Dans l’UE, paradigme de paix et de stabilité, désormais « nobélisé », certaines questions sont toujours couvertes d’une omerta – à l’instar de la sécurité intérieure
Les propos du commandant de Corps André Blattmann, prononcés en Belgique, dérangent dans l’Union européenne (UE) ? Les scénarii sécuritaires suisses, pourtant largement calqués sur ceux énumérés dans la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) européenne, ont le mérite d’ouvrir un débat. Et le moment est propice.
Nul doute que chacun souhaite voir l’insécurité le plus loin possible de chez soi, ou de ses frontières. Or dans l’UE, paradigme de paix et de stabilité, désormais « nobélisé », certaines questions sont toujours couvertes d’une omerta – à l’instar de la sécurité intérieure. Or les risques et l’instabilité en Europe sont exacerbées par deux tendances malheureusement complémentaires : d’une part la montée des facteurs d’instabilité et, d’autre part, la baisse des moyens et des capacités.
Les difficultés en Europe sont de plusieurs ordres :
- financières et économiques tout d’abord - au travers de l’Euro et de la dette structurelle de nombreux membres de l’UE du sud et de l’Est ;
- politiques également, en raison de la crise de la solidarité et de la construction européenne ;
- crise démographique, par le vieillissement, la dénatalité et la forte immigration ;
- enfin, dans le domaine de la politique sociale des migrations : le « système » de Schengen crée en Europe de l’Est des secteurs de retenue de personnes migrantes ; on décharge ainsi les membres occidentaux les plus riches, mais au prix d’une hausse sensible des frustrations des nouveaux entrants.
Or pour répondre à ces défis, les moyens manquent. Les budgets baissent. Les forces militaires des pays européens se comptent en dizaines de milliers de soldats à peine ; les capacités de coordination transnationales sont embryonnaires et symboliques. Une part importante des moyens, ainsi que des crédits, sont investis prioritairement dans les engagements outremers ; la disponibilité pour faire face à une situation sur le territoire a fondu comme neige au soleil – on ne compte en effet que 27 avions de combat prêts à décoller en permanence (QRA) au sein des 27 membres de l’UE (1). Certains Etats ne disposent pas de forces aériennes, à l’instar des Etats baltes ou de l’Islande - aux pays les plus riches d’assurer la sécurité de leur espace aérien. Les budgets se dégonflent proportionnellement à l’éloignement des missions opérationnelles ; souvent, le contact avec la population civile est perdu. Dans ce cas, nul doute que les citoyens ne considèrent plus les dépenses militaires comme rentables ou utiles (2).
Et la situation ne va pas s’améliorer ces prochaines années. Car la politique d’extension européenne vers des pays de moins en moins riches a fait basculer nombre de pays « bénéficiaires nets » de la redistribution européenne - Italie, Espagne, Irlande, Grèce - dans le camp des « contributeurs nets », mettant ainsi en péril leur croissance, leur structure et leur stabilité économiques à long terme. De même, dans le domaine de la sécurité et de la défense, les moyens et les capacités manquent (3). Ces nouveaux entrants sont donc des demandeurs et non pas des contributeurs de sécurité.
Ces deux tendances, si elles ne sauraient représenter des menaces en soi, doivent néanmoins nous intéresser et nous préoccuper. Car ces données économiques, sociales et politiques modifient la donne stratégique en Europe et pour la Suisse.
Il est en effet fréquent de considérer l’Union européenne comme un « bouclier » en mesure de nous isoler et de nous protéger des zones instables et des véritables menaces – celles liées à la prolifération, aux conflits armés ou au terrorisme. Les défenseurs de cette vision s’interrogent sur la nécessité de maintenir une défense conventionnelle en Suisse, alors que nous n’avons plus à défendre nos frontières contre des forces armées à portée de canon. On remet alors en cause l’achat d’avions de combat, pour un pays enclavé dans une zone couverte par une alliance militaire – l’OTAN – représentant encore les deux tiers des dépenses mondiales en matière de défense. On peut s’interroger sur l’utilité d’une défense antimissiles en Suisse, alors qu’un projet américain a été « offert » aux Etats de l’Est européen sous la présidence Bush, repoussé mais ratifié sous la présidence Obama.
Or, force est de constater que ni l’UE, ni l’OTAN ne disposent des ressources pour une protection réellement efficace. Le bouclier antimissile n’existe que sur les papiers des diplomates, pas sur les planches à dessin des ingénieurs. Et les USA se désengagent d’Europe, pour concentrer leurs moyens dans le Pacifique (4).
L’UE, qui a décidé en 2002 de confier sa défense à l’OTAN et de ne plus se charger que des opérations infra guerrières, dites « missions de Petersberg, » est aujourd’hui en passe de devenir un vide sécuritaire. On compte en effet, depuis l’élection en 2009 d’une Haute représentante de l’UE pour la politique étrangère commune et la PESD, bien davantage d’engagements unilatéraux français ou britanniques que d’opérations organisées sous l’égide de l’UE.
Ceci devrait nous interroger sur l’efficacité d’une telle politique de sécurité - l’UE faisant face à la fois à la réduction de ses moyens, à la division de ses forces et à la montée des risques.
Alexandre Vautravers
(1) Markus Gygax, “Die schweizerische Sicherheitspolitik und ihre Herausforderungen für die Luftwaffe,” Military Power Revue (MPR) No. 1, 2010, p. 3-16.
(2) AFP, “L’armée belge ‘à la dérive,’ ” Le Figaro.fr, 9.11.2012 : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/11/09/97001-20121109FILWWW00495-l-armee-belge-a-la-derive-rapport.php
André Dumoulin, “La politique de sécurité et de défense de la Belgique : le balancement UE-OTAN,” Revue militaire suisse (RMS+), No. 4, 2012, p. 45-51.
Alexandre Vautravers, “Belgique : Pas d’armée sans recrutement,” RMS No. 4, 2012, p. 52.
(3) Alexandre Vautravers, “Remplacement des Mig-21 roumains,” RMS No. Thématique Aviation, 2012.

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