Bertrand Alliot : « Il est impossible de parler sereinement d’écologie »

 

Valeurs actuelles. Quelle est pour vous la meilleure définition de l’écologie aujourd’hui ?
Bertrand Alliot. L’écologie est une discipline scientifique qui étudie les milieux naturels et les « écologues » sont ceux qui en ont fait leur spécialité. Mais lorsque nous utilisons le mot écologie aujourd’hui nous ne faisons pas référence à cette discipline. Nous désignons un mouvement qui considère que nous sommes au cœur d’une crise existentielle à cause de problèmes d’environnement engendrés par les hommes et que nous devons mener des politiques de salut public pour nous en sortir. Les écologistes font donc du sujet environnemental une question de vie ou de mort. Naturellement, ils voudront que l’environnement soit la priorité des priorités et s’impose à toute autre considération. Les politiques « écologiques » ont donc l’objectif de sauver notre monde (aujourd’hui en réduisant drastiquement les gaz à effet de serre notamment) et sont très différentes des politiques de l’environnement. Celles-ci ont pour objectif de réduire au maximum les pollutions, les nuisances et les risques. Les politiques environnementales viennent simplement corriger, a posteriori, les effets pervers de nos activités domestiques, agricoles, industrielles. Elles ne sont donc jamais dictatoriales.

En quoi cette écologie est-elle « incroyable », pour reprendre le titre de votre ouvrage ?
L’incroyable écologie est en fait une référence à l’incroyable Hulk de l’univers Marvel. Pour bien illustrer les définitions que je donne de l’environnement et de l’écologie, j’explique que l’environnement, c’est Bruce Banner, un type normal comme vous et moi, mais qui se transforme en un monstre vert si puissant qu’il peut tout détruire sur son passage. Cela signifie que l’environnement et l’écologie sont la même personne, mais qu’il y a eu un processus de transformation qui l’a fait changer d’état. Cette transformation est due au changement de statut de l’environnement : quand celui-ci est élevé au rang de priorité absolue, il devient écologie, c’est-à-dire puissant et dictatorial. C’est logique puisqu’il n’a maintenant qu’une obsession : sauver le monde.

Quel a été le rôle du « développement durable » dans cette transmutation de l’environnement en écologie ?
µL’expression développement durable, vous l’aurez remarqué, a un peu disparu alors qu’elle a beaucoup été utilisée auparavant, notamment dans le monde de l’entreprise. En fait, le développement durable, c’est l’environnement qui commence à se transformer en écologie, mais qui arrête sa transition au milieu. Il s’agit donc d’une écologie « avortée ». Le développement durable, pour faire simple, est une théorie qui reconnaît l’existence de cette crise existentielle, mais qui croit, dans le cadre de l’élaboration de la réponse à la crise, qu’il est possible de concilier les objectifs économiques, sociaux et environnementaux. Le développement durable lorsqu’il est concrètement mis en œuvre par les entreprises, l’État ou les collectivités locales, se résume à de classiques politiques de protection de l’environnement ou des politiques sociales. C’est le statu quo. C’est pourquoi, pendant au moins deux décennies, le développement durable a rencontré un grand succès en entreprise : pour sauver la planète, il n’était pas nécessaire de renverser la table en mettant en œuvre des politiques radicales. Petit à petit, la transformation s’est pourtant poursuivie et nous sommes entrés dans l’ère de l’écologie. Avec le Pacte vert pour l’Europe, il faut décarboner à tout prix de manière urgente et « restaurer la nature » : la priorité absolue est mise sur l’environnement au détriment du social et de l’économique. L’incroyable écologie est bel et bien là et l’expression développement durable a logiquement disparu tandis que le mot écologie s’est imposé partout. Finalement, le développement durable a été une étape intermédiaire entre l’ère de l’environnement et l’ère de l’écologie.

Vous soulignez aussi à quel point les institutions internationales ont été motrices dans le développement de ce phénomène.
Pendant de longues décennies, les États se sont contentés de mener des politiques de l’environnement et n’ont pas pris au sérieux le discours sur la « crise écologique ». La priorité était d’améliorer le niveau de vie des citoyens en favorisant l’économie. Ils tenaient donc les écologistes et leurs discours alarmistes à distance. C’est la raison pour laquelle, faute de mieux, les activistes écologistes se sont réfugiés dans les institutions internationales et ont tout fait pour qu’elles s’emparent du sujet. Ils ont parfaitement réussi car ces instances internationales étaient en quête de légitimité. Elles ont cherché à exister grâce à des sujets périphériques qui n’intéressaient pas les États mais qui avaient une résonance planétaire. Il n’a donc pas été difficile de les convaincre et les États les ont laissé faire parce qu’ils estimaient que c’était sans conséquence. C’est ainsi que sont nés le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) et le Giec (Groupe d’Experts sur l’Évolution du Climat) et qu’ont été organisées toutes les grandes conférences mondiales pour sauver la Terre… Les États ont participé volontiers à ces grands messes et à force d’être travaillés au corps, ils se sont sentis peu à peu obligés de mettre en œuvre des politiques écologiques coercitives. C’est particulièrement vrai sur notre continent où l’Union Européenne qui est un État-Nation en construction a gardé les réflexes d’une institution internationale. Elle croit qu’elle peut faire le « bien » sans que cela ait de conséquences sur son peuple, car, loin du terrain, elle ne ressent pas avec beaucoup d’acuité les effets de ses politiques. Mais c’est bien sûr en train de changer. La résistance s’organise à l’échelon européen où le Pacte vert est progressivement remis en cause.

