« L’homme de gauche a une haute opinion de sa qualité », estime Jean-François Chemain

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Valeurs actuelles. « L’homme de gauche est originellement un clerc », écrivez-vous. Que voulez-vous dire ? Qu’est-ce qu’un clerc ?
Jean-François Chemain. Un clerc, au sens propre, c’est un religieux, un membre du clergé. Pendant tout le Moyen Âge, l’Église ayant le monopole de l’enseignement, seuls les clercs faisaient des études et le terme est devenu synonyme d’intellectuel. Sous l’Ancien Régime, le clergé constituait le premier ordre de la société, en termes de prestige. Un ordre privilégié, en outre souvent associé au pouvoir politique, comme conseiller des rois, voire ministres. Le terme s’est ensuite élargi à toutes les professions “de robe” (vestige de la soutane), composées de gens ayant fait des études et exerçant de ce fait, comme les prêtres, un magistère intellectuel et moral : universitaires, magistrats et avocats, hauts fonctionnaires…

Des gens à la charnière du politique et du religieux, occupant une position “surplombante” par rapport aux deux autres ordres (noblesse et tiers état). Or, on constate que la Révolution française, période où est apparue la notion de “gauche” (septembre 1789) a été le fait de clercs. Des religieux stricto sensu (Sieyès, Talleyrand, Fouché, Grégoire… ), mais aussi et surtout de clercs au sens large (avocats, juges, journalistes… ). Avec toujours une obsession religieuse : assujettir l’Église catholique à l’État, tout en rendant le peuple plus vertueux.

Quel regard ce clerc porte-t-il sur l’homme, sur les hommes, sur le peuple ?
​Ce clerc, dans la ligne du clergé dont il est l’héritier, croit qu’il a pour missions éminentes d’éduquer le peuple, de le rééduquer s’il s’écarte du droit chemin (tel que lui le définit) et de le punir s’il persiste. Sous la Révolution, cela est allé jusqu’au massacre de gens réputés “irrécupérables”.

Il ne s’agit donc en aucun cas, pour le clerc, d’être à l’écoute du peuple, il faut même s’en protéger (d’où le choix de la démocratie représentative où lui, le clerc, prendra les “bonnes décisions” que le peuple est trop fruste pour prendre lui-même). Benjamin Constant dira que le peuple a « la main trop lourde ». Déjà la peur du “populisme”… Ajoutons-y une conception théorique du peuple. Momoro, président du club des Cordeliers, a eu cette phrase éloquente : « Que nous importent les hommes à nous qui ne voulons connaître que les principes ! »

L’homme de gauche, en bon clerc, ne veut connaître que deux types d’adversaires : le pécheur et l’hérétique.​

Quel regard porte-t-il en particulier sur les hommes qui ne pensent pas comme lui ?
​L’homme de gauche, en bon clerc, ne veut connaître que deux types d’adversaires : le pécheur et l’hérétique. Il est persuadé d’être seul détenteur du Vrai et du Bien, et ne veut voir face à lui que des gens qui se trompent. C’est pourquoi il est volontiers pédagogue (ce n’est pas pour rien que l’Éducation nationale est de gauche) et répressif. Ce qu’il supporte le moins, ce sont les clercs qui ne sont pas de gauche – ceux que visait Julien Benda dans son livre la Trahison des clercs (Grasset). À ses yeux, ils sont des hérétiques qui doivent être mis hors d’état de nuire, réduits au silence, invisibilisés, exclus de toute tribune officielle.

​J’ajouterai, pour élargir la perspective dans le temps et l’espace, que le clerc est la forme occidentale de la « première fonction » des sociétés indo-européennes, telle que l’a définie Georges Dumézil. Son pendant hindou est le brahmane, qui inclut une notion de pureté lui interdisant tout contact physique avec certains inférieurs, notamment les intouchables. Il y a dans les dégoûts et répulsions de l’homme de gauche face à ses adversaires quelque chose de cet ordre. Il ne va pas débattre, il va se contenter de dire que vous êtes “ignoble”, “répugnant” et “nauséabond”. Pour désigner cette impureté à laquelle lui, le pur, est en permanence confronté, il a inventé des mots-valises tels “facho”, “extrême droite”. Dans ces derniers, il entasse tous ceux qui ne pensent pas comme lui, ou simplement ne sont pas comme lui (des intellectuels à statut) dont l’appartenance à ces catégories se présume.

