongée dans mon passé... Le Motel K2 ressemble aux motels de l’époque coloniale, mais les draps qui portent encore les plis du dormeur précédent ne sont pas fort propres, la « salle de bains » non plus... De petites souris grimpent le long des tentures... et la cuisine n’est pas terrible non plus...

L’après-midi nous faisons une promenade dans la bourgade. Les rues sont en terre et la poussière vole. Une odeur de pourriture monte des égouts qui coulent à ciel ouvert... Les « magasins » semblent une rangée de garages dont on a levé la porte basculante. Une de mes compagnes veut acheter un vêtement traditionnel shalwar kamiz pour son mari et, pour se faire comprendre, elle secoue le pantalon du vendeur... qui commence à se masturber... Nous sommes perplexes...
Le soir, je me promène au bord du jardin. Un pente raide plonge jusqu’au fleuve Indus qui coule en contrebas. Il s’étale en larges méandres et de si loin il semble paisible. Les couleurs du ciel virent au violet puis à l’abricot et soudain c’est la nuit... comme au Congo... Pas de pollution lumineuse donc une infinité d’étoiles... L’odeur des feux de bois se mêle aux odeurs de cuisine et de poussière.

Emotionnellement, je suis déjà en crise... Un épais rideau est tombé entre mes compagnons et moi. Ils sont assis dans le jardin, ils parlent de leur vie au bureau, à la maison, du prix des restaurants à Milan et du vin à Bergamo, les conflits belle-mère-belle-fille... Leur conversation est vide, le son de leur voix me dérange... Je ne vais trouver personne avec qui partager mes émotions, je vais tout garder pour moi... et en moi, ça bouillonne déjà...

Le lendemain, notre guide est en pourparlers avec les guides locaux et les chefs des porteurs... Les porteurs prévus ne sont pas là, puis on va pouvoir les avoir et puis quand même pas... L’expédition, qui n’a qu’un jour d’avance sur nous, rencontre un tas de problèmes, m’explique Pinelli que je rencontre par hasard et il ajoute que « ma » tente est déjà en route ...
Soudain deux jeeps sont à notre disposition. Nous faisons une excursion jusqu’au lac de Satpara et c’est ainsi que nous comprenons l’utilité des voiles... Il y a tellement de poussière sur ces routes non asphaltées que les indigènes s’enroulent leur espèce de longue écharpe autour de la tête comme un turban, mais surtout ils se couvrent le visage et, comme le font tous les peuples du désert, ils ne laissent qu’une étroite fente libre pour les yeux... Le petit voile, que nous avons acheté comme souvenir au marché, passe du décoratif à l’utile...excellent masque à poussière... et nos guides s’exclament avec admiration :
-« Ah, vous portez le voile, comme les femmes pakistanaises ... » sous-entendu : ainsi vous êtes un peu moins moches...
Nos guides nous conduisent à un immense buddha sculpté dans le rocher.
J’apprendrai plus tard que le Pakistan compte parmi ses richesses des témoignages remarquables depuis la préhistoire et aussi de l’époque bouddhiste.

En chemin nous échangeons quelques mots avec nos guides indigènes. Ils nous expliquent que « les autres » sont sunnites, que les porteurs Balti sont shiites tandis qu’eux sont Hunza et ismaélites... Je leur demande s’ils connaissent les princes Aga Khan.
-« Bien sûr : Karim Aga Khan est notre chef spirituel... » Alors j’ajoute :
-« Le prince Sadruddin Aga Khan est un des sponsors de l’expédition... et quand
l’expédition sera terminée, il va nous recevoir pour que nous lui racontions comment cela s’est passé... »
Ils me regardent avec intérêt, ils parlent entre eux et quelqu’un finit par dire :
-« Ben, il a beau jeu de sponsoriser, cet argent... c’est le nôtre... »
Un autre qui n’y croit pas trop ajoute : « Vous nous enverrez des photos... »

Quand nous rentrons au motel nous y trouvons un camion qui apporte « les presses »... Les alpinistes grimperont jusqu’à 7000m sur l’Eperon des Abruzzes, ils essayeront de détacher et descendre un maximum de corde fixes.
Au camp de base, on va installer une « presse » pour écraser et compacter toutes les pièces métalliques, genre boîtes de conserves, avant de les mettre dans des bidons que les porteurs ramèneront a Skardu, où il y aura une deuxième machine qui, grâce à des aimants, séparera les métaux ferreux des non-ferreux. Ensuite ces déchets pourront aller au recyclage... En théorie c’est génial, en pratique rien n’est simple... Les indigènes regardent cela avec l’air de dire « Mais qu’est ce que c’est que cette idiotie occidentale ? »...

