Affaire Erwin Sperisen: « Un interminable cauchemar ». Genferei ou scandale judiciaire de ce début de siècle. Idéologie et justice.

Explosif. Dossier . Résultat de 6 heures d’interview de notre collègue Alex Baur de la Weltwoche avec Erwin Sperisen. Version complète en français sur LesObservateurs.ch.

 

«Un interminable cauchemar»

Erwin Sperisen

Erwin Sperisen

Après cinq ans de détention provisoire, Erwin Sperisen a été libéré en septembre dernier sur ordre du Tribunal fédéral. Dans une interview accordée à Weltwoche, l'ancien chef de la police guatémaltèque parle de sa relation à la Suisse, des expériences qu'il a faites avec la justice genevoise, des 1849 jours d'isolement carcéral, de sa famille – et de la responsabilité non éclaircie de l'exécution des sept détenus dans la prison El Pavón.
Par Alex Baur

 

Le Palais de Justice fait majestueux dans la lumière chaude du soleil d'automne, des cris d'enfants qui jouent et des aboiements de chien montent de temps à autre de la Promenade Saint-Antoine, aux terrasses des cafés de la Cité règne une convivialité tranquille, au loin le Jet d'eau jaillit dans le ciel. Quand Erwin Sperisen regarde par la fenêtre de son appartement, la ville de Genève se présente sous un côté charmant, presque kitsch.

Le monde derrière la façade de l'appartement de Sperisen dans la vieille ville est un peu moins agréable. Les parents partagent une petite chambre, les trois enfants dorment dans la cuisine-salle à manger. Le service social de Genève n'accorde pas plus à la famille Sperisen dont on aurait bien aimé se débarrasser depuis longtemps. Mais Erwin Sperisen ne peut pas déménager. Un bracelet électronique l'en empêche. Et il ne veut pas non plus déménager. Car il se bat pour sa réhabilitation. Une question d'honneur et de principes.

Le procureur de Genève, Yves Bertossa, pensait s'en tirer facilement lorsqu'il a fait arrêter l'ex-chef de la police du Guatemala le 31 août 2012. Un repenti et des documents d'Amérique centrale devaient prouver qu'Erwin Sperisen avait assassiné sept prisonniers dans son pays en 2006. Comme il n'était pas possible d'extrader au Guatemala ce binational suisse, Bertossa l'a traduit en justice à Genève.

Mais le procès Sperisen s'est rapidement converti en cauchemar juridique. Les documents du Guatemala pollués par des magouilles politiques ne valaient même pas le papier sur lequel ils étaient écrits, regorgeaient de contradictions. Les repentis, achetés à coup de privilèges et de remises de peine, que l'on avait fait venir en avion du Guatemala à grands frais, n'ont pas été d'une grande utilité. Ils ne fournirent que spéculations, bien peu de concret, rien de vérifiable.

Tandis qu'au Guatemala, en Autriche et en Espagne, les coaccusés étaient acquittés l'un après l'autre, la justice genevoise a obstinément maintenu les poursuites contre Sperisen. Les charges n'ont cessé de changer. Par moments, Sperisen était censé avoir exécuté des détenus de ses propres mains, à d'autres, il se serait délibérément tenu à l'écart du lieu du crime. Et, plus le procès durait, plus il devenait difficile à la justice genevoise d'admettre qu'elle n'avait pas emprisonné le bon coupable.

Fin septembre 2017, le Tribunal fédéral a mis un terme à cette situation lamentable et ordonné la libération immédiate d'Erwin Sperisen. Depuis lors, il est assigné à résidence, à cent mètres à peine du Palais de Justice de Genève. Les conditions sont chicanières. Trois fois par semaine, Sperisen doit se présenter à un poste de police à l'autre bout de la ville. La justice genevoise n'est pas non plus pressée, le nouveau procès est prévu pour le printemps prochain. Mais au moins Erwin Sperisen est de nouveau auprès de sa famille. Il reçoit Weltwoche dans son petit appartement.

Weltwoche: selon le prononcé du Tribunal fédéral, il ne fait aucun doute que des détenus ont été exécutés lors de l'assaut de la prison El Pavón, il y a onze ans – mais il n'est pas prouvé que vous soyez responsable. Qui a tué les sept détenus?

 

Je n'ai pas arrêté de me poser cette question. Ce fut une opération de grande envergure. 2500 membres des forces d'intervention – armée, police, forces spéciales, personnel pénitentiaire – avaient pour mission de reprendre le contrôle de 1800 détenus. J'étais à l’autre extrémité de la prison, à 300 mètres de l'endroit où la fusillade s'est déroulée. Ceci est prouvé par des enregistrements vidéo. Lorsque je suis arrivé, il y avait beaucoup de gens sur place. Je n'ai jusqu'à ce jour aucun doute qu'un échange de tirs entre les détenus et les forces de l'ordre a bien eu lieu. Des enregistrements vidéo attestent que des coups de feu ont été tirés de la prison. J'ai vu les morts à une distance d'une vingtaine de mètres. Mais ce n'était pas mon travail d'enquêter sur ces décès. Le Ministère public était présent depuis le début de l'intervention. Il a tout de suite commencé à relever les empreintes lorsque la situation était sous contrôle. Je me serais rendu passible de poursuites si j'avais interféré dans l'enquête. C'était clairement l'affaire de la justice.

 

Pourquoi le Ministère public était-il sur place depuis le début?

 

Nous savions que les détenus étaient armés. Nous nous attendions, en partie à cause d'incidents antérieurs, à ce qu'il y ait des blessés et des morts. Les services sanitaires, également sur place, émettaient, dans le pire des cas, l'hypothèse d'une centaine de morts.

 

Le soupçon que des exécutions s'étaient produites lors de l'assaut de la prison a cependant rapidement été émis.

 

Mais ce soupçon ne reposait pas sur les enquêtes menées par le Ministère public. Sergio Morales, le représentant spécial pour les droits de l'homme, l'a fait circuler trois mois après l'événement. Or cette version n'était fondée que sur des déclarations correspondant à des ouï-dire.

 

Toutefois les blessures et les éléments indiquent qu'il y a eu des exécutions. Il est peu probable que les détenus se soient entretués.

 

Pourtant, c'est ce que les autopsies permettent de supposer aujourd'hui – pas dans tous les cas, mais au moins dans trois. Mais, à l'époque, je n'étais aucunement informé des enquêtes du Ministère public. Ce n'est que quatre ans plus tard que j'ai eu connaissance des conclusions – à vrai dire émaillées de lacunes. C'est le principal problème de toute cette procédure: il n'y a pas eu d'enquêtes correctes, tout s'est déroulé sous forte pression politique.

