Béla Hamvas, le Dionysos hongrois

 

Par Yann P. Caspar.

« Quand le vin sortira des sources et des puits, quand il tombera des nuages et quand les lacs et les mers se changeront en vin, l’histoire du monde aura pris fin. » A l’été 1945, dans une Hongrie exsangue et meurtrie par la guerre, le philosophe et bibliothécaire hongrois Béla Hamvas (1897-1968), en vacances dans le sud du Balaton, rédige d’une traite La philosophie du vin1.

Forcé par trois fois à prendre part aux combats, Hamvas use de tous les ressorts pour s’évader et se consacrer à ce qu’il pense être réellement dénué de caractère futile et contingent : la lecture et la traduction des oeuvres de Lao-Tse, Confucius et Héraclite. Auteur pouvant être classé parmi les traditionalistes après son Scientia Sacra (1943-1944), il adresse sa Philosophie du vin aux athées adeptes de la vie abstraite, aux piétistes et aux puritains, et aux scientistes convaincus. S’il est certes une charge sérieuse et sincère contre le matérialisme, ce texte se veut avant tout comme une tape sur la tête des êtres sans saveurs, une invitation au réveil de tous ceux voyant la vie comme un enchaînement de fonctions physiques à remplir et non comme exaltation corporelle permanente.

Il y est évidemment très peu question d’ivresse prononcée et, encore moins, de débauche. Ce livre est bien au contraire un éloge de la juste mesure et du contrôle de soi ; il condamne les buveurs de bière et de pálinka, accusés de mener une vie lourde et saccadée. Le vin y est synonyme de Dieu, d’un Dieu accessible à tous en ce qu’il laisse tomber son voile de complexité une fois absorbée. Hamvas déroule avec méthode une métaphysique des sens, faisant de celui qui passe par la bouche le sens originel et suprême. Les yeux et les oreilles sont le lot des athées, des individus sans chairs expliquant toute chose par une logique matérielle. L’odorat est déjà ce commencement de compréhension concrète du monde que le génie buccal vient parachever. La bouche est ce que l’enfant utilise pour connaître ce qui l’entoure, elle est le lieu d’où sort la parole, où on donne et reçoit un baiser, le lieu par lequel entrent la nourriture et le vin — donc Dieu.

Sans doute pour symboliquement mettre un terme à cette guerre exténuante, Hamvas célèbre la vie sensuelle. Le vin est l’élément qui vient se hisser au sommet de sa topographie des sens. Il lui donne, au même titre que le baiser, le caractère de nourriture absolue ; de celle qui vient abreuver l’âme, alors que la parole et les mets ne peuvent que combler des besoins respectivement spirituels et matériels. À la manière des femmes et des pierres rares, le vin est ce summum de préciosité, ce « masque hiératique » cachant ce qui nous dépasse tous par sa foisonnante diversité. Sachant, comme tout homme sérieux, distinguer l’Amour du désir sexuel, la délectation d’une obligation nutritionnelle, la danse des mouvements incontrôlés et pulsionnels, Hamvas clame haut et fort, à longueur de pages, que les athées sont incapables d’aimer. Il leur propose le vin comme seul chemin de délivrance. Il en fait un médicament, un élixir de pureté capable de soigner tous les maux. Sa vertu curative est infinie.

Pédagogue généreux, Hamvas livre un véritable manuel de bon usage du vin. S’appuyant sur une minutieuse cartographie des vins hongrois, il révèle les secrets des plus fameux vins hongrois. En quoi ces derniers sont-ils d’une diversité insoupçonnée ? Pourquoi les amoureux doivent-ils préférer les vins de Szekszárd à ceux de Badacsony et Szentgyörgyhegy qui sont les vins de la création artistique ? Qu’amènent donc les êtres désespérés à se précipiter sur des cépages issus de terres sablonneuses ? D’où provient l’élégance du rouge de Villány ? Pourquoi le Gyökérkeserű de Tihany, accompagné d’un simple sandre au beurre et d’une salade de tomates, fait très vite passer au second plan n’importe quel tableau du Louvre ? Boire en maîtrisant les réponses à ces questions, c’est enfin se détourner des journaux pour se gaver de grands poètes, nous dit Hamvas.

Il faut en boire partout et à toute heure, le doser parfois au compte-goutte, comprendre qu’il y a autant de vins que de femmes — en réalité, comprendre que la femme et le vin, c’est identique, voilà le secret de toute chose —, savoir reconnaître que le vrai maître, c’est Lui. Qu’il mérite en toute occasion qu’on lui donne le plus beau plat et la plus belle danse. Qu’il est tout-puissant et à la fois délicat, qu’il supporte et demande des chants héroïques à Eger, mais n’accepte que de petites mélodies romantiques à Füred. Alors que le Dieu Juge manipule aisément les plus vulnérables et que le Dieu amour laisse facilement place à la mièvrerie du grand-n’importe-quoi, Hamvas nous indique avec sérieux et jubilation que le Très-Haut est sous nos yeux, qu’il faut se tourner vers la géographie lorsque l’histoire ravage tout ; il laisse entrevoir que les Hongrois sont ce peuple très peu enclin au sérieux et à la verticalité du religieux, que Dieu n’est bon que s’il peut être croqué. Amen ! Santé !


1 Béla Hamvas, La philosophie du vin, trad. du hongrois par Gábor Kardos, Edito Mediterranica, 1999

 

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Un commentaire

  1. Posté par Vautrin le

    Ebrius : celui qui, par la vertu du lait de la vigne, est au contact des Dieux. “Mais se touchant le crâne, en criant “j’ai trouvé”, la bande au Professeur Nimbus est arrivée, qui s’est mise à frapper les cieux d’alignement, chasser les Dieux du firmament (Brassens)”. Aujourd’hui çà et là, les gens boivent encore, mais nous rencontrons bien davantage de tristes ivrognes gavés de “Kro” que ces Seigneurs de la Cuite célébrés par Antoine Blondin. Signe des temps, les gens boivent pour oublier que leur monde est pourri et qu’ils sont devenus si minables qu’il leur faut l’alcool à haute dose pour avoir l’illusion qu’ils sont encore des hommes. Rares sont encore les Sages qui gravement font des libations avec la coupo sancto du Félibrige pour écouter l’Oracle de la Dive Bouteille.

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