«Les élites contre le peuple»

Philippe Barraud
Journaliste indépendant

 

PHILIPPE BARRAUD

La tension devient palpable entre le peuple et les élites qui le gouvernent en son nom. C’est que la distance entre les deux s’accroît, parce que les élites vivent dans un monde de plus en plus abstrait, et dans des États de moins en moins libres de leurs mouvements.
Bien sur, la distance est plus ou moins grande selon le passé démocratique de chaque pays. En Suisse, elle reste limitée, mais elle s’accroit pourtant à grande vitesse. Dans un pays comme la France, la distance est gigantesque, historique, délibérée. Inconsolables de la perte de la monarchie, orphelins d’un chef qui décide pour eux (« Vive le Maréchal ! »), les Français sont traités non pas en citoyens mais en sujets – tout naturellement, pourrait-on dire, tant ce rapport de forces est intégré et socialement accepté. Les élites savent, le peuple n’y connaît rien. Normal: les élites sortent des hautes écoles, donc, de par une sorte de supériorité génétique, elles sont forcément compétentes.
En Suisse, les élites sont issues des métiers, de l’économie ou de la fonction publique, et donc, d’une certaine façon, du peuple. Mais rien n’est simple ! Pour beaucoup de politiciens, être élu, c’est justement l’occasion de s’élever socialement, d’échapper à la plèbe, et d’accéder aux cénacles du pouvoir, où coulent le lait et le miel, la notoriété, quelques privilèges, et bien sûr, les leviers de commande.
En Suisse comme ailleurs en Europe, les ressorts du pouvoirs sont de plus en plus situés hors du pays; ils nichent dans des instances supranationales, dans des cours diverses qui émettent des conventions contraignantes pour tous – sans considération pour l’opinion des peuples.
C’est toute la perversité de ces conventions internationales qui, aussi bien en politique qu’en économie, nous lient les mains, et nous rendent impuissants. Qu’il s’agisse d’immigration, de lutte contre la criminalité, ou de normes commerciales, ces règles sont implacables et par conséquent, les élites s’empressent de s’y soumettre, et d’y soumettre les peuples, faute d’oser y résister.
De la libre-circulation des personnes au Cassis de Dijon, en passant par le statut des criminels étrangers et la mondialisation des échanges, les élites n’ont pas grand chose à dire, puisqu’elles ont abdiqué tout pouvoir national. Elles ne peuvent donc que se retourner contre le peuple, pour tenter de le contraindre, et de le faire taire, enfin !
Ah ! Ce maudit peuple ! Ignorant des contraintes liées aux traités internationaux, dont il peine à admettre la légitimité car ils lui sont imposés, il persiste à penser à ses propres intérêts, à ceux de ses concitoyens, et à ceux du pays avant tout. Et il se méfie de plus en plus de ses élites, parce qu’elles paraissent défendre davantage des intérêts autres, prétendument supérieurs, que ceux du pays. Quand Mme Widmer-Schlumpf s’emploie à liquider le secret bancaire pour les Suisses, afin de complaire à diverses instances internationales, elle apparaît comme un ministre qui travaille contre les Suisses; quand une commission du Conseil des États prétend invalider une initiative populaire sous prétexte qu’elle est contraire à des traités internationaux, alors même que le peuple pose ses exigences, ce conseil paraît agir contre les intérêts des Suisses.
Or, les citoyens – le peuple – élisent des hommes et des femmes pour qu’ils défendent leurs intérêts et ceux du pays, dussent-ils ce faisant avoir des explications difficiles avec ces juges étrangers qui, de plus en plus nombreux, se penchent sur notre pays sans aucune bienveillance. Le Conseil fédéral et les Chambres ne sont pas élus pour défendre des intérêts internationaux abstrait contre les Suisses; ils sont là pour défendre et protéger les Suisses contre les pressions étrangères, contre l’avidité financière de certains voisins, contre les tentatives de prédation de la part du monde anglo-saxon sur notre place financière.
Autant dire qu’on est loin du compte, et que les vagues populistes n’ont pas fini de déferler sur la Suisse et sur l’Europe. La formule «les élites contre le peuple» est malheureusement de plus en plus vraie.

 

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