 

Quelqu'un doit avoir ordonné et effectué ces exécutions. Il peut s'agir de la police, de l'armée, des services secrets, des forces spéciales du Ministère de l'Intérieur, du personnel pénitentiaire, des gangs concurrents. Tous étaient armés. Que pensez-vous?

 

Je n'en sais rien. Je ne peux dire qu'une chose: il n'y a jamais eu de stratégie ordonnée d'en haut, comme l'affirme le procureur de Genève Yves Bertossa. Tous les suspects – notre supérieur hiérarchique, le ministre de l'Intérieur Carlos Vielmann, mon collègue, le directeur du système pénitentiaire Alejandro Giammatei, mes subordonnés, les chefs d'intervention Javier Figueroa et Garcia Frech – ont tous été acquittés. Il y a toutefois une figure centrale dans cette histoire qui n'a jamais été inculpée: Luis Linares Pérez. Le témoin repenti de l'accusation.

 

Vous pouvez expliquer cela?

Linares Pérez venait du service de renseignement de l'armée, dont, bizarrement, le rôle n'a jamais fait l'objet d'une enquête. Linares Pérez connaissait les préparatifs de l'intervention, il a été impliqué dans la fusillade. Quelques jours avant l'intervention, il y a eu un conflit entre des trafiquants de drogue emprisonnés et d’anciens collègues d’armée de Linares Perez. Linares Pérez est devenu plus tard le principal témoin de l'accusation. Mais ses dépositions - qui, au demeurant, ne m'incriminent même pas directement - sont pleines de contradictions. Il n'a cessé de les modifier et de les adapter aux contradictions. Je suppose qu'il voulait surtout se disculper en dénonçant d'autres personnes. En récompense, il a bénéficié de l'impunité et d'un visa de séjour pour le Canada.

 

Selon l'acte d'accusation, les «Riveritas», une unité de commando semi-privée sous les ordres directs du ministre de l'Intérieur, ont joué un rôle clé dans la fusillade. Un certain Victor Rivera, un Vénézuélien auquel on attribue un passé à la CIA, dit avoir commandé les troupes. Selon Bertossa, il était l'homme responsable des «actions de nettoyage social».

 

Ce qui est vrai, c'est que Rivera avait auparavant dirigé une société de sécurité privée qui collaborait étroitement avec la police et le Ministère de l'Intérieur. Il a été engagé par des victimes ou des parents principalement dans des affaires d'enlèvements, de braquages de banque et d'autres formes de criminalité organisée. Cela tenait au fait qu'une société de sécurité privée peut agir avec bien plus de flexibilité et d'agilité que la police qui, comme toutes les institutions de l’État, fonctionne avec beaucoup de lourdeurs et de bureaucratie au Guatemala. Mais Rivera travaillait depuis plusieurs années comme conseiller du ministre de l'Intérieur. Il est vrai que j’ai été surpris de voir M. Rivera et ses hommes sur place à la fin de la reprise de contrôle. Le plan prévoyait que l'armée et la police sécurisent la prison. L'objectif était de démanteler les organisations criminelles qui avaient pris le contrôle de Pavón. Il n'a jamais été question d'actions de nettoyage social.

 

Est-ce qu'il ne s'agissait pas de vouloir éliminer le crime organisé par un crime d'État?

 

Si cela avait été le cas, nous aurions procédé différemment. Nous avions présumé que le centre de la résistance serait tout à fait ailleurs, à l'entrée principale. Voilà pourquoi j'étais là-bas. L'assaut du côté sud avait été pensé pour faire diversion. C'est là-bas qu'a eu lieu la fusillade devant le «chalet» du baron colombien de la drogue, Jorge Batres. Batres avait son propre immeuble dans l'enceinte de la prison, il avait ses gardes du corps, des caméras, du personnel de maison et tout ce qui va avec.

 

Avant l'intervention dans la prison, il y avait eu des menaces de la mafia contre le directeur du système pénitentiaire, Alejandro Giammatei: soit l'opération était annulée, soit toute ta famille serait tuée. Si l'on peut compter sur quelque chose au Guatemala, c'est bien sur la vengeance de la mafia. Il serait logique, peut-être même compréhensible, que les responsables se soient dit dans cette situation: liquidons les chefs de la mafia avant qu'ils ne nous liquident.

 

Oui, c’est une hypothèse qui a été effectivement soulevée contre M. Giammattei. J'ai beaucoup réfléchi à cette possibilité, j'en avais tout le loisir. Mais je ne crois pas que les choses se soient passées comme cela. Et, si cela avait été le cas, cela aurait été l'affaire des autorités d'exécution des peines, pas la mienne. Je n'y aurais rien gagné, et je n’ai reçu ni eu connaissance d’aucune menace des détenus de Pavón.

 

Vos adversaires politiques vous accusent d'avoir systématiquement pratiqué des «opérations de nettoyage social». Ce soupçon est de nouveau dans l'air depuis les combats de la guérilla. On enregistre chaque année au Guatemala près de 6000 meurtres, la plupart d'entre eux ne sont jamais élucidés, le système judiciaire faillit lamentablement. Vouliez-vous lutter contre le crime par le crime?

 

Depuis la Conquista, ces atrocités ont été récurrentes au Guatemala, à vrai dire auparavant aussi. Je me suis présenté pour lutter contre la violence. Ma politisation remonte aux années 90. C'était l'époque des négociations de paix. J'appartiens à une génération qui s'est engagée avec l'espoir et la volonté de vaincre la terreur et de faire du Guatemala une nation moderne, civilisée. Mes plus grosses difficultés se situaient au sein de la police même parce que je n'accepte ni la corruption ni le lynchage.

 

Dans certains médias, on a fait de vous un fanatique évangélique qui prêche la guerre sainte contre le crime. Comment vous positionnez-vous à ce propos?

 

C'est n'importe quoi! C'est un journaliste du Salvador qui a fait courir cette théorie, reprise ensuite par d'autres. Cela n'a aucun sens, c'est contraire à mes principes. Je suis protestant. Mais je n'ai jamais prêché ma foi et je n'ai, à plus forte raison, jamais été un fanatique. Ce qui est vrai, c'est que j'ai eu une fois, comme chef de la police, une émission de télévision sur une chaîne évangélique. J'avais alors l'ambition de faire une carrière politique. Mais la religion n'a jamais été abordée dans mon émission qui a toujours tourné autour de la sécurité et du travail de la police. La chaîne est venue me chercher non pas parce que je suis protestant, mais plutôt parce que la société d'exploitation voulait diffuser quelque chose qui n'avait rien à voir avec la religion et qui intéressait le public. J'avais une audience de six millions de téléspectateurs, dont de nombreux policiers que je touchais de cette façon. C'était une émission dans laquelle nous insérions de nombreux appels en direct de téléspectateurs qui se plaignaient des problèmes de sécurité, mais aussi des abus commis par la police.

