Je n'arrive plus à lire les journaux. Que vais-je devenir ? Dès que j'aborde un article, je bâille d'ennui. Que m'est il arrivé ? Pourquoi pouvais-je lire la presse hier et plus aujourd'hui ?
Suis-je déprimé ? C'est bien possible. Devrais-je voir un psychiatre ? C'est possible aussi. Mais est-ce qu'un psychanalyste ne serait pas plus indiqué ? Et pourquoi pas un psychologue ? Comment choisir ? Mon angoisse redouble.
Finalement je suis allé voir un journaliste.
- Moi aussi je bâille d'ennui en écrivant mes articles, m'a-t-il dit.
Ça m'a rassuré. Je n'étais peut-être pas déprimé. Je lui ai demandé pourquoi il bâillait.
- Je surfe sur les infos.
- Mais avec Wikipedia, lui ai-je dit, on peut approfondir très rapidement et ne plus seulement surfer.
Il a eu un sourire amer, m'expliquant qu'il avait fait exactement cela avec la crise ukrainienne, se référant à la grande famine des années trente et à Bandera.
- Et alors, ton rédacteur n'a-t-il pas été enchanté ?
- Pas du tout. C'était trop loin de l'actualité.
- Comment ça trop loin ? Qui mesure cette distance ?
- Je n'en sais rien.
- Mais enfin, lui as tu dit que l'actualité ne peut pas être expliquée sans référence au passé ?
- Oui, mais ça n'a servi à rien. Les médias veulent ramener tout ce qui se passe dans le monde à un jeu d'échecs sur lequel déplacer une pièce aura des conséquences précises, mesurables, calculables.
- Mais c'est absurde !
- Oui, mais c'est compréhensible.
- Explique-moi.
- Notre plus grande peur est de ne pas savoir ce qui va arriver, de ne pas connaître l'avenir. Nous avons donc mis en place un système de prévision du futur en réduisant l'actualité à un système permettant de savoir ce qui va se passer, comme avec la météo.
- Donc le journaliste aujourd'hui a le même rôle que le devin qui rassurait la tribu sur son avenir. ?
- Oui, c'était ce qui permettait à cette tribu d'aller de l'avant.
- Mais le devin ne connaissait pas vraiment le futur.
- Nous non plus.
- Alors avec la tribu hier ou avec nous aujourd'hui, tout le monde est roulé dans la farine.
- Certes, mais c'est plus agréable que de trembler d'angoisse devant un futur inconnu. Chaque matin, grâce à la presse, nous pouvons prendre notre dose toxicomaniaque, exorciser nos angoisses, nous convaincre que nous savons où va le monde. En fait, personne n'en sait rien et les journalistes moins que quiconque.
- Tout de même, ils nous font croire qu'ils savent. Alors que prétendent-ils savoir ?
- Que nous allons vers davantage de croissance, davantage de bonheur. Et nous, journalistes, devons quotidiennement le faire croire au public en lui montrant que tout ce qui se passe dans le monde est une étape sur le chemin du progrès. Si nous n'y arrivons pas, la sanction est immédiate. Nos tirages baissent
- En d'autres termes, les journalistes doivent réciter quotidiennement le mantra du progrès.
- Comme on récitait autrefois le " Notre Père ".
- On le récite, ce mantra, même devant les réfugiés en Syrie ou à Lampedusa ?
- Même devant eux, oui. Tous les drames, toutes les tragédies ne doivent être que des accidents sur le chemin d'un avenir radieux. C'est le "Tout va bien Madame la Marquise" partout et toujours. Normal, une société moderne a besoin de consommateurs heureux. S'ils doutent ou dépriment, comme toi maintenant, ils achètent moins, le PIB baisse et le chômage augmente.
- Ce que tu dis là est affreux. Vivre, ce n'est pas planifier son futur, mais savoir accueillir l'inattendu comme disait un philosophe français que j'aime bien, Jankelevitch.
- Tu as raison. Une vie planifiée d'avance est insupportable, raison pour laquelle, nous attendons aussi un événement inattendu, catastrophique, comme une explosion dans une centrale nucléaire, stupéfiant, comme le serait la découverte d'un vieux vélo rouillé sur la lune. Mais cette attente est inconsciente.
- Que se passe-t-il lorsqu'on en prend conscience ?
- On déprime, comme ça t'arrive maintenant.
- Est ce grave docteur..
- Pas du tout, c'est même réjouissant puisque tu vas cesser d'être roulé dans la farine des lendemains qui chantent. Tu vas souffrir un peu et puis ça passera et tu trouveras des articles qui t'intéresseront.
Je suis rentré chez moi tout content. Si content que je n'ai pas pu m'empêcher d'acheter un journal, bien conscient de faire ainsi monter le PIB.
Jan Marejko, 7 juillet 2014

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