PODCAST. Spécial votation du 14 juin. Duel frontal et cordial, où on s’est rendu coup pour coup. Dans le camp du oui, Roger Köppel, rédacteur en chef de la «Weltwoche», ancien conseiller national UDC. Dans le camp du non, Pierre-Yves Maillard, conseiller aux Etats socialiste vaudois et président de l’Union syndicale suisse. Extraits
Convoquer deux Alphatiere, comme on qualifie les bêtes politiques dans la Berne fédérale, c’est la certitude d’avoir un échange sur les fondamentaux, sur les valeurs et dans tous les registres: passes d’armes classiques d’arguments façon salon feutré, reproches mutuels de manque de pragmatisme, moments de forte électricité dans l’air, ironie, courtoisie et quelques uppercuts ou directs rhétoriques au passage.
Rien n’a manqué dans ce combat politique frontal et à la régulière, que le zurichois Roger Köppel, figure de proue de l’Union démocratique du centre (UDC), a accepté de disputer en français. «Oui c’est très dur, c’est un challenge, mais j’espère être à la hauteur», a ironisé d’entrée de jeu l’ancien conseiller national. Et il l’a été dans ses échanges face à un Pierre-Yves Maillard également très en verve.
Concrètement, le 14 juin prochain on votera sur l’initiative populaire de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions! (initiative pour la durabilité)», soit un plafond démographique: «La population résidante permanente de la Suisse ne doit pas dépasser 10 millions de personnes avant l’année 2050…» Le Conseil fédéral devra veiller au non-dépassement de ce seuil. Parmi les mesures de dernier recours, la dénonciation de l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne.
«La barque est-elle pleine, Messieurs Köppel et Maillard?»
Rappelons que fin 2024, le seuil des 9 millions était dépassé et qu’officiellement entre 2013 et 2022, 66 000 personnes supplémentaires, par année, se sont établies en Suisse. En 2025, l’immigration nette dans la population résidante permanente étrangère s’est établie à 74 675 personnes.
Face à ces chiffres et au micro de Sous la Coupole, une première question s’impose: la barque est-elle pleine? Expression souvent utilisée pour évoquer les limites de la capacité d’accueil migratoire dans notre pays.
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«Non» catégorique de Pierre-Yves Maillard: «C’est clair qu’intuitivement, ce message parle. On ne peut pas avoir une croissance sans limites. Ça parle à beaucoup de gens de beaucoup de milieux.» Mais pour le leader syndical, «on est surtout dans un monde qui, déjà, est en train de changer puisque plus de la moitié des pays du globe connaissent aujourd’hui une réduction de leur population… La Suisse ne connaîtra pas toujours une croissance de sa population.»
Il tranche: «Je pense que c’est idiot, c’est contre-productif de provoquer nous-mêmes une accélération d’un processus qui aura lieu à moyenne échéance. En ce moment, c’est le pire des moments pour le faire, parce qu’on a justement une forte proportion de gens qui arrivent à la retraite.»
Roger Köppel en adepte du Candide de Voltaire
Parole à la défense de l’initiative. Roger Köppel: «Oui, bien sûr. On doit trouver des limites.» Evoquant le Candide de Voltaire, il fait sienne l’expression «on doit cultiver notre jardin», et poursuit: «Comme personne qui a étudié en Allemagne, aussi aux Etats-Unis un peu, qui a travaillé en Allemagne [il a dirigé la rédaction du quotidien conservateur Die Welt, ndlr], je suis un Suisse typique ouvert au monde. Mais on doit préserver la Suisse.» Un discours aux tonalités écologiques, teinté d’une sobriété économique peu commune à l’UDC. Une des craintes évoquées par Roger Köppel dans le sillage d’une migration «pas contrôlée»: «Vous voulez avoir un New York à Burgdorf? Vous voulez avoir en Suisse romande seulement des skyscrapers (gratte-ciel) comme à Singapour? Nous avons une responsabilité pour le futur. Et maintenant, on doit faire quelque chose.»
Il en profite pour tacler la gauche, citant un président iconique du PS de 1975 à 1990: «J’ai parlé (à l’époque) avec Helmut Hubacher, un socialiste pour qui j’avais beaucoup de respect. Il me disait que c’était une grande erreur de la gauche, cette négligence de la question de la migration. Et moi, je trouve que spécialement les syndicats [devraient] aider l’UDC à limiter cette immigration qui… n’est bonne ni pour nos ouvriers, ni pour l’économie. C’est trop.»
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Pour le syndicaliste Maillard le vrai agenda de l’UDC est ailleurs: «Il n’y a pas de volonté de l’UDC de freiner l’immigration. Ce n’est pas vrai… Par contre, ce qu’ils veulent, c’est qu’on contrôle moins les salaires. Donc, on renforcera encore l’incitatif des patrons à engager du personnel de l’étranger.» Plus généralement, «ils veulent qu’on recrute des gens qui n’ont pas de droits, qui sont précaires et donc il y aura plus de pression sur les salaires…»
Un échange politique d’une rare intensité
«J’ai une grande admiration pour cette rhétorique spectaculaire de M. Maillard et la diabolisation de l’UDC…» ironise Roger Köppel, qui complète «On voit maintenant que la plupart des gens qui viennent en Suisse, ce n’est pas l’immigration dans l’économie. C’est une immigration qui est un grand danger pour la préservation de notre Etat social.»
On le voit: des constats et des visions diamétralement opposés. Des désaccords également sur d’autres domaines, dont le logement, ainsi que des accusations mutuelles de faire de l’idéologie, de manquer de pragmatisme, de se perdre dans des contradictions et d’alimenter des «mythes». Les gestes, les traits des visages, les soupirs et autres réactions vives ont ajouté de l’emphase et de la tension à cet échange. Dans les règles de l’art. En toute courtoisie. Entre Alphatiere. Bonne écoute!
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