 

La question de la religion a aussi pesé sur le procès de Genève comme une accusation implicite. Les évangélistes ont la réputation d'être des «hardliners» de droite.

 

Il y a des raisons historiques à cela. Avec ce qu'on a appelé la théologie de la libération, une alliance a vu le jour entre les guérillas et des parties de l’Église catholique, en particulier des jésuites, dans toute l'Amérique centrale. Aujourd'hui, près de la moitié de la population du Guatemala est protestante. Cela provoque des tensions qui sont totalement caricaturées en Europe. Dans toute l'Amérique du Nord comme du Sud, la liberté religieuse a toujours eu un sens différent de celui qu'elle a en Europe. Chez nous, la religion est considérée comme une affaire privée, je partage cette opinion. En Europe, il s'est toujours agi de protéger l’État contre l'influence des Églises – en Amérique, la priorité était inverse: il fallait protéger les Églises de l'influence de l’État.

 

Où vous situez-vous politiquement?

 

Je suis en général conservateur, centre-droit. Les extrêmes me sont étrangers. Je pense que les choses doivent se développer progressivement et de l'intérieur. Oui, je crois dans les valeurs chrétiennes traditionnelles. Il ne faut pas jeter par-dessus bord d'un jour à l’autre ce que la tradition nous a livré. En matière économique, je suis plutôt un tenant de Hayek que de Keynes. Je crois qu'un petit État doit être au service de sa population, et non l'inverse.

 

La gauche genevoise vous décrit comme un oligarque. Qu'en pensez-vous?

 

Mes grands-parents avaient une petite vitrerie au Guatemala. Ils ont tout perdu dans les années 60 quand mon grand-père est tombé malade. Mon père a monté tout seul une menuiserie qui s'est transformée au fil du temps en une petite usine de meubles. Il est venu à la politique par le biais de l'association des petits entrepreneurs, puis à son mandat à Genève où il représente le Guatemala à l'OMC. J'ai grandi dans la classe moyenne.

 

Qu'en est-il de votre relation à la Suisse?

 

À la différence de mon père, je n'ai appris aucune des langues nationales. Je suis pourtant venu en Suisse à l'âge de vingt ans pour effectuer l'école de recrues, comme mon père l'avait fait en son temps. Mais on n'a pas voulu de moi; d'une part, à cause de mon manque de connaissances des langues, d'autre part, mon enthousiasme pour l'armée a suscité la méfiance. Je sais que l'on peut retourner cela maintenant contre moi. Mais je ne suis pas un Rambo. Dans l'armée suisse, ils ne veulent que des soldats qui n’ont pas vraiment envie de faire de service (il rit).

 

Votre formation?

 

J'ai étudié la gestion d'entreprise au Guatemala et fait un stage pratique dans un hôtel. Mon patron s'est engagé en politique. Il a suscité mon enthousiasme pour la politique et m'a fait venir à la municipalité de Guatemala. J'y ai travaillé comme assistant du maire. Plus tard, j'ai fait un stage au Ministère public. J'ai fait une licence en sciences politiques en tant qu'étudiant salarié. J'ai rencontré ma femme Elisabeth à l'université. Elle est originaire du Salvador, mais a aussi des racines suisses.

 

Comment êtes-vous devenu chef politique de la «Policía Nacional Civil» du Guatemala?

 

Adolescent, je me suis engagé comme pompier volontaire et dans la protection civile. Je sais que cela fait kitsch, surtout dans mon rôle d'auteur supposé d’un massacre. Mais c'est ainsi. J'ai toujours eu la vocation pour le bien commun. En 2004, on m'a proposé de prendre le commandement des pompiers de tout le Guatemala. J'étais déjà en pleines négociations salariales lorsque le ministre de l'Intérieur, Carlos Vielmann, m'a proposé, à ma grande surprise, la fonction de chef de la police. Il m'a donné dix heures pour réfléchir. J'avais l'impression de ne pas avoir la carrure pour ce poste. Je n'appartenais pas au parti au pouvoir. J'avais 34 ans, aucune expérience avec la police nationale, mais seulement avec la police municipale. Mes amis et ma famille m'ont supplié à genoux de refuser cette proposition. La police a très mauvaise réputation au Guatemala, elle est considérée comme un cimetière politique. Chez les pompiers, il y a peu de risques de commettre des erreurs. Mais je me suis finalement dit,  on ne peut pas toujours critiquer la police, puis se cacher quand on a la possibilité de faire quelque chose. J'ai donc accepté le lendemain matin.

 

Combien gagniez-vous en tant que chef de la police?

 

Autour de 2800 dollars par mois. Ma femme gagnait plus en tant que consultante en planification et en affaires (il rit). Mon salaire ne nous aurait pas permis de payer l'école pour les trois enfants ni l'hypothèque de notre appartement. Après mon départ de la police, j'ai publié mes finances – j'avais moins d'argent qu'avant mon entrée en fonction.

 

Quelles étaient les principales préoccupations du chef de la police?

 

Il manquait de tout, des uniformes convenables jusqu'aux toilettes dans les postes de garde. Dans les grandes lignes, il y avait trois questions: le personnel, l'équipement, la communication. Dans le cadre d'un premier état des lieux, nous avons défini plus de 500 projets, dont j'ai pu lancer environ la moitié et achever certains d'entre eux en trois ans, c'est-à-dire pendant mon mandat. En plus de l'infrastructure, la corruption était le problème majeur. Nous avons mis en place des assurances-vie pour les veuves de policiers assassinés, des garderies, des services médicaux pour les proches parents, construit des lotissements sécurisés, amélioré la formation et les possibilités de carrière. Nous avons été les premières forces de police dans toute l'Amérique à équiper tous les véhicules d'un système de localisation par GPS et certains, de caméras. L'objectif était de créer un lien renforcé entre les policiers et l'institution, de les protéger, mais aussi de les contrôler. Ce sont les moyens les plus efficaces contre la corruption. Un officier de police qui a beaucoup à perdre y réfléchit à deux fois avant de se laisser soudoyer. La coordination internationale a suivi. J'étais très actif en tant que président de l'Organisation des chefs de police d'Amérique centrale et des Caraïbes ainsi qu'auprès d'Interpol.

