Marlène Perroud, paysanne: «Pourquoi celui qui produit la chose la plus importante pour un être vivant, n’est-il pas rémunéré à la juste valeur de son travail?»

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Précarisés par la mondialisation, les paysans suisses exigent «des prix corrects et non des primes d’assistance». «Etre paysan.ne», très beau documentaire de Frédéric Gonseth et Catherine Azad sort en salles ces jours. A découvrir ce dimanche 26 avril, à Carouge-Genève, en présence des auteurs, parmi 25 avant-premières romandes prévues jusqu’au 23 mai

Payés 17 francs de l’heure dans l’agriculture, 12 francs, dans la production laitière. Et pourtant souvent considérés comme des assistés depuis que la Confédération alloue chaque année 3 milliards d’aide directe pour suppléer aux ravages de la mondialisation. Quand ils ne sont pas qualifiés de pollueurs, voire d’assassins, rapport à l’exploitation animale. Alors que l’image d’Epinal du paysan réjoui sur sa montagne fait toujours office de carte de visite de la Suise à l’internationale -merci Heidi !, la réalité de cette pratique est grise, sinon rouge colère.

Et le mérite de Frédéric Gonseth et Catherine Azad, dans Etre paysan.ne, documentaire qu’il faut aller voir sur les écrans romands, est de restituer aussi bien les données politiques de cette profession que les aspects humains. Entre l’enthousiasme de Marlène, la ténacité de Raphaël et Laurence, l’implication jusqu’au burn out de Jacky ou le suicide du père de Philippe, l’immersion est intense.

Ecouter les paysans

On peut le dire sans fausse pudeur. On a plusieurs fois versé une larme en visionnant cette chronique d’un métier «soutenu par les citoyens dans les urnes, mais pas au supermarché». Ne serait-ce que lorsque cette élève âgée de 12 ou 13 ans dit, à la fin d’un débat dans une classe de 9e vaudoise: «Je pense qu’on devrait surtout les écouter, les paysans.»
De l’attention, c’est exactement ce que réclame la branche depuis toujours et particulièrement depuis les manifestations du début de l’année 2024 où un mouvement emmené par Marlène Perroud et Arnaud Rochat s’est mis à retourner les panneaux d’entrée des villages de la Broye et alentours. Avant d’organiser, dans les champs, de grands rassemblements nocturnes de tracteurs scintillants et klaxonnant durant lesquels, à Echallens, puis plus tard à Estavayer, les véhicules, regroupés, ont écrit «S.O.S» et «DIALOGUE».

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Une tonne d'administration

Frédéric Gonseth et Catherine Azad ont, de fait, écouté attentivement ces paysans qui réclament des prix justes et non des primes d’assistés. Et qui, pour recevoir ces aides directes dont ils dépendent, croulent sous une tonne de directives administratives, 4000 pages, précise Philipe Porta, ce qui rend le métier plus que compliqué.

Voilà pourquoi, en trente ans, un tiers des domaines agricoles ont fermé en Suisse, soit 25000, et qu’aujourd’hui encore «trois fermes disparaissent par jour», note Anouk Hutmacher, une ex-citadine genevoise devenue fermière et qui a raconté son quotidien dans Silence, on ferme. Chronique paysanne, un livre paru en 2024.

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« Pas étonnant non plus qu’une étude parue en 2024 montre que les paysans ont 37% plus de risque de se suicider que le reste de la population suisse. Quand un paysan doit abandonner un domaine faute de rendement, expliquent les journalistes, ce n’est pas simplement une reconversion professionnelle, c’est une lignée qu’on interrompt, un tribut aux générations précédentes qu’on n’honore pas et ça, «c’est souvent trop lourd à porter».

Marlène, l'art de la joie

Mais ce documentaire ne broie pas que du noir. Grâce, déjà, à l’enthousiaste Marlène Perroud. En plus d’être cette militante politique qui s'étonne que «celui qui produit la chose la plus importante pour un être vivant ne soit pas rémunéré à la juste valeur de son travail», la trentenaire est passionnée par ses 25 vaches laitières dont elle s’occupe avec son mari Nicolas, laisse régulièrement gambader dans les prés de la Broye et emmène à l’alpage l’été. Un lieu où leur production de lait chauffée au feu de bois permet de réaliser le fameux Etivaz.

La trentenaire, qu’on voit aussi avec son petit garçon qui grandit, «adore se lever à 4h30, le matin pour retrouver ses vaches, si calmes, si paisibles», comme elle adore les voir s’ébattre en liberté. Et, de fait, les images facétieuses de vaches dévalant les pâturages n’ont rien à envier à celles, royales, montrant des rapaces planer haut dans le ciel.

Beauté des paysages

Car, bien sûr, la beauté des paysages, de plaines et de montagnes, contribue aussi au plaisir de ce film dont le commentaire off est assuré par la voix enveloppante de Michel Voïta. Comme lorsque Jacky, agriculteur basé à Senarclens, près de Morges, admire, depuis ses champs, un balcon montagneux qui va du Mont-Blanc aux alpes bernoises en passant par les Diablerets. On savoure avec lui ces sommets doucement éclairés. Avant de partager ses doutes et ses difficultés.

Membre du comité de Prométerre, association faîtière du monde agricole vaudois, Jacky Pavillard regrette que, désormais, sa profession ne représente plus que 2,5% de la population. «Avant, on avait tous quelqu’un dans la famille qui était agriculteur, donc on comprenait la situation de l’intérieur.» Spécialisé dans les céréales, Jacky prédit: «Vous verrez, si un jour on ne produit plus de blé, la Suisse importera directement du pain de l’étranger». Difficile de mieux résumer la dérive issue de l’importation massive de produits bon marché.

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Microferme et naissance d'un chevreau

Une dérive à laquelle Raphaël van Singer et Laurence Traber réagissent de manière radicale avec leur micro-ferme La Chèvre et le chou, près de Palézieux, qui produit plus de cinquante variétés de légumes sans mécanisation et des fromages de chèvre, le tout écoulé en vente directe. Comme la modestie de leur domaine ne lui permet pas d’obtenir les aides de la confédération, le duo, qui a connu une vie professionnelle à Genève auparavant, compte beaucoup sur des stagiaires et du bénévolat. «On ne gagne pas assez par rapport au travail qu’on fait et on a une charge administrative énorme, mais, en contrepartie, les animaux me nourrissent et leur énergie me porte», lance Laurence qui confectionne 50 pièces de fromage par jour à partir des 40 litres traits quotidiennement. La naissance d’un chevreau filmée en direct, à la manière d'Abdellatif Kechiche, donne une certaine aura à ce constat.


Etre paysan·ne, de Frédéric Gonseth et Catherine Azad (Suisse, 2026), 1h40. Sortie le 29 avril. Séances spéciales en présence des cinéastes, di 26 avril à Carouge (Bio, 11h), lu 27 à Delémont (Cinémont, 18h), ma 28 à La Chaux-de-Fonds (Scala, 18h) et Neuchâtel (Apollo, 20h15) et me 29 à Pully (CityClub, 18h et 20h30). Autres dates sur le site du distributeur Outside the Box.

 

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