Marguerite Stern : « Nommer le réel m’a fait changer de camp »

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Valeurs actuelles. À qui s’adresse cet ouvrage ?
Marguerite Stern. Ce livre, je l’ai d’abord écrit pour moi. J’avais besoin de retracer cette transition politique, de démêler ma pensée jusqu’au bout, d’aller au clair avec mes idées, mais aussi avec mes doutes. L’écriture a été, pour moi, un travail d’éclaircissement mental.

Puis je l’ai écrit en pensant particulièrement à des gens de droite. J’aimerais qu’ils comprennent quel est le paradigme d’une personne de gauche, comment on y entre, pourquoi on s’y installe, pourquoi il est si difficile d’en sortir et peut-être aussi pourquoi, aujourd’hui, certaines femmes y restent longtemps.

J’ai également tenté, peut-être vainement, de m’adresser aux gens de gauche. Leur faire comprendre pourquoi je suis passée à droite. On me résume facilement par des étiquettes infamantes : « facho », « raciste », « folle ». Or la réalité est plus complexe. Il y a une logique, un cheminement. Et je sens qu’il existe aujourd’hui un public de personnes qui doutent. Je reçois de nombreux messages qui vont dans ce sens, y compris de féministes. Il y a un mouvement de droitisation massif dans la société française et je pense qu’il pèsera électoralement.

Il y a un mouvement de droitisation massif dans la société française et je pense qu’il pèsera électoralement.

À ceux qui se disent : « Je commence à avoir des pensées inacceptables », j’ai envie de répondre qu’il n’y a pas de pensée inacceptable. Faites votre chemin. Autorisez-vous toutes les questions. Décomplexez-vous.

Quand on lit votre parcours, on se dit que vous êtes allée très loin. Vous avez été Femen, fait de la prison en Tunisie, aidé des migrants dans la jungle de Calais et dans des foyers. Comment s’est opérée votre transition politique ? Était-ce un long cheminement ou une rupture brutale ?
C’est une question si vaste que j’en ai fait un livre. Il faut d’abord préciser que mon passage à droite s’est fait par adhésion pleine et entière. Je ne veux pas qu’on pense que j’ai basculé parce que j’aurais été harcelée par la gauche et que je me serais réfugiée dans le camp qui voulait bien m’accueillir.

Comment cela est-il arrivé ? Dans un premier temps, grâce à Dora Moutot, avec qui j’ai coécrit Transmania (Magnus, 2024), je me suis autorisée à parler à tout le monde, quel que soit le camp politique. J’ai donc commencé à consulter des contenus de droite, chose que je n’avais jamais osé faire auparavant.

Je me suis alors rendu compte que les arguments développés par la droite sur la question de l’immigration étaient comparables à ceux que j’avais moi-même élaborés contre l’idéologie transgenre. Dans ces deux systèmes de pensée, on retrouve un refus des limites, des frontières, de la matérialité, une volonté de déconstruire sans fin, ainsi qu’un culte des minorités au détriment du bien commun. Tout cela a fait système dans mon esprit et je suis devenue conservatrice.

Mais c’est plus complexe encore. Si je raconte mon enfance, mon adolescence, tout ce qui précède, c’est parce qu’il existait un terrain préexistant, des dispositions sur lesquelles ce basculement a pu s’appuyer.

Vous expliquez que vous avez commencé à consulter des contenus de droite très tardivement. Était-ce quelque chose que vous vous interdisiez lorsque vous étiez de gauche ?
Oui. En réalité, je ne m’étais jamais réellement intéressée à ce qu’est la droite. Lorsque j’étais chez les Femen, nous menions des actions contre le FN puis le RN. Pourtant, je le confesse, je n’avais jamais lu un seul de leurs programmes.

À gauche, il existe un mantra : « On ne discute pas avec l’extrême droite. » Et si l’on ne discute pas, on n’écoute pas non plus. À droite, au contraire, il y a davantage cette culture qui consiste à écouter l’adversaire pour le comprendre et mieux le contredire.

En devenant de droite, puis en écrivant ce livre, vous avez relu votre passé. Certaines choses vous ont-elles frappée ?
Oui, et cela a été violent. Pour certaines réalités, comme le harcèlement de rue dans certains quartiers, je voyais bien ce qui se passait, même si je ne le traduisais pas immédiatement en termes politiques. Je raconte d’ailleurs que je regardais déjà Zemmour à l’époque de On n’est pas couchés, en me disant : « C’est la seule personne qui décrit ce que je vis. » Et aussitôt après, je me persuadais qu’il était incorrect de penser cela.