 

Au cours de votre mandat, la commission d'enquête internationale CICIG* a été constituée. C'est elle qui engagera plus tard des poursuites à votre encontre. Quel était l'objectif?

 

Initialement, il s'agissait de créer une autorité qui enquêterait pour faire la lumière sur des structures parallèles mafieuses au sein des organismes d'État et pour les combattre. Il y avait partout de tels syndicats qui pratiquaient la corruption dans les communes, à la douane, dans l'armée. On parlait aussi d'«opérations de nettoyage social». Nous voulions mettre sur pied une organisation internationale parce que nous ne pouvions pas faire confiance à notre propre personnel. J'ai entièrement soutenu son action. Mais lorsqu'en 2008, le nouveau gouvernement est arrivé au pouvoir, la CICIG a changé d'orientation.

 

Pourquoi?

 

De toute évidence, la CICIG n'arrivait pas à avancer dans la lutte contre la mafia au sein des structures de l’État. Il fallait présenter des résultats, on s'est alors emparé de ce qui semblait plus facile. Le nouveau gouvernement d'Alvaro Colom mandata, par conséquent, la CICIG pour enquêter sur les événements d'El Pavón qui étaient devenus une affaire politique. Les poursuites détournaient aussi les regards d'un scandale de corruption et d'assassinat – l'affaire Rodrigo Rosenberg – qui avait engendré une véritable crise au sein du gouvernement Colom. L'opération d'El Pavón était jusqu'à cette époque considérée comme un succès du gouvernement précédent d'Oscar Berger. Les poursuites de la CICIGC visaient à démonter cette image positive. Après ma démission, j'avais une cote de popularité très élevée dans les sondages d'opinion, le directeur du système pénitentiaire Alejandro Giammatei passait même pour être un candidat potentiel pour le prochain gouvernement.

 

Pourquoi avez-vous démissionné en 2006 et déménagé à Genève?

 

Il y avait eu plusieurs tentatives d'assassinat à mon encontre. Mon hélicoptère a été saboté, des grenades ont dévasté mon bureau, on avait tiré une fois sur moi et une fois sur ma voiture. Il y avait aussi des menaces concrètes contre ma femme et mes enfants. J'ai d'abord envoyé ma famille aux États-Unis, mais les autorités américaines avec lesquelles j'avais un très bon contact ne pouvaient nous donner aucune garantie. La mafia de la drogue est également active aux États-Unis. Voilà pourquoi j'ai envoyé ma famille à Genève, où mon père travaille à l'OMC.

 

Que comptiez-vous faire ensuite?

 

Nous envisagions un séjour d'un an seulement jusqu'à ce que la situation se calme au Guatemala. Mais ma femme a trouvé un emploi au sein de la mission du Guatemala auprès de l'ONU, les enfants se sont acclimatés. C'est alors que s'est produit le scandale de l'assassinat de trois parlementaires par des policiers. Une histoire compliquée dans laquelle l'argent de la drogue jouait un rôle. Les appareils GPS que j'avais fait installer dans les véhicules de police ont notamment permis de confondre les policiers. Je décidai néanmoins de démissionner en même temps que le ministre de l'Intérieur. J'ai longtemps hésité. Ce fut une décision purement politique, aucune faute ne m'a jamais été imputée. C'est comme cela que je suis venu retrouver ma famille en Suisse.

 

Pourquoi y avait-il eu des attentats contre vous et votre famille?

 

Je ne suis jamais tombé sous la coupe d'aucune bande mafieuse.

 

Qu'entendez-vous par là?

 

Les offres viennent toujours par l'intermédiaire de tiers, d'informateurs de second ordre, jamais directement des chefs. Cela commence de manière anodine. Un gang de la mafia fait passer des informations sur un gang rival à la police, se montre coopératif. Il y a des arrestations, du prestige. Cela crée une proximité qui devient rapidement dangereuse. Pour le policier qui fait face tous les jours à des problèmes d'argent, la tentation est grande de détourner un peu d'argent pour lui ou pour l'institution. Mais cela rend la police vulnérable au chantage. Les organismes internationaux tels que la DEA fonctionnent sur cette base. Ils s'allient à un gang pour combattre l'autre. J'ai mis un terme à cette pratique au Guatemala. Nous n'avons par principe plus collaboré avec aucun gang. Il y a eu certes moins d'arrestations spectaculaires, mais plus aucun gang ne pouvait compter désormais sur la protection de la police. C'est là qu'ont commencé les menaces de mort et les attentats, associés à des offres transmises par des hommes de paille de second plan. Un grand classique: «plomo o plata» – vous avez le choix entre l'argent ou le plomb.

 

Avez-vous fui le Guatemala?

 

Non. Le gouvernement du Guatemala a payé les billets d'avion, dans un premier temps pour ma famille, puis pour moi. Parce que le gouvernement n'était plus en mesure de garantir notre sécurité. Les accusations portées contre moi ont fait surface beaucoup plus tard.

 

Quels étaient vos projets en Suisse?

 

J'avais la perspective d'un emploi à Interpol à Lyon. Ce n'est pas loin de Genève et aurait été parfait. En tant que chef de la police, j'avais encouragé les relations avec Interpol et les avais modernisées, j'avais une très bonne réputation à Lyon, ils me connaissaient aussi du fait de mon engagement dans les associations internationales. La langue n'était pas un problème grâce à mes connaissances de l'anglais. Il n'y avait pas d'offre concrète, mais Interpol avait signalé un intérêt de principe. J'avais aussi eu des entretiens avec des institutions suisses. Lorsque les accusations de la CICIG à mon encontre sont apparues, il n'en était bien sûr plus question.

 

Comment avez-vous appris ces accusations?

 

C'était en septembre 2010. Je regardais sur Internet le journal du matin du Guatemala. La CICIG y annonçait qu'elle avait ouvert une enquête contre dix-neuf fonctionnaires du gouvernement d'Oscar Berger parmi lesquels figurait mon nom. Ils nous accusaient de dix-sept délits allant du trafic de drogue au meurtre en passant par le harcèlement sexuel, le vol de voitures et les enlèvements – tout un florilège. J'étais choqué. J'ai informé Maître Florian Baier, un ami de la famille. Baier a immédiatement écrit une lettre au procureur général de Genève de l'époque, Daniel Zappelli. J'ai expliqué où je vivais, que j'étais à tout moment à la disposition des autorités et je l'assurais de ma coopération sans réserve. Deux semaines plus tard, ma femme a été licenciée de la  mission du Guatemala auprès de l'ONU, sans motif.

 

Que s'est-il passé ensuite?

