Économie
Shein : « Il faut assumer une position ferme, quitte à engager un bras de fer avec Bruxelles », estime Aurélien Pradié
ENTRETIEN. Aurélien Pradié, député non-inscrit de la 1ère circonscription du Lot, dénonce le modèle des plateformes de fast-fashion (mode jetable) et prône une politique commerciale de grande fermeté. Quitte à nous mettre en infraction avec Bruxelles.Par Valentin GaurePublié le 8 novembre 2025 à 9h00
Valeurs actuelles. Que vous inspire la récente polémique autour de Shein, géant chinois de la mode jetable ? Ne faut-il pas d’abord en appeler à la responsabilité de chaque consommateur français ?
Aurélien Pradié. Je ne partage pas le choix de ces hommes et de ces femmes qui ont fait la queue devant le BHV pour l’ouverture de la boutique Shein. Mais ne nous trompons pas de responsabilité : ce n’est pas au consommateur d’endosser une responsabilité qui incombe à ceux qui doivent fixer un cap. Cette responsabilité est politique. La vraie question est ailleurs. Quel modèle de société souhaitons-nous pour notre Nation ? Voilà l’enjeu fondamental. Il se pose à nous comme Français, comme Européens, comme héritiers d’une civilisation. Nous avons longtemps cru que le marché libre suffirait à faire progresser les libertés. Nous avons longtemps cru que nous pouvions laisser à d’autres pays le soin de produire à notre place.
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Aucune société ne peut s’exonérer d’une règle morale. Aucune économie ne peut prospérer durablement dans le vide des valeurs.
Aucune société ne peut s’exonérer d’une règle morale. Aucune économie ne peut prospérer durablement dans le vide des valeurs. C’est pourquoi il faut poser sans détour la question du courage politique. Car nous ne découvrons pas aujourd’hui les dérives de ces plateformes. Cela ne date pas de soixante-douze heures, ni de la dernière polémique sur ces produits scandaleux. Le ministre du Commerce, Serge Papin, l’a rappelé en séance : une arme achetée il y a plusieurs mois sur Shein a déjà servi à commettre un assassinat sur notre sol. À ce stade, l’indignation ne suffit plus. Il faut des décisions. Et avant les décisions, il faut une conscience claire de ce que nous voulons défendre.
Le Premier ministre a annoncé l’engagement d’une procédure de suspension des activités de Shein en France. Estimez-vous que cette décision soit à la hauteur de l’enjeu ?
Levons la tête un instant : il s’agit d’une bataille nouvelle pour nos démocraties, entre le choix de la puissance ou de l’impuissance. Notre démocratie ne peut donner le visage d’un système hésitant, n’agissant que d’une main faiblarde. La décision du gouvernement est, hélas, extrêmement partielle, ponctuelle, presque dérisoire. La suspension des activités de Shein ne durera que quelques semaines ; quelques jours, peut-être. Sur d’autres plateformes, comme Temu, il est toujours possible d’acquérir des armes.
À l’heure où nous parlons, chacun peut encore se rendre au BHV et acheter des produits Shein, cela sans le moindre empêchement. Certains diront qu’il s’agit d’un détail. Mais le BHV est un symbole au cœur de notre capitale. Le symbole ne compte pas pour rien. Il est un élément d’une conquête territoriale et morale. Ils disent ce que nous acceptons ou non. En attendant, nous continuons à faire la démonstration que les démocraties refusent de mener les batailles. Chaque minute perdue est un point donné à Shein et sa puissance écrasante.
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Comment la France peut-elle retrouver des marges de manœuvre ? Elle semble aujourd’hui assez impuissante face au rouleau-compresseur des plateformes, qui bénéficient à plein de la mondialisation de l’économie.
