Mais au-delà de ça ? Sur la liberté scolaire ? Sur les écoles indépendantes ? Il n’y a rien. Ce qui est saisissant, encore une fois, c’est que jamais le journaliste ne se demande si le constat que pose Anne Coffinier sur l’école publique, constat qui l’a poussée à consacrer sa vie à soutenir l’essor des écoles libres, est fondé, rationnel, pertinent. Il n’est pas là pour ça. Comme nous l’écrivions la semaine dernière dans le dossier que nous lui consacrions, la gauche sait. Vincent Bolloré n’a pas d’idées, il est le mal.
Ses projets ne se discutent pas, ils se combattent.
Un exemple parmi d’autres de cette volonté de ne pas comprendre. Quand Anne Coffinier rétorque au journaliste de L’Humanité, qui l’accusait de disposer de « fiches » sur certains opposants à la liberté scolaire, que «
s’il fallait recenser tous les hommes et les femmes politiques de gauche qui scolarisent leur enfant dans le privé, ce n’est pas une fiche qu’il faudrait, mais un bottin ! », précision plutôt amusante, Lemahieu estime qu’Anne Coffinier « persifle ». Pourquoi « persifle » ?
Il faudrait plutôt se demander si c’est vrai, ou pas. C’est là le sujet et la seule question qu’un journaliste devrait se poser. S’il se la posait, il découvrirait très vite que ce n’est pas du « persiflage », mais la stricte réalité. Énormément d’élus ou de responsables de gauche évitent soigneusement à leur progéniture les joies de l’école publique version XXI
e siècle.
Les personnes soucieuses de leur carrière peuvent passer leur chemin
La raison, connue des lecteurs de Valeurs actuelles depuis longtemps, est désormais un secret de Polichinelle. Les familles désertent l’école publique parce qu’elle n’a plus d’école que le nom. Parce que le temple de Jules Ferry est devenu un moulin ouvert à tous les vents d’une société violente, déconstruite, absurde. Beaucoup de familles font ce choix. Toutes celles qui le peuvent, ou presque. Et les autres le feraient si elles en avaient les moyens, moyens que, précisément, on leur refuse.
Lors d’un de nos premiers échanges, voilà des années, Anne Coffinier m’avait fait l’aveu suivant : « Je préférerais évidemment que l’on restaure le bel édifice de l’instruction publique, mais je pense que, pour tout un tas de raisons, ce n’est pas possible. Donc plutôt que d’attendre un hypothétique sauveur, je mets tout en œuvre pour qu’un maximum d’enfants puisse échapper à un système hors de contrôle. » C’était il y a quinze ans. Le système en question, l’Éducation nationale, est moins sous contrôle que jamais tandis que les écoles libres n’ont jamais été si nombreuses ni si diverses — n’en déplaise aux journalistes de gauche qui voient des catholiques d’extrême droite partout et qui, fidèles à leurs réflexes, s’évertuent à casser ou à salir ce qu’ils ne comprennent pas.
Par chance, la patronne de Créer son école, normalienne de formation, énarque, diplomate (d’où ses fameux réseaux internationaux !), a le cuir épais. Les joyeusetés balancées sur son compte par une ancienne collaboratrice, qui ont abondamment nourri la presse ces derniers temps, ne lui font pas plaisir, mais elles sont en quelque sorte digérées. « Je subissais déjà tout ça en interne, soupire-t-elle. Maintenant, c’est public, ce n’est pas agréable, mais c’est comme ça. J’attends sereinement que la justice rétablisse la vérité. » Une justice qu’une certaine presse ne prend jamais la peine d’attendre — mais ceci aussi fait partie du « job ». Sauver l’instruction, permettre aux enfants de France de disposer encore d’une école, ne saurait être une sinécure. C’est une vocation, un sacerdoce. Les personnes soucieuses de leur carrière ou de leur confort intellectuel peuvent passer leur chemin.