 

Pendant un an, il ne s'est absolument rien passé. En 2011, le procureur Michel-Alexandre Graber m'a convoqué dans son bureau. Il m'a montré un rapport de la CICIG qui lui avait été envoyé du Guatemala. Dans le cadre de l'interrogatoire, il s'est avéré que rien de concret n'était retenu contre moi. Graber a annoncé une requête d'entraide judiciaire adressée au Guatemala qui comportait la demande d'exposer ce qui était retenu contre moi. J'étais d'accord, je voulais que cette affaire soit clarifiée. J'ai spontanément donné mon accord pour la divulgation de l'ensemble de ma situation financière. Un an plus tard, j'appris qu'un nouveau procureur, Yves Bertossa, s'occupait désormais de mon affaire. Cela m'a inquiété parce que Bertossa est étroitement lié à l'ONG TRIAL, comme je l'ai découvert dans une recherche sur Google. Des groupes de gauche en étroite relation avec TRIAL créaient depuis un certain temps un climat hostile à mon encontre, mais sur un sujet complètement différent. TRIAL avait même engagé un détective qui espionnait ma vie privée.

 

Il y avait donc des accusations antérieures contre vous?

 

Cela n'avait rien à voir directement avec la procédure officielle. Il s'agissait de l'affaire «Finca Nueva Linda», une occupation illégale de terres, un conflit armé entre des organisations « paysannes », soit d'ex-guérilleros en 2004 à Retalhuleu. Cela s'était produit quelques semaines après ma nomination en tant que chef de la police. Sur l'ordre de la Cour suprême, la police a dû intervenir à l'époque, il y a eu des morts et des blessés des deux côtés. Les ONG de gauche de Genève avec les syndicats et le Parti Vert ont voulu en faire une affaire politique. Des plaintes ont été portées contre moi et même contre mon père, ce qui était tout à fait absurde. Un drôle de mélange. Une grande enquête menée au Guatemala a montré que la police avait agi correctement. La CICIG n'en a plus parlé.

 

Rigoberta Menchu, Prix Nobel de la paix, s'est également engagée dans l'affaire «Finca Nueva Linda». La connaissez-vous?

 

Bien sûr, elle a travaillé pour le gouvernement Berger comme ambassadrice culturelle. Je suis même allé chez elle. Dans le contact personnel, elle est plutôt réservée, mal assurée, tout le contraire de ses apparitions sur la scène internationale. Mais, au Guatemala, on connaît aussi le chemin qu'elle a parcouru avec la guérilla. Il diffère un peu de celui qui figure dans sa biographie officielle. Menchu s'est ensuite détournée de Berger et a changé de camp politique.

 

Le 31 août 2012, Bertossa vous a fait arrêter. Comment avez-vous vécu cela?

 

J'étais avec ma femme sur un parking à Genève, nous venions tout juste de faire les courses. Tout à coup, nous avons été encerclés par douze hommes lourdement armés qui ont pointé leurs armes sur nous. Nous avons cru à une agression. J'ai été soulagé quand j'ai compris que c'était la police. L'opération était du théâtre, de l'intox. Bertossa aurait aussi pu m'envoyer une convocation. Il savait où j'habitais.

 

Le procureur Bertossa croyait juste détenir la preuve que vous êtes l'auteur d'un massacre – le témoin Philippe Biret s'était présenté à lui. Le Français, qui purgeait alors une peine de trente-cinq ans de prison à El Pavón pour un double meurtre, affirmait vous avoir vu de ses propres yeux abattre des prisonniers lors de l'intervention dans la prison.

 

L'organisation TRIAL avait fait intervenir ce témoin. Ce qu'il racontait était facile à réfuter. J'ai été pratiquement filmé pendant toute la durée de l'intervention, tout est enregistré sur vidéo. Je n'ai eu pendant tout ce temps qu'un seul contact avec un détenu – et c'est celui qui a remercié les autorités d'être enfin intervenues. La prison était à l'époque entièrement sous le contrôle des mafias. Meurtres impunis et autres crimes étaient monnaie courante. Biret prétend que j'aurais tiré une balle dans la tête de l'une des victimes – mais il ne figure aucune blessure à la tête dans les autopsies. Toutes les blessures provenaient de balles de 5,56 – des balles de fusils qui ne s'emploient pas dans une arme de poing. Biret a également affirmé que les meurtres ont été perpétrés dans l'après-midi – mais les sept détenus étaient morts le matin. L'endroit où j'étais supposé avoir tiré ne correspondait à aucun enregistrement vidéo. À chaque audition, Biret s'enfonçait plus profondément dans ses contradictions. Au tribunal, on a voulu faire passer ces contradictions pour des séquelles d'un traumatisme. Un cercle vicieux classique. On n'a même pas envisagé qu'il ait pu mentir.

 

Entre-temps , les accusations de Biret ne sont plus un problème, la Cour d'appel les a rejetées. Pourquoi Biret vous a-t-il faussement accusé?

 

Je ne connais pas cet homme. Mais j'ai appris par des tiers que Philippe Biret avait acheté sa libération anticipée en déposant contre moi au Guatemala. C'est comme cela que s'est déroulée cette procédure du début à la fin. Des gens ont été récompensés ou mis sous pression pour dire ce que l'on voulait entendre d'eux. Par chance, tout a été si mal mis en scène que les dépositions étaient pleines de contradictions. Sauf que je ne pouvais rien faire de ma cellule de prison à Genève pour y parer. Si j'avais tenté de procéder personnellement à des enquêtes, on m'aurait accusé de collusion. D'autre part, la CICIG a empêché les personnes qui m'auraient disculpé, comme mon garde du corps, de se rendre à Genève pour faire une déposition.

 

Apparemment, le procureur Yves Bertossa n'a bientôt plus cru lui-même son propre témoin à charge, Biret. Début 2013, il a fait une proposition à vos avocats: si vous avouiez un délit mineur quel qu'il soit et que vous accusiez d'autres personnes, il vous laisserait vous en tirer dans le cadre d'une procédure accélérée secrète avec cinq ans de prison dont un tiers de remise de peine. Pourquoi n'avez-vous pas accepté?

 

Parce que je n'avoue pas de crimes que je n'ai pas commis. Et parce que je n'accuse pas à tort d'autres personnes.

 

Les poursuites engagées au Guatemala par la CICIG contre les chefs politiques et les chefs de la police et du système pénitentiaire ont toutes conduit ultérieurement à des acquittements – sauf dans votre cas. Quel était le motif de ces accusations apparemment sans fondement?