Il règne une énorme confusion. Le groupe des alpinistes devrait déjà être loin, ensuite devrait suivre le groupe des journalistes... puis un autre groupe et puis le nôtre... En fait, avec les retards des avions plus personne n’arrive comme prévu...
Les groupes se chevauchent et tout le monde veut les porteurs pour soi. Nous attendons notre tour et en profitons pour retourner au lac et visiter le vieux fort.

Le matin suivant à la surprise générale... on part... les palabres et les attentes se succèdent mais on part...

Nouvelle surprise: les porteurs portent non seulement nos bagages mais aussi des tentes et... des fauteuils pliants...
L’expédition et les trekkings sont « écologiques » mais on nous porte des fauteuils de camping. Ne pourrions-nous pas nous assoir sur un caillou ou sur le rouleau de mousse qui nous sert de matelas, comme on le fait quand on va en montagne pendant le week-end ?

Le glacier a creusé une vallée en U, le fleuve Braldo y a creusé son lit et sur la moraine de la rive droite su trouve Askole, le dernier village, à 3048m. Les maisons sont des constructions à toits plats, pratiquement sans étages et sans fenêtres. Des murets de pierres forment des enclos pour les animaux. Tout autour, les champs de céréales sont magnifiques. Les porteurs dressent nos tentes dans un des enclos. Il y a maintenant dans ce petit village épouvanté des dizaines d’Européens et de porteurs... Quand mes compagnons photographient les femmes dans leurs costumes traditionnels, leurs hommes nous jettent des cailloux... Il n’y a pas d’installations sanitaires et pour les besoins naturels chacun
s’en va dans les champs... Ces champs dans lesquels les indigènes iront travailler dès que nous serons partis...

A suivre...

« Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants » d’Anne Lauwaert (2)

Nous continuons à vous faire partager son livre "Des raisins trop verts".

Si vous n'avez pas lu l'épisode de hier, vous pouvez vous rattraper ICI

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Chapitre I (2).

Donc je m’adresse aux organisateurs des trekkings...
Première surprise: le prix ... Blup... pour moi, c’était exorbitant... on a beau vivre en Suisse, « c’est pas qu’on vous jette les francs suisses à la tête »...Donc première déception: je n’irai pas au Pakistan car je n’en ai pas les moyens...
Mais voilà que ma fille, qui est apprentie et vit avec son salaire d’apprentie, une misère, je ne sais pas comment elle fait pour survivre, me téléphone :
-“Non, non, il faut que tu y ailles, j’ai des économies, je te paye ton voyage !”...
Quand j’avais 16 ans, j’économisais mon argent de poche et un jour je suis allée avec ma mère dans la pâtisserie Van Bladel de la rue Neuve à Bruxelles. On y servait les meilleurs babas au rhum du monde. Je voulais lui offrir des gâteaux...elle n’a pas voulu que je paie ...

Ma fille m’offre le voyage... eh bien, j’ai dit “Oui! Merci !”
Je reprends contact avec l’organisateur des trekkings... Je n’étais jamais allée en trekking... Je demande ce qu’il faut prendre avec soi. Je reçois une liste : ceci et cela et des “pile” ... Qu’est ce que c’est que des « pile »? ... dictionnaire... ça ne s’y trouve pas... En fait il s’agissait de pulls en fibres synthétiques... moi qui étais et suis toujours inconditionnelle du bon pull en vraie laine, genre marine, acheté à Saint Malo... Dieu merci, je n’ai pas su ce que c’était que le « pile » et je suis partie avec mes pulls en laine de Saint Malo... et moi, j’ai eu chaud...

Nous avions continué à aller en montagne chaque week-end. Je m’étais organisé un petit circuit pour m’entraîner chaque soir après le travail. Au début j’y avais mis une heure et demie de marche, puis, progressivement, j’avais inclus quelques pas de course et finalement mon record avait été de 55 minutes... Pas mal pour une débutante aurait dit Claudio.
J’avais aussi accompagné un groupe pour bivouaquer à l’Aiguille du Midi et tester mon équipement thermique... Là, j’avais claqué des dents... donc il fallut un sac de couchage d’une qualité supérieure...
Quand je demandais des conseils les uns me disaient : « Himalaya, haute montagne, olala... crampons, piolet, etc. » D’autres me disaient : « Mais non, c’est un trekking, une autoroute... »
Six semaines avant le départ un camion nous avait livré notre réserve de bois pour l’hiver. Je laissai tomber un morceau sur mon pied et le bout de mon orteil gauche était... brisé... Un gros pansement, quelques jours d’immobilisation et ensuite j’allai travailler pieds nus dans mes Birkenstock... Le jour du départ les douleurs n’étaient pas parties... mais pour rien au monde je n’aurais renoncé...
Ainsi, petit à petit, les semaines avaient passé...

