Del Valle : Effacement civilisationnel » de l’Europe : le diagnostic accablant de l’Administration Trump

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Le 4 décembre dernier, la Maison-Blanche a rendu public un document qui résume la Stratégie de sécurité nationale (SSN), dont l’objectif est de s’« assurer que les États-Unis restent la plus grande nation de l’histoire de l’humanité, et la maison de la liberté sur Terre », selon l’introduction du très hyperbolique président américain. Quant à la Vieille Europe, elle est décrite comme une ère en voie de déclassement, de dérive liberticide, de submersion migratoire, de dénatalité et d’autodestruction identitaire…

Ce nouveau document stratégique (30 pages) de l’administration Trump rend tout d’abord compte de la mutation géocivilisationnaliste de l’Amérique nationaliste, cohérente avec le slogan électoral « Amérique d’abord » du président américain. Concrètement, Washington prône une doctrine Monroe élargie aux termes d’un « corollaire Trump » qui vise à « restaurer la suprématie américaine » en Amérique latine.
La présence militaire américaine dans le monde doit être « réajustée » ; de nouvelles alliances doivent être renforcées ou créées dans l’Indo-Pacifique pour contrer la Chine ; la Vieille Europe de l’Ouest, auto-oblitérée par son complexe identitaire et son choix d’une immigration prioritairement islamique, est présentée comme en risque d’effacement civilisationnel, et la Russie comme un faux ennemi avec qui il est nécessaire de faire un vaste deal de non-agression, ce qui impose aux Ukrainiens d’accepter un compromis que l’Europe, militairement assistée par l’Oncle Sam, est ingrate de s’obstiner à refuser.

L’autodestruction de l’Europe de l’Ouest, un élément problématique à long terme pour l’empire américain ?

La partie consacrée à l’Europe, intitulée « promouvoir la grandeur européenne », est impitoyable envers l’Establishment européiste officiel, mais fort encourageante pour les forces conservatrices-identitaires et populistes, au point de susciter de vives réactions de plusieurs dirigeants ouest-européens qui y ont vu une « ingérence », notamment le chancelier allemand Friedrich Merz.
Le diagnostic économico-identitaire est sans appel : l’Europe est non seulement passée de 25 % du PIB mondial en 1990 à 14 % en 2025, mais le « problème bien plus grave encore » est le risque de « disparition civilisationnelle ». Une thèse qui fait écho, trente ans plus tard, à celle de Samuel Huntington et de son Choc des civilisations, et qui conforte les forces national-populistes européennes : de l’AfD allemande aux partis portugais et espagnols Chega et Vox, sans oublier le parti Reform UK de Nigel Farage en Grande-Bretagne, ou encore Giorgia Meloni en Italie et Viktor Orbán en Hongrie, et tant d’autres qui ont le vent en poupe.

De quoi horrifier les capitales ouest-européennes les plus hostiles à ces forces, tout cela quelques jours seulement après le scandale médiatique de la crèche de Noël représentant des Jésus, Marie et Joseph « islamisés » et dépeints sans visages. On se rappelle du European Calendar, en 2010, qui célébrait toutes les religions du monde présentes en Europe, sauf la catholique… ou encore le refus, en 2005, d’insérer dans le « projet de Constitution européenne » les racines chrétiennes de l’Europe.
À l’inverse, le texte stratégique américain vante une « république souveraine où le gouvernement garantit les droits naturels des citoyens donnés par Dieu », ceci dans la plus pure tradition évangélique WASP états-unienne.

Le document stratégique américain pointe ainsi « les activités de l’UE et d’autres organisations transnationales » accusées de « porter atteinte à la liberté politique et à la souveraineté » des États. Dans la droite ligne du fameux discours de J. D. Vance à Munich, en 2024, sur l’auto-reniement de l’UE face à ses « vrais ennemis, internes — idéologico-progressiste et migratoire, bien plus mortels que les menaces russe ou chinoise », le document dénonce « les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des tensions (…), la censure de la liberté d’expression ; la répression de l’opposition politique ; la chute vertigineuse de la natalité, ou encore la perte des identités nationales et de la confiance en soi ».
Le texte voit en revanche dans « l’influence croissante des partis patriotiques européens un motif de grand optimisme ».
Il y a tout de même urgence à une alternance en Europe, précise-t-il, car « à long terme, il est plus que plausible que d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviennent majoritairement non européens », s’alarme le rapport.
Le document se termine sur un constat accablant : « si les tendances actuelles se poursuivent, le continent européen sera méconnaissable d’ici 20 ans, voire moins ».

L’équilibre des pouvoirs entre l’Europe et la Russie

Le texte de la SSN souligne ce paradoxe apparent selon lequel « les alliés européens bénéficient d’un avantage considérable en matière de puissance militaire sur la Russie dans presque tous les domaines, à l’exception des armes nucléaires, mais malgré cette supériorité objective, de nombreux Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle », tout en persistant à être incapables d’assurer leur propre sécurité de manière indépendante.
Allusion à peine voilée au fait que l’Europe aurait les moyens, mais serait frappée d’« impuissance volontaire ». Or, les États-Unis ne veulent plus payer le coût d’une Europe stratégiquement et militairement assistée.

Concernant la guerre en Ukraine, le texte prône une négociation en vue d’une « cessation rapide des hostilités » afin de « stabiliser les économies européennes, d’empêcher toute escalade ou extension involontaire du conflit, [et] de permettre la reconstruction de l’Ukraine d’après-guerre afin d’assurer sa survie en tant qu’État viable ».
Aux antipodes de l’UE et de Londres, qui font mine de vouloir toujours la défaite de l’armée russe alors qu’ils n’en ont ni les moyens ni la réelle intention, les États-Unis affichent le but de « rétablir la stabilité stratégique avec la Russie », ce qui implique un compromis et non pas une victoire de l’Ukraine — à l’opposé des vœux pieux de la « coalition des volontaires » du trio Macron-Starmer-Merz, prêt à sacrifier jusqu’aux derniers Ukrainiens pour contenir la Russie.

Les gouvernements européens sont ici directement accusés d’être « minoritaires, impopulaires et instables », « bafouant la démocratie et la liberté d’expression, sous prétexte de menace ou d’ingérences russo-chinoises, et réprimant ainsi l’opposition ».
Le texte dénonce sans ménagement « les gouvernements atlantistes d’Europe qui nient l’aspiration d’une grande majorité d’Européens à la paix ».
« L’époque où les États-Unis portaient l’ordre mondial sur leurs épaules, tels Atlas, est révolue », assène le document.

D’où la réitération adressée à l’Europe d’une « augmentation de 2 à 5 % des budgets militaires des pays européens et d’un partage plus équitable des responsabilités », Washington ne voulant plus demeurer le « garant ultime de la sécurité européenne », au détriment de ses propres finances publiques.

Multipolariste à sa façon, en tout cas bien moins favorable au globalisme unilatéraliste de l’OIL (Ordre international libéral) que la Vieille Europe, Trump fait confirmer dans ce document la fin de « l’expansion de l’OTAN », le « début d’une nouvelle ère », et entérine donc, par le deal envisagé avec la Russie et le renouvellement de la doctrine Monroe, un Nouvel Ordre post-occidental — titre et thème de notre dernier livre — fait de partages de zones et sphères d’influence, de realpolitik, de démoralisation et de déglobalisation de l’Occident, appelé à se recentrer sur ses socles géocivilisationnels.

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