 

Cela a commencé avec l'assassinat du conseiller à la sécurité, Victor Rivera, en avril 2008. L'enquêtrice de la CICIG, Gisela Rivera, une juriste du Costa Rica, n'a pas pu résoudre cette affaire. Sur les ordres du nouveau gouvernement Colom, elle a transféré l'enquête sur l'affaire d'El Pavón. On exerçait une forte pression sur Gisela Rivera pour obtenir des résultats. Cela s'est vu un an plus tard lorsque Gisela Rivera a précipitamment quitté le Guatemala. Parce qu'elle avait fait pression sur des témoins et conclu des accords secrets, elle faisait alors elle-même l'objet de poursuites et un mandat d'arrêt international a été lancé à son encontre. Le procès parallèle de mon adjoint, Javier Figueroa, en Autriche a révélé comment Rivera avait procédé avec les dépositions extorquées. Figueroa avait secrètement enregistré la conversation avec Rivera. Malheureusement, les successeurs de Gisela Rivera n'étaient pas mieux et ont continué dans le même style. La confusion était totale. Au final, les enquêteurs se sont mutuellement dénoncés, personne ne savait plus qui roulait pour qui. Les politiques étaient depuis toujours mouillés dans cette affaire – Les Verts de Genève, les Verts en Autriche, les socialistes au Guatemala et, au beau milieu, les ONG. On n'a jamais pu parler d'enquête sérieuse.

 

Bertossa le savait?

 

Bien sûr. Il faisait partie de ce théâtre. Bertossa est lié à TRIAL, le procureur de la CICIG, Carlos Castresana, était parlementaire de la gauche unie («Izquierda Unida») en Espagne, la cour de justice à Genève était essentiellement composée de juges membres de partis de gauche. Les réseaux internationaux des ONG de gauche, de leurs juristes et de leurs politiciens sont incroyablement efficaces. En Autriche, la présidente du tribunal a véhémentement protesté contre l'ingérence politique. Cela n'a malheureusement pas été le cas à Genève. Ce fut un procès politique du début jusqu'à la fin

 

Comment avez-vous vécu les procès à Genève?

 

J'ai vite compris que je n'avais aucune chance. On le remarquait à l'attitude des procureurs et des juges. Ils m'ont donné à comprendre par des gestes et des remarques désobligeantes que mes déclarations ne les intéressaient pas, qu'ils ne croyaient de toute façon pas un mot de ce que je disais, que l'issue du procès était claire depuis longtemps et qu'ils ne cherchaient que des éléments pour fonder d'une manière ou d'une autre leur verdict.

 

C'est une accusation grave. Pouvez-vous le prouver?

 

Il est difficile de prouver ce genre de choses. Je vais vous donner un petit exemple. Pour exposer mon rôle, la juge a pris comme référence le rôle du directeur de la police de Genève. Voulant démontrer l'absurdité de cette comparaison, j'ai essayé de mettre en évidence les différences d'échelles: 6000 meurtres par an, pour la plupart non élucidés, au Guatemala contre 6 à 8 homicides généralement élucidés à Genève, 24 000 policiers contre 3000, 110 000 kilomètres carrés avec 15 millions d'habitants contre 16 kilomètres carrés avec une population de 300 000 personnes – et ainsi de suite. Je voulais montrer comment il est difficile de juger de la réalité du Guatemala à partir de Genève. Plus tard, j'ai eu l'occasion de constater que mes déclarations concernant Genève n'avaient tout bonnement pas été enregistrées. Ma déclaration a pris un tout autre sens. Pour l'administration des preuves, cela peut sembler anecdotique à la fin. Mais ce fut un procès basé sur des présomptions, sans aucune preuve. Et, tout d'un coup, ce genre de choses prend de l'importance. Il y eu d'innombrables irrégularités comme celle-ci.

 

Au cours du premier procès de Genève, vous avez été condamné pour participation active au massacre, au cours du second, en raison de votre comportement passif. Comment expliquez-vous ce retournement de situation?

 

C'est un schéma que l'on retrouve tout au long de la procédure. La défense a réfuté une accusation après l'autre – parce que les déclarations étaient contradictoires, parce qu'elles ne correspondaient pas aux faits. Mais, après chaque version qui s'écroulait, il en surgissait une nouvelle; les accusations ont été constamment modifié. C'était comme un interminable cauchemar. Sauf que le cauchemar était réel. À la fin, on a tout simplement co-condamné les présumés co-conspirateurs qui avaient été depuis longtemps acquittés à l'étranger – sans accusation formelle ni possibilité de se défendre. Il n'y a rien à ajouter à cela!

 

Pour quel motif précis avez-vous été condamné?

 

Bertossa ne le sait pas, le tribunal ne le sait pas, je ne le sais pas, personne ne le sait. C'est ce qu'il y a de fou dans ce procès. On a dit que mon adjoint – Javier Figueroa acquitté en Autriche – était proche de la scène du crime et que, par conséquent, je devais avoir quelque chose à voir avec les morts; et, parce que j'étais le chef de Figueroa, je dois avoir quelque chose à voir avec cela. Comment voulez-vous vous défendre face à une accusation si confuse? C'est impossible.

 

Comment se sent-on au cours d'un tel procès?

 

Impuissant, tout bonnement impuissant. On m'a clairement fait sentir dès le début: ici, tu es seul – tu es une caricature du chef de la police d'une république bananière que personne ne croit – contre les procureurs, les gouvernements, l'ONG, l'ONU, le monde. On ne sait pas alors si l'on doit encore déclarer quelque chose ou s'il vaut mieux se taire. Chaque mot prononcé est déformé et retourné contre vous. Bertossa ne s'est même pas donné la peine de feindre l'impartialité – il a ostensiblement traité avec mépris les témoins à décharge qui étaient venus du Guatemala; tandis que les témoins de l'accusation séjournaient dans le même hôtel que les enquêteurs de la CICIG, qui intervenaient lorsque les témoins ne déclaraient pas ce que l'on attendait d'eux. Il y avait de quoi devenir fou.

 

À votre avis, que se passait-il dans la tête de Bertossa?

 

Je pense qu'il ne m'a pas perçu comme un être humain, mais comme une figure abstraite. Un échelon dans sa carrière.

 

Mais pourquoi? La plupart des Genevois savent à peine où se trouve le Guatemala. Pourquoi votre condamnation était-elle si importante pour un procureur à Genève?