Nous faisons face à une double perte de souveraineté. La première est politique. Nous l’avons vue s’effriter, parfois sous la tutelle de Bruxelles, mais pas seulement. Nous avons laissé s’échapper notre puissance normative, la maîtrise de nos frontières physiques, et jusqu’à une partie de notre dette. C’est une souveraineté d’action que nous avons perdue. Mais il y a une autre perte, plus silencieuse : celle de la souveraineté éthique et morale. La dérégulation du marché mondial ne menace pas seulement nos emplois ou nos industries, elle menace notre modèle, notre civilisation même.
Face à cela, il nous faut retrouver le courage de faire un choix. Celui de redevenir une Nation de production – alimentaire, manufacturière, industrielle, technologique – pour ne pas laisser d’autres pays nous imposer leur vision du commerce et leurs valeurs. Celui d’assumer une position ferme, quitte à se mettre à la marge, quitte à engager le bras de fer avec Bruxelles. Aucune lâche politesse n’est de mise. Si nous sommes un grand pays, une grande civilisation, nous devons nous comporter avec grandeur pas avec soumission.
Prenez l’exemple tragique de ces poupées pédopornographiques. Qui, dans un bureau, a eu l’idée de les concevoir ? Qui les a fabriquées ? Qui a dessiné leurs visages, choisi la couleur de leurs cheveux, les plis de leurs vêtements ?
La question de la responsabilité personnelle est évidemment posée. Comment s’assurer de l’efficience des sanctions ?
La chaîne de la responsabilité éthique et politique s’est incroyablement diluée. Entre celui qui fabrique, celui qui vend et celui qui achète, il y a désormais des dizaines d’intermédiaires, des plateformes, des algorithmes, des circuits opaques. Prenez l’exemple tragique de ces poupées pédopornographiques. Qui, dans un bureau, a eu l’idée de les concevoir ? Qui les a fabriquées ? Qui a dessiné leurs visages, choisi la couleur de leurs cheveux, les plis de leurs vêtements ? Nous sommes aujourd’hui incapables de répondre à ces questions, parce que l’économie s’est transformée en marché fictif, sans ancrage et donc sans conscience. Quand vous éloignez le consommateur de celui qui produit vous tuez la valeur mais vous tuez aussi l’éthique, et la responsabilité individuelle.
Renforcer les taxes aux frontières, durcir nos normes d’importation : voilà des outils de souveraineté qu’il faut assumer.
Face à cela, nous devons retrouver nos moyens d’action. Renforcer les taxes aux frontières, durcir nos normes d’importation : voilà des outils de souveraineté qu’il faut assumer. Les États-Unis eux-mêmes, malgré leur modèle économique ultra-libéral, ont su, à certains moments, se placer à la marge des règles du marché mondial pour défendre leurs intérêts essentiels.
Nous devons sortir de la naïveté. Car il s’agit de la vie de nos enfants. Et le plus terrible, c’est qu’aujourd’hui, nous avons la trouille de les protéger. Nos sociétés sont devenues molles parce qu’elles ne produisent plus rien. Ni produits, ni valeurs morales.
Vous parlez de la protection de nos enfants. Une autre menace qui pèse sur eux est évidemment le réseau social TikTok. En Chine, celui-ci est strictement encadré et constitue quasiment un outil éducatif pour les plus jeunes. En France, il entraîne des risques d’addiction et ruine les capacités cognitives de ses utilisateurs. Que préconisez-vous ?
Tout est lié. C’est une spirale. En allant sur TikTok, chacun contribue, souvent sans le savoir, à nourrir un algorithme qui collecte des données et alimente ensuite la politique commerciale de Shein ou d’autres plateformes. Le même système qui vend des vêtements à bas prix façonne aussi les comportements, capte l’attention, enferme les esprits.
Ces plateformes ne se contentent pas d’observer nos goûts : elles les enferment. Si vous regardez une vidéo d’armes, l’application vous en proposera d’autres, encore et encore, pendant des semaines, des mois. Ce n’est pas seulement une atteinte à l’intelligence : c’est une remise en cause directe des principes mêmes de la République. Le projet républicain consiste à éveiller les consciences, à former des esprits libres et critiques. Cela suppose d’exposer les citoyens à des vérités qui ne flattent pas toujours, mais qui peuvent les éclairer et les faire réfléchir.