Pourriez-vous nous donner le profil type de l’homme de gauche aujourd’hui, les traits saillants de sa pensée et de son agir ?
​L’homme de gauche appartient massivement à des professions conférant la qualité de “clerc”, qui se caractérise d’une part par le prestige de l’“intellectuel”, d’autre part par un statut privilégié permettant de vivre de l’argent public. On va y retrouver l’enseignement, la presse, la culture, les associations, la magistrature et bien sûr le monde politique (j’inclus dans la gauche cette partie de la “droite” qui fait alliance avec elle pour “faire barrage” au “populisme”). Tout ce monde est soit fonctionnaire, soit largement subventionné. L’homme de gauche a une haute opinion, individuelle et collective, de sa qualité, c’est pourquoi il l’affirme à tout bout de champ, par des pétitions sur des sujets moralisants, où chacun fait suivre son nom de son titre, montrant par-là qu’il “en est”. Ces pétitions montrent que l’homme de gauche n’a aucune idée personnelle, mais simplement les idées qu’il faut afficher pour montrer qu’on est de gauche, donc quelqu’un d’intelligent et fréquentable. Ce que Philippe Muray appelait les « mutins de Panurge » … qui se muent rapidement en “matons de Panurge”.

​L’homme de gauche a la prétention, par la perpétuelle revendication de son statut “officiel”, de faire autorité, d’incarner l’autorité. Il n’a que dérision pour les opinions de ceux qui ne partagent pas ce statut, et quant à ceux qui le partagent, il fait tout pour les en faire exclure ( cf. la chasse aux sorcières dans les universités contre les professeurs réputés d’“extrême droite” parce qu’ils ne sont pas de gauche). Il y a, dans l’ADN clérical de l’homme de gauche, le dogmatisme avec ses corollaires, le procès en hérésie et l’inquisition. Voyez comme les journaux de droite sont privés de subventions et même – par le lobbying d’associations de gauche – de publicités…

Chesterton voyait dans le socialisme « des idées chrétiennes devenues folles » ; pouvez-vous nous préciser quelles sont ces idées, ces hérésies ?
​La gauche est un musée d’hérésies et plus largement de postures que l’Église catholique a combattues depuis ses origines. Leur point commun est de faire passer la frontière entre le Bien et le Mal entre certains hommes et les autres, là où, depuis saint Augustin, l’Église enseigne que nous sommes tous pécheurs et que le pire péché est peut-être de se croire meilleur que les autres. On retrouve dans la pensée de gauche le pharisien (mot qui signifie “séparé”), le pélagien (qui pensait que l’homme peut faire son salut par lui-même), le manichéen et son avatar, le cathare (dont les chefs se prétendaient les “parfaits”), le puritain (qui se croit prédestiné). La gauche passe son temps à définir des dichotomies gentils/méchants : gauche/droite, ouvrier/ patron, femme/homme, immigré/français, cycliste/ automobiliste, locataire/propriétaire… À l’infini. Et c’est une présomption irréfragable qu’on soit tout bon, ou tout mauvais, en fonction de la catégorie à laquelle on appartient.

​Il en résulte deux conséquences. Tout d’abord, la gauche prétend pouvoir faire le paradis sur terre, ici et maintenant. Il faut et il suffi t pour cela de démasquer, dénoncer et éliminer le Mal, qui ne se nicherait pas en chacun de nous, mais se concentrerait dans certaines personnes qui auraient choisi de le faire. Si le troupeau est gris, ce n’est pas parce que les moutons sont gris, mais parce que parmi une majorité de blancs moutons se cachent des loups tout noirs. Éliminons-les et le troupeau deviendra tout blanc, ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être.

Cette conception est lourde de grands massacres, tranquillement assumés, tant ils sont nécessaires pour faire advenir, enfin, une société plus juste. Les massacres de la Révolution française, ceux du communisme sont sans cesse euphémisés, jusqu’à récemment un élu et un journal communistes parlant de « falsification de l’histoire » quand un maire veut ériger un monument à la mémoire des victimes du communisme. Ensuite, l’homme de gauche voit dans l’Église catholique le principal obstacle à l’avènement de ce monde meilleur pour lequel il lutte. Celle-ci prêche en effet de manière constante que ce monde, peuplé d’hommes pécheurs, ne peut être qu’une vallée de larmes, dont seule la Jérusalem céleste nous consolera dans l’Au-Delà, à la mesure de ce que nous aurons souffert ici-bas.