 

À Genève, on aimerait mettre en place quelque chose comme un Ministère public mondial des droits de l'homme. La CICIG au Guatemala était un projet pilote pour la poursuite pénale mondiale dans ce qu'on appelle les «États faillis». Il y a à Genève des ONG très influentes et actives comme TRIAL. Il y a dans la machine onusienne le Conseil des droits de l'homme et le Haut-Commissaire aux droits de l'homme. J'étais l'objet, l'exemple sur lequel on voulait s'exercer à la poursuite pénale mondiale. Lorsque l'on s'est aperçu que cela ne marchait pas, on a commencé à magouiller.

 

Vous avez passé cinq ans en détention provisoire au nom des droits de l'homme – isolé dans une cellule individuelle. Qu'est-ce que cela signifie concrètement?

 

On ordonne un isolement carcéral aussi long pour briser une personne – moralement, physiquement, mentalement. On est enfermé 23 heures sur 24 dans une cellule de 2,35 mètres de large sur 4,5 mètres de long, un WC, un lit rudimentaire. On compte les jours (Sperisen a sorti un calepin), on fait une croix pour chaque jour – 1849 jours, 272 semaines, 60 mois. Lorsque les gardiens ne m'oubliaient pas, j'avais 15 minutes par jour pour me doucher. Une fois par jour se dégourdir les jambes, seul, pendant une heure dans une cage sur le toit, l'une de 5 mètres sur 6, l'autre de 9 mètres sur 18. Une fois, parfois deux fois par semaine, une heure de visite de la famille. Ma femme est venue 423 fois, parfois avec les enfants. Mes avocats Florian Baier et Giorgio Campa sont venus respectivement 198 fois et 63 fois. J'ai vu mes enfants pendant ces cinq ans, en tout et pour tout, une bonne semaine, toujours sous surveillance. J'ai tout scrupuleusement noté. On n'a de toute façon rien d'autre à faire. À part lire. J'ai lu des centaines de livres, de Shakespeare à Garcia Márquez, une fois le Coran et deux fois la Bible. À 7 heures du matin, les gardiens jettent brièvement un œil à l'intérieur pour voir si on est encore en vie, ils disent quelques phrases pour voir si l'on a encore toute sa tête. À 7 heures, 11 heures et 17 heures, ils glissent le plateau-repas, à 18 heures 15, le personnel prend congé.

 

Aviez-vous peur de devenir fou?

 

Tout le temps. On doit toujours faire quelque chose. Il faut beaucoup de discipline pour ne pas devenir fou. En moyenne, j'avais trois heures de contact direct avec des êtres humains par semaine.

 

Est-ce que cela ne fabrique pas de la haine – envers le procureur Bertossa, les juges?

 

Oui. De la haine et du mépris. J'ai bien sûr souhaité que Bertossa et la juge passent autant d'heures que moi en cellule. Pour qu'ils sentent ce que c'est. Mais j'ai délibérément mis un verrou à ces sentiments. La haine, c'est à moi qu'elle aurait fait le plus de mal. Elle leur était égal. Les détester signifierait lier ma vie à eux. Je ne le veux pas. Je ne les laisse pas gouverner ma vie.

 

Qu'est-ce qui est pire – cinq ans dans une prison guatémaltèque comme El Pavón où les détenus se déplacent librement ou cinq ans en isolement dans une prison suisse?

 

Cela dépend. Un chef de gang a tout ce que vous pouvez vous imaginer à El Pavón. Mais celui qui n'a pas d'argent vit comme un esclave, dépourvu de toute dignité humaine, sans protection ni loi. C'était la situation à laquelle nous voulions mettre un terme avec l'intervention. En Suisse, c'est l'autre extrême. Tout est réglementé et hyper-contrôlé – ce qui conduit aussi à la déshumanisation. J'ai dit une fois à Bertossa: «Nous sommes intervenus une fois à El Pavón avec les fouilles, et uniquement sous la protection de la police, parce que certains prisonniers étaient armés – ici, à Champ Dollon, j'ai dû me déshabiller entièrement et me laisser fouiller après chaque visite de ma famille, alors qu'un gardien était toujours présent durant la visite».

 

Votre personnalité a-t-elle changé au cours de ces cinq années?

 

Je suis certainement devenu plus réfléchi. Lorsque nous avons dû quitter le Guatemala, j'ai eu le sentiment que nous avions tout perdu: la maison, la voiture, le travail. Après mon arrestation, je me suis rendu compte que tout cela n'était rien, qu'on pouvait tomber beaucoup plus bas. Aujourd'hui, ma famille vit de l'aide sociale, à cinq dans un appartement d'une pièce. Je n'ai pas d'argent pour payer les deux avocats, l’État n'en paie qu'un, et seulement à 50%. Je dépends de leur bonne volonté. Il a fallu deux avocats rien qu'à cause des langues. De l'autre côté, Bertossa avait à son service toute une équipe d'assistants qui n'arrêtaient pas de produire des pièces. Le pire, c'est d'avoir manqué les plus importantes années de l'évolution de mes enfants. Aucun argent au monde ne pourra le compenser. J'ai certes vu les enfants toutes les semaines, mais dans une situation qui n'avait rien de naturel, comme dans un laboratoire. On se donne mutuellement du courage, chacun a joué son rôle, préoccupé que l'autre ne se fasse pas de souci. On ne peut plus parler de véritable relation.

 

 

 

Comment vous êtes-vous senti en sortant de votre cellule au bout de cinq ans?

 

Ce fut un choc. Je me suis senti comme un handicapé auquel on a retiré les béquilles, comme un émigrant qui revient au pays après une longue période – on connaît tout, et pourtant tout est étranger. Il m'est arrivé de me lever la nuit, d'aller voir les enfants qui dormaient pour m'assurer qu'ils étaient toujours là. Ma femme m'a conduit comme un petit enfant dans la ville quand j'avais quelque chose à faire.

 

En 1954, le président Jacobo Arbenz, fils d'émigrants suisses d’Andelfingen, a été renversé au Guatemala. Le gouvernement suisse d'alors extrêmement bourgeois lui a refusé asile et protection sous prétexte qu'il était communiste, ce qui était une bêtise. Soixante ans plus tard, le canton de Genève très à gauche emprisonne le Suisse de deuxième génération Erwin Sperisen, originaire de Niederwil, parce qu'il est supposé être un extrémiste de droite. Pourquoi la Suisse traite-t-elle aussi mal ses propres ressortissants?