L’aventure a failli se terminer avant d’avoir commencé...
Donc le vendredi comme d’habitude je suis partie de chez moi à 7h pour commencer à travailler à 8 h et terminer à 18h et rentrer chez moi à 19h ...
Le lendemain sans transition Francesco, mon compagnon et moi nous nous levons à 4h et il me conduit à l’aéroport de Milan où je dois me joindre aux autres trekkistes... J’ai enfilé ma doudoune et, deux mètres avant le check in, je mets mes mains dans mes poches et ... ô horreur... j’y sens une dizaine de cartouches de fusil de guerre... Avec Francesco, le week-end précédent, j’étais allée au polygone de tir m’exercer au FASS 90, le fusil de guerre suisse ... et bon... j’avais encore une poignée de cartouches dans ma poche...ça arrive à tout le monde... Hm, hm... Francesco les escamote.
Mais à l’époque je ne me rendais pas tout à fait compte, ce n’est que maintenant que j’imagine la tête qu’auraient faite les types de la sécurité s’ils avaient trouvé des cartouches de guerre dans mes poches... En tous cas j’aurais raté mon vol...

Deuxième surprise : découvrir mes compagnons italiens... tous des trekkistes chevronnés... d’ailleurs ils se connaissent entre eux... Déjà là je ne me sens pas fort à mon aise...

Escale à Kuweit ... aéroport sévère, des femmes magnifiques avec des vêtements qui flottent autour d’elles comme si elles étaient des princesses... Nous sommes déjà défraîchis et avachis dans les fauteuils après les nombreuses heures de vol...
Et puis Karachi... Transfert de l’aéroport international en bus vers l’aéroport local... Dieu sait comment toute une bande de jeunes se trouve dans notre bus?
Ils sont excités, ils rient, ils crient et surtout, ils se collent à nous, ils nous touchent... ils touchent des femmes blanches... ça les excite... Nous sommes tellement fatiguées que nous nous dérobons mais sans vraiment réagir. Enfin nous voilà arrivés ... A l’embarquement ça recommence: les contrôleurs essayent de nous toucher les seins ... je m’écrie :
-“Mais enfin, tiens tes pattes chez toi !” et donne un bon coup d’épaule.
Mes compagnons se mettent à rire :
-“Ben oui, c’est des musulmans... des obsédés sexuels ... Ils traitent les femmes blanches comme des putains... Ils peuvent tout se permettre ... Ils savent bien que nous ne pouvons pas réagir sous peine de nous voir embarquées dans des palabres qui n’en finiront pas ... C’est comme ça dans tous les pays musulmans : ces tarés ont des siècles de retard...” ça commence bien...
Puis arrive le vrai contrôle, très sévère : des femmes tâtent les femmes à l’abri des regards, dans une cabine... Pourquoi tant de méfiance? À Milan on ne nous a pas contrôlés comme cela... La dernière fois que j’ai pris un avion c’était en 1958, le DC6 Bruxelles-Léopoldville... à l’époque il n’y avait pas de contrôles... Plus tard je comprendrai qu’actuellement et surtout dans ces pays, on craint les attentats... L’avion est grand, plein d’indigènes, certains semblent des pèlerins qui reviennent de la Mecque...

