Il est question de le proposer pour le prix Nobel. C’est bien la moindre des choses. C’est lui qui a défendu notre vie privée. Nous étions sur le point de la perdre, cette vie, et voilà qu’elle nous est rendue grâce à lui. Big Brother allait nous avaler tout cru et maintenant, le monstre est repoussé. Grâce à Edward Snowden.
Au fait, qui est Big Brother ? Dans ce cas, c’est la NSA, la National Security Agency, un grand méchant loup qui voulait nous inspecter dans les moindres détails. Nous violer quoi ! Et nous, innocents comme le petit Chaperon rouge, nous ne nous en rendions pas compte. Grand-mère, pourquoi as-tu de si grandes dents, demandait cette innocente enfant. Et même quand le loup lui répondait que c’était pour mieux la manger, elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas que sa grand-mère, la vraie, avait été dévorée par une sorte d’ogre. Et qu’elle se trouvait face à ce monstre ! Et nous, innocents comme elle, nous ne comprenions pas non plus que la NSA, loin d’être une gentille grand-mère nous protégeant des terroristes, allait nous nous dévorer, nous rendre transparents, comme les banques. Celles-ci, on ne les violera jamais assez. Mais le citoyen n’est pas une banque. Il ne faut pas le rendre transparent. Voilà ce que nous avons compris grâce à Edward Snowden.
Mais étions-nous vraiment en train de perdre notre vie intérieure ? Au fond, qu’est-ce que cette vie intérieure qui se développerait dans notre vie privée ? Des auteurs malveillants suggèrent que nous n’avons plus de vie privée et que donc nous n’avons plus rien à l’intérieur de nous-mêmes. Scandaleux ! Comment peuvent-ils dire, avec le poète anglais T.S. Eliot, que nous sommes des « hommes creux », avec l’essayiste français Gilles Lipovetsky ou encore l’Américain Christopher Lasch, que nous sommes vides ? Ne faut-il pas avoir perdu l’esprit pour dire des choses aussi horribles ? Comment est-ce que le Français, par exemple, parvient à dire que plus nous voulons être nous-mêmes, des individus autonomes, libres, moins nous le sommes ? C’est tout faux ! Il y a plein de choses en nous et d’abord nous-mêmes, c’est sûr !
Il y en a eu qui n’étaient pas si sûrs. La veille gauche marxiste par exemple. Elle parlait de quelque chose dont nous ne parlons plus, l’aliénation. Pour elle, nous étions envahis par une idéologie qui nous empêchait de penser par nous-mêmes. Mais elle délirait la vieille gauche marxiste, cela va de soi. A l’heure de l’individualisme ou du libéralisme, chaque individu est libre de penser par lui-même, pas vrai ? La preuve, tous les matins, dans les transports publics, sur les terrasses de bistrot, on voit des individus plongés dans la lecture de journaux gratuits ou séduits par des affiches publicitaires. Ne pensent-ils pas ces citoyens ? Ne pensent-ils pas grâce à tous ces articles qui leur parlent de leur fascinant quotidien avec ses chiens écrasés ?
Certains, parmi nous et comme les vieux marxistes, ont des doutes. Ils ne croient pas que chacun d’entre nous est capable de penser par soi-même. Ils ne croient pas que penser nous vient naturellement et qu’on se met à penser comme on se met à manger. Si on les prenait au sérieux, ces indécrottables sceptiques, on ne croirait plus aux vertus d’Edward Snowden. Et alors, aucune chance pour le prix Nobel ! Ce serait bien dommage car, grâce à lui, nous avons été convaincus que nous avons une vie intérieure, que nous pensons, méditons, dans la plus grande profondeur et sérénité.
Jan Marejko, 10 décembre 2013
Et vous, qu'en pensez vous ?