Avant d’aborder cette question du reflux qu’est-ce qui, selon vous, explique le succès de la « crise climatique » ?
Le sujet climatique est très important car il est celui qui a véritablement fait sortir les États du cadre environnemental habituel. Avant le climat, il y a eu bien d’autres « crises » : la démographie, les pluies acides, la couche d’ozone, la technologie nucléaire. À chaque fois, nous devions tous mourir. Mais on a totalement oublié ces crises et on est passé à la crise climatique. C’est cette crise qui a conduit les États, lentement mais sûrement, à tomber dans l’écologie. D’abord, l’invention du Giec a été géniale : par un jeu de manipulation, il a permis de rendre non pas le réchauffement climatique indiscutable, mais la crise climatique indiscutable. Or ce n’est pas parce qu’il y a un réchauffement climatique qu’il y a une crise climatique. Ensuite, le récit de la crise peut être ravivé sans cesse grâce à la météo. Dès qu’il se produit un événement climatique exceptionnel quelque part sur le globe (c’est-à-dire à peu près tout le temps), on remet une pièce dans le jukebox de l’alarmisme. Enfin  le problème est si vaste que quelles que soient nos actions, nous ne parvenons pas à le régler. Ainsi, il est impossible de refermer le chapitre climatique car nous nous situons toujours au stade où nous n’avons encore rien fait.

En quoi ce récit vous semble-t-il particulièrement apte à générer de l’idéologie ?
En fait l’écologie met en scène une crise et elle nous enjoint en même temps de nous mobiliser. Problème: cette crise ne se matérialise pas vraiment, pas plus que la réaction salvatrice qui doit lui succéder. L’écologie se retrouve donc coincée entre deux attentes : l’attente de la catastrophe et l’attente de la réaction salvatrice. Comme rien ne se passe, ni du côté de la crise, ni du côté de la réaction, il faut remplir l’espace (ou le temps) avec du discours. C’est là qu’apparaît l’idéologie qui n’est rien d’autre qu’une religion sans Dieu. L’écologie veut sauver l’humanité : elle se situe dès l’origine dans la dimension mystique du salut et va naturellement produire du religieux. C’est pourquoi tout est dogmatique et qu’il y a tant d’interdits. Il est quasiment impossible de discuter sereinement de ces sujets.

Pourquoi cette religion a-t-elle conquis la totalité des sociétés occidentales ?
Parce que les sociétés occidentales sont d’abord des sociétés de  bien-être et qu’elles ont réglé en grande partie les problèmes de survie. Plus la vie est douce et plus les sociétés aiment s’inventer des problèmes existentiels. Dans la savane africaine, personne ne fait de thérapie pour se soigner de la peur des araignées. Ce sont des symptôme de sociétés riches. Il faut aussi dire que le religion moderne de l’écologie remplace les religions anciennes. On a de plus en plus de mal à s’inscrire dans le récit biblique et ce récit qui concerne l’espèce humaine et la planète Terre a quelques attraits.

Malgré ce succès presque inédit vous la voyez cependant quitter peu à peu le terrain ; pourquoi – et comment ?
Oui parce que nous sommes des sociétés de moins en moins riches. Les politiques écologiques de décroissance menées dans le cadre du Pacte vert pour l’Europe sont en train de ruiner le pacte social. Les européens ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. L’État est par ailleurs ruiné et n’a plus les moyens de dépenser des centaines de milliards d’euros pour décarboner l’économie. Il faut aussi avoir à l’esprit le contexte géopolitique tendu. Autrement dit, l’Europe est confrontée à de vraies crises : on ne les attend pas, contrairement à la crise écologique, elles sont déjà là. Les considérations écologiques, par nécessité, devraient donc passer au second plan. Mais cela ne va pas se passer facilement. Il va y avoir des heurts. À mesure que l’État détricote les politiques coercitives écologiques pour faire respirer l’économie, les écologistes sont de plus en plus remontés. Ils deviennent violents et passent à l’action directe : regardez ce qu’ils sont déjà capables de faire au sujet de l’A69 et des bassines. Nous n’avons pas encore atteint le paroxysme de la violence écologique.

"Comprendre l'incroyable écologie", de Bertrand Alliot. Photo © DR
« Comprendre l’incroyable écologie », de Bertrand Alliot. Photo © DR

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