Le problème est que c’est souvent le cas des responsables de droite ! De ce point de vue là les « révélations » promises par L’Humanité sont à la fois éloquentes — et contradictoires. Il y a de riches donateurs partout dans l’entourage d’Anne Coffinier, mais les écoles libres continuent de tirer le diable par la queue — cherchez l’erreur ! « La vérité est que la droite a toujours roupillé sur l’éducation, regrette Anne Coffinier. On parle à l’envi de fondamentaux, d’autorité, d’autonomie, mais on ne fait que réagir aux offensives de la gauche, mollement et avec un temps de retard. Cela ne constitue pas une vision politique. »
L’école libre qui est simplement le nouveau nom de l’école de toujours
La fondatrice de Kairos ne le dira pas, mais elle soupçonne un certain nombre de gens de droite de ne voir dans l’école privée qu’un moyen de mettre leurs propres enfants à l’abri, tout en défiscalisant tout ce qui peut l’être. Une attitude qui peut se comprendre, mais qui laisse intact le problème de l’école, de toute l’école, donc de la société de demain. Nul ne peut se contenter de créer des isolats. Anne Coffinier le demande avec une détermination intacte : pour elle, la droite doit passer à l’offensive en matière d’éducation, au lieu de subir. « Il lui faut donner une dimension sociale qui manque à son action, en se battant pour que toutes les familles qui le veulent puissent scolariser leur enfant dans l’école privée », insiste-t-elle, avant de préciser en outre que cette réforme « serait source d’énormes économies pour la nation ».
Mais la question est : qui aurait le courage de se saisir de ce sujet ? « François-Xavier Bellamy est très présent sur ces questions d’éducation, qu’il place toujours au premier rang de ses préoccupations, avance Matthieu Grimpret. Mais il est un peu empêtré dans un milieu politique où les gens sont largement déconnectés de la réalité profonde du problème. » De manière surprenante, l’auteur de Bullshit bienveillance (Magnus) imagine que le salut pourrait venir… des milieux d’affaires. « Je fonde un certain espoir dans la prise de conscience des chefs d’entreprise, explique-t-il. Par le biais du recrutement, ils sont directement confrontés à l’effondrement de l’école, non seulement pour ce qui est des savoirs, mais aussi et surtout par la question comportementale. » Et si certains patrons, conscients du caractère « ingérable » de la génération née après l’an 2000, avouent froidement « attendre les robots », d’autres ne veulent pas renoncer à la beauté de la transmission, de la formation, de la chaîne intergénérationnelle.
« L’éducation nationale demeure dominée par le gauchisme culturel, mais le rapport de force bouge, observe de son côté Joachim Le Floch-Imad. Certaines propositions conservatrices gagnent de l’audience et 20 % des enseignants en viennent à voter pour le Rassemblement national. » Les professeurs, longtemps inféodés à ces idées de gauche qui ont creusé leur tombe, pourraient-ils devenir les acteurs de leur propre sauvetage ? « L’hégémonie de la gauche s’est fracassée sur le mur de la réalité. Elle conserve toutefois une forte capacité d’influence au sein de la technostructure du ministère », tempère l’auteur de Main basse sur l’éducation nationale (les Éditions du Cerf). Le prof évolue, mais la salle des profs continue d’afficher son hostilité à toute réforme, tout projet, toute idée qui semblerait « de droite ». Cette dernière n’est pas près de reprendre pied sur ce terrain-là — pour ne rien dire du monde syndical ! « Les professeurs sont — au moins pour un temps encore — attachés à la discipline qu’ils enseignent, insiste Matthieu Grimpret. Ils veulent transmettre du savoir, or ils ont bien conscience que, sans autorité, sans exigence, leur métier n’est pas possible. C’est une question d’efficacité. »
On retrouve l’intuition d’Anne Coffinier, celle qui l’a portée vingt ans durant : tout le monde veut l’école privée, l’école libre, qui est simplement le nouveau nom de l’école de toujours. Les enfants, leurs parents, les professeurs. Surtout : tout le monde mérite cette école et seuls les amis du désastre en cours peuvent vouloir torpiller ceux qui veulent la construire ou la reconstruire. « Le mal, pour triompher, n’a besoin que de l’inaction des gens de bien », dit la très célèbre formule attribuée à Edmund Burke. Anne Coffinier l’a bien compris. Mais qui avec elle ?