A Islamabad, notre guide nous attend. 40°C et un taux d’humidité élevé nous tombent dessus avec un vent lourd et ... chaud... Nous gagnons l’hôtel Shalimar. Je loge avec une autre dame. Dans notre chambre, grâce à l’air conditionné, il n’y a qu’une trentaine de degrés... douche chaude... Nous sommes épuisées mais il faut aller en ville pour régler les paperasses administratives et mon visa pour un séjour touristique de 3 mois... Enfin le briefing obligatoire avec le représentant de l’office du tourisme... Il commence fort...
-“Bienvenue aux citoyens italiens... l’Italie est un grand pays! Mussolini... etc....” Petit froid dans l’assistance ... Hm... hm... hm...
Notre guide intervient :
-“Oui, mais Mussolini... ça, il y a déjà longtemps... passons, passons...”
Ensuite il nous explique que nous sommes dans un pays musulman encore fortement ancré dans ses traditions... Bien sûr, le tourisme est un atout majeur, mais dans les campagnes la modernité avance lentement... et nous, nous allons dans les provinces du Nord... loin, très loin ... La chose principale c’est de respecter les règles élémentaires: ne pas photographier les ponts puisque le Pakistan est encore en guerre avec l’Inde, ne pas photographier les femmes puisque cela dérange les gens. D’ailleurs personne n’aime être photographié
comme une bête curieuse. Il faut aussi respecter un minimum de décence dans nos comportements et notre façon de nous habiller... Ben oui... Ici on n’est pas à la Côte d’Azur, ni à Rimini... on est au Pakistan...
La première chose que mes compagnes vont faire c’est... mettre des blouses sans manches, avec des décolletés plongeants et des minishorts. Tout le monde va photographier les femmes et les ponts...

Nous rentrons à l’hôtel... Le soir nous avons droit à un souper de grillades savoureuses sur la terrasse, autour de la piscine. Les mets sont fort épicés mais délicieux, les parfums sont envoûtants... Une agréable petite brise soulage l’air torride...

A suivre...

“Des raisins trop verts ou les déconvenues des migrants” d’Anne Lauwaert (1)

NDLR : Sur la proposition d'Anne Lauwaert, nous vous ferons partager dès aujourd'hui son livre. Chaque jour, nous allons vous proposer un bout de chapitre "Des raisins trop verts". Bonne Lecture

 

Le renard et les raisins
Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
des raisons mûrs apparemment
et couverts d’une peau vermeille.
Le Galand en eut fait volontiers un repas
Mais comme il n’y pouvait point atteindre
“Ils sont trop verts- dit-il – et bons pour les goujats...”

Fit-il pas mieux que de se plaindre...

Jean de la Fontaine

à la mémoire de Jasmine

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Dans ce récit, divers faits réels s’entremêlent à d’autres expériences vécues par d’autres personnes. Toute référence à des personnes précises est incongrue et toute ressemblance fortuite.
Pour rendre compréhensible, il faut bien expliquer et donc partir de loin... même de très loin: 1989... et encore bien avant...

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I (1). PREMIER SEJOUR AU PAKISTAN - LE K2

J’ai vécu mon enfance à Strijtem, un petit village flamand. Mes grands-parents y étaient paysans et j’ai fait mes premiers pas avec deux grands chiens bergers malinois : Kikki et Tony. Le jour ils étaient enfermés dans le chenil mais de nuit ils circulaient en liberté pour dissuader les maraudeurs. J’ai couru derrière les poules de ma grand-mère Céline. J’ai moulu les betteraves pour nourrir les cochons et les vaches. J’ai hérité l’amour des arbres, des animaux et de la terre de mon grand-père Guillaume.
J’ai appris à lire et à écrire à l’école communale des garçons où mon père était instituteur. Les autres petites filles allaient à l’école des sœurs dans le couvent du village voisin. J’ai peu joué à la poupée. J’ai passé le plus clair de mon temps dans le ruisseau à pêcher des épinoches à la main. Des salamandres vivaient dans les marrais qui subsistaient des douves du château. Puis, un jour, quelqu’un s’est rempli les poches en remplissant les marais et il n’y a plus de salamandres, ni d’épinoches d’ailleurs...

Dans les années 60 nous avons découvert la macrobiotique, les céréales, le végétarien, le bio, la méditation et aussi un bout de New Age...
J’ai toujours mon jardin, avec fleurs, fruits et potager.
Je continue à me sentir à l’aise dans mes gros sabots et avec mon chien.

Quand, en 1976, j’ai rencontré l’alpiniste belge Claudio Barbier, son sens aigu du respect pour la montagne est tombé chez moi dans un sol fertile. Je raconte son histoire dans mon livre “Le Grimpeur Maudit”.
Après sa mort je n’ai plus grimpé. D’une part j’avais pris peur, d’autre part au Tessin je ne me suis pas familiarisée avec le granit, ni habituée aux nouvelles techniques et matériels d’escalade. J’ai rencontré des chasseurs qui m’ont enseigné une autre montagne: celle des forêts, des plantes et des animaux.

Nous habitions une petite maison dans le bois et recevions la visite de chamois, chevreuils et renards dans notre jardin. Le grenier retentissait des farandoles de loirs et autres petits colocataires facétieux. Nous partions vers minuit et arrivions avant l’aube assez haut pour pouvoir observer la danse des tétras lyre... Mon bonheur était complet quand nous allions à la chasse aux perdrix blanches, les lagopèdes, mais que le vent trop fort les faisait voleter au sommet des parois, hors d’atteinte des fusils...
J’ai donc appris à regarder la montagne autrement.