Alors posons la question avec franchise : TikTok, Shein, ou Temu sont-ils des adversaires de la République ? Oui, peut-être même des ennemis.
Ces plateformes font l’inverse : elles endorment, elles flattent, elles étouffent et asphyxient. Alors posons la question avec franchise : TikTok, Shein, ou Temu sont-ils des adversaires de la République ? Oui, peut-être même des ennemis. Et je n’ai aucune pudeur à le dire : nos ennemis doivent être traités comme tels. Nous devons leur opposer un cadre clair, strict, assumé. Et s’il faut aller jusqu’à l’interdiction, alors assumons-le, même si cela soulève de délicates questions techniques.
N’avez-vous pas peur d’apparaître en décalage avec les attentes de nos contemporains, souvent friands d’être à la pointe de la modernité ?
On me rétorquera qu’il faut “vivre avec son temps”, que les positions que je défends paraissent frappées de ringardise ou d’archaïsme. Peu m’importe. Je n’ai aucun scrupule à défendre des positions qui visent à préserver notre pays. Je crois, au contraire, que c’est ce que nos concitoyens attendent. Y compris ceux qui, il y a quelques jours, faisaient la queue devant le BHV. Sans doute seraient-ils déstabilisés, au début, par un changement de modèle. Mais je suis convaincu qu’après quelques semaines, ils comprendraient que la France a infiniment plus à offrir qu’un simple projet de consommation.
J’ajoute que la classe politique est parfois terriblement hypocrite. Rappelons-nous que M. Castaner, ancien ministre de l’Intérieur, a été conseiller de Shein — une multinationale étrangère complice du pire, du commerce d’armes à la vente d’objets pédocriminels. [Christophe Castaner a aujourd’hui quitté ses fonctions chez Shein, ndlr].
Là encore, il faut dénoncer cette dilution de la responsabilité, cette hypocrisie assassine qui ouvre la vanne à tout et à n’importe quoi. Voir un ancien ministre de l’Intérieur dans ce genre de responsabilités, cela joue évidemment sur l’inconscient populaire, cela a permis à cette entreprise de redorer son blason.
Les Français affirment leur volonté d’acheter des produits français, mais dans les faits, ils le font trop peu, le plus souvent pour une raison très concrète : le pouvoir d’achat. Une réalité que les sceptiques ne manqueront jamais d’opposer à toute volonté de repenser notre modèle de consommation.
Le sujet est bien plus grave qu’une simple question de pouvoir d’achat. Aujourd’hui, l’acte de consommation s’est imposé comme l’horizon des esprits. Ces marques ont bâti leur stratégie sur une mécanique redoutable : inciter chacun à acheter toujours plus. Certes, les produits de Shein sont moins chers. Mais parce qu’ils le sont, on en achète davantage. Je ne suis pas certain que le consommateur en sorte gagnant. Cette logique repose sur un principe unique : celui de l’inondation. L’inondation des marchés, d’abord — par la masse, par la vitesse, par le prix. Mais surtout, l’inondation des esprits.
L’hyperconsommation est une stratégie funeste. Nous ne sommes plus dans le commerce, ni même dans le capitalisme ou le libéralisme : nous sommes face à un projet politique mortel, parce qu’il repousse sans cesse toutes les limites. Les limites écologiques, évidemment. Mais aussi les limites sociales, humaines, morales. Cette course à la baisse des prix, à la quantité, à la dépendance, ne peut pas tenir. Tout cela n’est pas viable. La fin de l’hyperconsommation c’est le début de l’espérance. Voilà un grand projet politique, à la hauteur de ce que doit être la France et le continent européen.

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