Lorsque j’ai réellement pris la mesure de certaines violences, pas seulement les violences criminelles mais aussi ce que j’appelle la violence civilisationnelle, j’ai eu l’impression que tout me revenait comme un boomerang.

Lorsque j’ai réellement pris la mesure de certaines violences, pas seulement les violences criminelles mais aussi ce que j’appelle la violence civilisationnelle, j’ai eu l’impression que tout me revenait comme un boomerang. Comme si toutes les émotions que je m’étais interdites, par bien-pensance ou par dissociation, revenaient d’un seul coup, brutes, non digérées.

Quand on n’a pas fait ce processus de manière progressive, les émotions ne viennent pas en flux, elles arrivent en bloc. Et c’est une claque.

Vous parlez justement d’une longue période de dissociation.
Face à la violence, le psychisme a plusieurs réponses possibles : le combat, la fuite ou la sidération. Le combat, pour moi, est une stratégie que l’on retrouve davantage à droite. On nomme, on s’oppose, on frappe politiquement. La fuite est également très présente : partir, s’expatrier, déménager, se mettre à l’écart. Et puis il y a la sidération, cette forme d’inhibition où l’on se fige, où l’on continue à s’exposer à des situations violentes sans les traiter, parce que le psychisme cherche avant tout à survivre. J’ai longtemps été dans cette sidération et cette dissociation. Nommer le réel m’a fait changer de camp.

Vous revenez sur votre expérience dans des cercles féministes et vous affirmez que ces milieux confondent souvent militantisme et thérapie. Pourquoi ?
Le féminisme a beaucoup évolué. À l’époque de Femen, il n’y avait pas cette ambiance de groupes de parole autour du trauma ou de misandrie permanente. C’était parfois conflictuel, mais globalement sain.

Le militantisme n’est pas un cabinet thérapeutique. Il peut même aggraver les choses par contagion émotionnelle, surenchère, haine.

Plus tard, à l’époque des collages contre les féminicides, lorsque j’ai de nouveau fréquenté des milieux queer et des cercles féministes plus récents, j’ai vu autre chose. Des femmes détruites, et je l’ai été moi aussi. Je pense qu’une partie du problème tient à l’absence d’un accès réel à des soins psychiques adaptés. Beaucoup cherchent alors une forme de guérison dans le militantisme. Mais le militantisme n’est pas un cabinet thérapeutique. Il peut même aggraver les choses par contagion émotionnelle, surenchère, haine.

Je vais le dire frontalement : si l’on voulait réellement réduire certaines violences politiques, notamment à l’extrême gauche, il faudrait investir massivement dans la psychiatrie et la prise en charge du psychotraumatisme. Je le dis avec une pointe d’ironie, mais je le pense sincèrement.

Vous avez travaillé dans un foyer pour mineurs non accompagnés à Marseille et aidé des migrants dans la jungle de Calais. Est-il difficile de défendre une politique anti-immigration après une telle expérience ?
Non. Humainement, j’éprouve de la tendresse pour certains de ces mineurs que j’ai côtoyés. Je revois encore leurs visages. Il y a des jeunes que j’ai aimés, qui m’ont appris des choses. Les rapports humains étaient parfois plus simples avec eux, paradoxalement, qu’avec d’autres Français de ma génération.

Mais cette expérience ne change rien à ma conclusion : ils n’ont rien à faire ici. Et je veux que l’on sorte de ce réflexe qui consiste à penser que toute la droite hait ces personnes. Cela n’a rien à voir. On peut aimer des individus et refuser une politique.

Je pense que beaucoup ne sont pas heureux ici. L’écart culturel est trop important, trop enraciné. On ne peut pas accueillir en si grande quantité. En Afghanistan comme au Maghreb, la haine antifrançaise est très forte, profondément installée, difficile à déconstruire. Il existe aussi des rapports à la violence et à l’autorité qui ne sont pas les nôtres. Et parfois, nos dispositifs sociaux sont impuissants face à des trajectoires marquées par la guerre. C’est difficile à dire, mais je préfère être claire.

Les rives contraires, de Marguerite Stern, Magnus, 272 pages, 22 €.

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