Un jour j’apprends la création du mouvement Mountain Wilderness...
Cela m’avait l’air intéressant... donc je m’y suis intéressée . Le 16.VIII.89, j’avais participé à l’action “pour le parc” dans la Vallée Blanche à Chamonix. Ensuite une réunion avait lieu à Biella ... Je suis donc allée à Biella...
Mais là, surprise, l’activité principale c’est la révision des statuts de l’association... Olala, quelle barbe, mais je fais “buon viso a cattiva sorte” (bon visage à mauvais sort) et donc j’accompagne tout le monde dans une salle où il y a une longue table et une vingtaine de personnes... Problème : il y a des italophones qui ne parlent pas le Français et des francophones qui ne parlent pas l’Italien... Mais puisque chez moi nous parlons simultanément, en permanence, et l’un et l’autre je propose timidement d’aider à traduire...
Essayons... Monsieur Pinelli s’assoit en bout de table et moi à sa gauche...Il lit le texte en Italien je fais la traduction simultanée... Ce n’est pas simple, je ne connais pas les termes juridiques... Quand j’accroche tout le monde vient à mon secours... plusieurs heures... On finit le boulot, je suis crevée, tout le monde est crevé... on va prendre l’air... il fait nuit dans le superbe parc de la demeure de la famille Sella... les banquiers de Biella... qui sont nos hôtes...
Par la même occasion j’apprends que Mountain Wilderness organise une expédition symbolique au Pakistan pour aller nettoyer le K2 de tous les détritus abandonnés tout au long de 100 ans d’expéditions... des cordes, des campements, des boîtes de conserves, des cadavres...
Ils préparent l’expédition Free K2...
Ah bon, la Montagne, ça n’est donc pas tout à fait clean partout?...

Le Trio sublime :
L’Everest, avec ses 8848m est la montagne le plus haute de notre planète.
Le K2 avec ses 8611m est la deuxième plus haute montagne de notre planète.
Les premiers alpinistes à avoir atteint son sommet sont Achille Compagnoni et Lino Lacedelli le 31 juillet 1954 avec l’expédition menée par Ardito Desio
Le Kanchenjunga avec ses 8586m est la troisième plus haute montagne de notre planète.
Le lecteur aura plus de plaisir à consulter les sites concernés et l’abondante iconographie sur Internet plutôt que de lire de longues descriptions...

Le K2 me touche particulièrement car Lacedelli, le célèbre guide de Cortina d’Ampezzo a été l’initiateur et l’ami de Claudio. Chaque fois que nous nous voyons il me parle en Français, me serre dans ses bras et... me pince le nez...

J’avais des amis qui étaient allés au K2. Almo Giambisi m’avait montré des photos de cet endroit magnifique... « Magnifique » ça ne donne même pas une pâle idée de combien cet endroit est magnifique... il n’y a pas de mots pour le dire... on peut tout juste tomber à genoux... en extase... et en silence...
Seulement voilà, Free K2 doit être une expérience sérieuse: « rien que des mecs solides car les nanas, ça ne sert qu’à foutre le bordel... » (sic)
Mais, il y aura des trekkings de soutien pour médiatiser l’action: ils monteront au camp de base et redescendront le jour suivant.
Alors, pendant que nous prenons l’air dans ce parc splendide, je me hasarde... aux innocents les mains pleines... et je dis à Pinelli:
-“ Mais au K2... y a pas une p’tite place pour moi?...”
Majestueux, impérial, très grand seigneur, il est d’ailleurs très grand et très maigre... il proclame comme à la Comédie Française:
-“Per te ci sarà sempre un piatto di minestra...”
Pour toi il y aura toujours une assiette de soupe...
Cette soupe-là c’était mon sésame...
Donc je saisis la balle au bond et tout de suite... que puis-je faire de concret?
Comme alpiniste, on n’en parle même pas : il fallait vraiment des alpinistes chevronnés capables de fournir de gros efforts physiques à très haute altitude, ce qui était loin d’être mon cas, mais comme ... disons-le franchement... parasite... Je pourrais monter avec un trekking, séjourner au camp de base quelques jours et redescendre avec un autre trekking... Condition sine qua non: être invisible... ne pas déranger, ne pas courir dans les pieds des autres...

A suivre..