 

Je n'en sais rien. La Suisse reste un pays très ordonné, à maints égards un pays modèle. On veut tout faire parfaitement, on est plus sévère avec ses propres citoyens qu'avec des étrangers. Ce qui m'est arrivé ici aurait également pu se produire ailleurs. Mais c'était humiliant. Genève a voulu retirer à ma femme le permis de séjour au bout de dix ans, sous prétexte qu'elle ne pouvait pas vivre avec son mari, étant donné que j'étais en prison – et pourtant, ma femme a aussi des ancêtres suisses, et elle a saisi chaque opportunité de me rendre visite, et nos enfants sont suisses! Mon père a dû renoncer à la citoyenneté suisse parce que le DFAE voulait lui retirer son accréditation de diplomate auprès de l'ONU après mon arrestation – argumentant qu'il ne pouvait travailler comme diplomate en Suisse étant Suisse! Le Secrétariat d’État aux migrations a mandaté une expertise juridique visant à me retirer la citoyenneté suisse. Ce n'était légalement pas possible. Mais ce genre de choses donne quand même à réfléchir. Et elles font mal.

 

Encore une fois – pourquoi la Suisse traite-t-elle si mal ses propres citoyens?

 

Mon grand-père a quitté la Suisse parce qu'il voulait plus que ce que ce pays pouvait lui offrir. Peut-être lui en a-t-on voulu pour cette raison. J'ai senti pour la première fois ce rejet quand je me suis présenté pour faire l'école de recrues en Suisse. En Suisse, on n'aime pas que quelqu'un vise trop haut, qu'une personne fasse preuve de trop d'initiative. C'est comme si le troupeau rejetait le mouton qui a osé quitter le troupeau. J'ai déjà entendu cela dans la bouche d'autres Suisses de l'étranger.

 

Comment se présente votre avenir?

 

D'abord, je dois terminer le procès. Je dois rétablir mon honneur. C'est la seule chose que je puisse encore laisser à mes enfants. Si je n'ai pas pu leur donner autre chose, ils ne doivent au moins pas souffrir de la stigmatisation d'avoir un père injustement condamné.

 

Au Guatemala, votre réputation ne semble guère abîmée. Sur Facebook, vous avez 30 000 followers, les commentaires vous sont tous favorables.

 

32 000 followers! C'est mon frère qui a créé la page, je n'étais pas vraiment au courant et j’ai été agréablement surpris de ce soutien. Un demi-million d'utilisateurs a vu mon message vidéo posté par mon frère après ma libération.

 

Allez-vous retourner au Guatemala quand tout cela sera fini?

 

Je n'en sais rien. Je me sens Guatémaltèque. Mais ma famille est installée à Genève, il est peu probable que mes enfants veuillent déménager.

Interview : Alex Baur, Die Weltwoche, 21.12.2017

 

* La CICIG (Comisión Internacional contra la Impunidad en Guatemala) est une autorité internationale sous l'égide de l'ONU chargée de poursuites pénales, mise en place en 2007 sous le gouvernement d'Oscar Berger.

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8 commentaires

  1. Posté par Fanfouet le

    Une belle personne ! Tout ce qu’il dit semble si naturel, crédible, qu’on ne peut imaginer les raisons de l’acharnement de « notre » justice à son égard. Cela fait froid dans le dos de penser que ce même type d’attaque puisse arriver contre n’importe lequel d’entre nous, par la lubie (téléguidée ?) d’un procureur obnubilé par une idéologie perverse qui voit des coupables dès que leur orientation politique ne se superpose pas à la leur, Pathétique…

  2. Posté par aldo le

    Quand on lit ces lignes, on a la sale impression qu’il y a des intérêts d’une dimension qui nous échappe tellement ce qui arrive à ce Monsieur semble extrême. On sent là derrière comme une ambition capable de mener aux pires extrémités pour avoir gain de cause. Personne à l’horizon pour faire entendre raison et modérer ces actions? Comme on dit, ce qui est excessif est insignifiant et c’est bien là aussi une menace qui doit arbitrer même ses propres convictions, sous peine de les diluer dans ce qui ressemble à un fiasco imposé par un entêtement doublé d’une fuite en avant, qui finira par passer pour une pathologie trempant dans un arbitraire d’inspiration totalitaire.

  3. Posté par Asgard2012 le

    Pour l’avoir côtoyé et discuté avec, ce qui me degoute au plus haut point, c’est d’avoir vu les différents reportage sur la rts (temps présent ) si mes souvenirs sont bons, jamais il n’est fait référence de ce qu’il dit ou pense.
    Cela prouve une foi de plus que nos médias sont vraiment pourris.
    Je ressens un certain soulagement de savoir que d’autres journaux s’intéressent et font leur travail de manière professionnelle. Tout les propos qu’il traite n’ont jamais été publiés dans nos médias collabos.

  4. Posté par bdr le

    Monsieur Sperisen semble être un authentique dissident aux yeux de la folie du nouvel ordre mondial, je pense qu’il ne sera plus, lui et sa famille, jamais en sécurité nulle part.
    Le réseau des débiles, antifachistes, anti truc, etc, enfin le fond de l’humanité manipulable à souhait, est mondial et toujours prêt à frapper sous n’importe quel prétexte fallacieux en toute impunité.

  5. Posté par Bussy le

    En tout cas s’il y a indemnisation pour détention non justifiée, je refuse que mon argent durement gagné de contribuable soit mis à contribution, que les responsables se cotisent et paient !

  6. Posté par Yolande C.H. le

    Puisque les personnes deviennent de plus en plus « internationales » (les cosmopolites, les hors-sol, les citoyens du monde), il devrait se mettre en place une structure judiciaire supra-nationale pour régler les cas de ces personnes qui quittent le pays avec lequel ils ont un contentieux. Ceci soit dans le cas où un crime a été commis par un résident vivant en Suisse qui peut échapper à la sanction en changeant simplement de résidence (cf. ce français inculpé du meurtre d’une femme politique vaudoise et qui coule des jours tranquille en France) ou par quelqu’un qui fuit son pays dont la justice est pourrie et qui craint une sanction injustifiée.

    Il est hors de question que la justice des états qui composent la Confédération soit mise à contribution pour régler des affaires d’ordre international, notre état n’a pas été constitué pour cela, ni nos caisses publiques.

    Mon pays ne s’est pas organisé pour combler l’impéritie calamiteuse qui sévit dans nombre de pays de cette planète et combler leur manque, inclus l’éducation, la formation, les soins, les prestations sociales.

    .

  7. Posté par coocool le

    Magnifique résumé d’une histoire judiciaire rocambolesque, qui n’a rien à envier aux méthodes procédurales de l’Inquisition, et qui aboutira je l’espère à la réhabilitation de Monsieur Sperisen.

  8. Posté par Nicolas le

    Bertossa père et fils, la même obstination dans l’incompétence, la même débâcle à la charge du contribuable. Deux symboles de la socialie du bout du lac.

Et vous, qu'en pensez vous ?

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