Il ne reste à l’État qu’à lutter contre nos “haines” ou “phobies” par la pédagogie et la sanction.

Vous dites que ce n’est pas l’Église qui est à la remorque de la gauche, mais la gauche qui a repris, en les sécularisant, en les tordant également, les fondements de la morale évangélique ; au final, l’État s’est fourvoyé et, ce faisant, il a phagocyté l’Église, la laissant comme une coquille vide. Comment se sort-on de cette confusion fondamentale ?
​Les trois missions fondamentales de l’Église – les tria munera – sont enseigner, gouverner, sanctifier. Pendant des siècles, celle-ci a donc eu le monopole de l’enseignement, qui a été remis en cause sous la Révolution, et on met aujourd’hui de plus en plus de limites à ce qui lui reste de liberté en ce domaine. De même, elle a, jusqu’à la Révolution, été associée au pouvoir politique, des religieux étant, comme je l’ai dit, conseillers des rois, ministres, parfois principal ministre, comme Richelieu. Tout cela est fini.

Reste la mission de sanctification, dont l’État s’est emparé, en en faisant même le cœur de ce qu’il est encore capable de faire, tant il est devenu impuissant dans tous les autres domaines. Il ne lui reste, par la pédagogie et la sanction, qu’à lutter contre nos “haines” ou “phobies”. Est ainsi qualifiée toute opinion contraire à des postures qui prétendent à l’amour, rebaptisé de divers noms (“inclusion”, “tolérance”, “vivre-ensemble”, “citoyenneté”), sans plus aucun souci de la vérité. Dans le même temps, cette vieille concurrente qu’est pour lui l’Église est ravalée par l’État au rang de conservatoire des derniers péchés de notre temps, “masculinisme”, “homophobie”, “abus” (sexuels ou autres) et j’en passe.

Vous écrivez : « L’esprit de gauche est un aspect du péché originel. » Qu’entendez-vous par là ?
​Dieu a demandé à Adam et Ève de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. La gauche, par son obsession en permanence transgressive par rapport à la loi naturelle, et moralisante, m’en paraît un parfait exemple. Sans vouloir tomber dans son travers, qui consiste à voir le diable dans tout ce qui n’est pas elle, je m’amuse de noter qu’elle est historiquement apparue en divisant (ce qui est le sens étymologique de “diable”), qu’elle se fonde sur de prétendues “lumières” (et comment ne pas songer à Lucifer, “celui qui apporte la lumière” ?) et passe son temps à accuser les autres (Satan signifie “l’accusateur”). Mais bon, “à droite”, on n’est pas comme ça.

Si on ne peut se débarrasser de la gauche (comme elle rêve de se débarrasser de nous), que faire malgré tout pour desserrer son étreinte : le héros, le saint, le pardon ?
​Effectivement, ma conclusion est un peu pessimiste : si la gauche rêve de se débarrasser de nous par tous les moyens, nous n’en avons, pour ce qui la concerne, pas la prétention, tant elle incarne, outre une pente de notre civilisation – la prétention des clercs à diriger le peuple – une tentation bien humaine de se croire meilleur que les autres. J’oppose à sa grégarité deux modèles individuels. Tout d’abord, le héros, qui, tel le colonel Beltrame, est prêt à donner sa vie, sans se prétendre d’une essence supérieure. Et si tout le monde n’a pas vocation à aller jusque-là, un professeur qui tient jour après jour sa classe de Zep dans le secret d’entre les murs m’impressionne plus qu’un syndicaliste qui fait des discours en salle des profs.

Ensuite, le saint, prêt lui aussi à aller jusqu’au martyre pour sa foi, pour l’amour de Dieu et de son prochain. Là encore, pas de discours, pas de postures, pas de leçons. Les deux convergent dans la figure du chevalier. Pensez au film Excalibur, tiré de la légende arthurienne. Le royaume est ruiné par le péché : invasion, famine, épidémies. Le roi envoie ses chevaliers à la quête du Graal, dans une recherche personnelle de courage et de vertu. Et lorsque l’un d’eux, à la fin, le trouve, alors le royaume refleurit.

Notre amie la gauche, deux siècles de cléricature, de Jean-François Chemain, Via Romana, 128 pages, 15 €.

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