Smartphone vissé sur l’oreille, Jay Ware perd un peu sa patience. Et s’amuse avec la personne, au bout du fil, qui l’interroge pour un organisme de sondage. Ce jeune Noir, solide gaillard de 32 ans, qui travaille dans la sécurité à Brooklyn, semble prendre un malin plaisir à répondre au questionnaire, quitte à être un peu (volontairement) bruyant. « Les démocrates ? aucune chance que je vote pour eux ! » Et de dérouler son argumentaire alors qu’il attend son bus pour rendre visite à sa grand-mère, qui, elle, a toujours voté démocrate : « L’économie s’enfonce depuis que la gauche est au pouvoir. Les impôts s’accumulent… On a de l’argent illimité pour l’Ukraine et, en même temps, quand vous allez à la pharmacie du coin, vous voyez des gens qui ont construit ce pays, des anciens combattants, littéralement pleurer parce qu’ils ne peuvent pas s’acheter de médicaments ! »
À aucun moment, son argumentaire n’aborde la question raciale. « Et puis, voyons la vérité en face… Biden tenait à peine debout. Il aurait fait deux ans, tout au plus.Et Kamala Harris est encore pire que lui ! » Jay en est persuadé : « Les gens vont être surpris par les résultats dans l’État de New York, car les Noirs en ont assez des démocrates. Bien sûr, il ne remportera pas les grands électeurs. Mais il va progresser. Trump est un New-Yorkais, il n’a pas à faire semblant de connaître les Noirs. Les villes dirigées par les démocrates deviennent plus dangereuses et les impôts plus nombreux. Et où vivent les Noirs ? Dans les agglomérations ! »
Jay n’est pas un cas unique aux États-Unis. La percée des républicains, sous Trump, est une réalité à deux chiffres qui pourrait faire facilement basculer l’élection. Les sondages lui prêtent jusqu’à 25 % du vote des Afro-Américains, plus de quatre fois le score qu’il avait enregistré en 2016 et deux fois celui de 2020. Pas mal pour quelqu’un que la représentante du Missouri, Cori Bush, égérie noire des démocrates, avait surnommé, en 2021, devant le Congrès en plein examen de son second impeachment il y a trois ans, le « suprémaciste blanc en chef » .
Le travail contre l’assistanat et la famille traditionnelle contre la monoparentalité
Afin de comprendre cet engouement pour l’ex-président des États-Unis, il faut se rendre à Cleveland, dans l’Ohio, du côté des Grands Lacs, dans le nord-est du pays, et plus précisément au New Spirit Revival Center, un imposant temple protestant de plus de 10 000 mètres carrés où officie un célèbre pasteur noir américain. Ici, aux confins de la Rust Belt et du Midwest, on est un peu aux racines de ce mouvement qui stupéfie la gauche américaine. À 49 ans, le révérend Darrell C. Scott a été l’éminence grise de Trump pour conquérir le vote des Afro-Américains.
On se presse à son église le dimanche pour écouter ce born-again Christian (dans le protestantisme évangélique, un chrétien qui a redécouvert Dieu) à la voix rauque comme un échappement de moteur V8 et au charisme électrique. Également présentateur radio, figure souvent invitée de CNN ou de Fox News, il a été l’une des premières personnalités noires à soutenir Trump lorsqu’il a lancé sa candidature, en 2015, créant, avec l’avocat Michael Cohen, la National Diversity Coalition for Trump (Coalition nationale de la diversité pour Trump), une structure fédérant les membres des minorités ethniques, et particulièrement les Noirs, déçus par les démocrates.
Son engagement auprès du milliardaire lui a valu un grand nombre de quolibets, dont celui, particulièrement infamant aux États-Unis, d’“Oncle Tom”, d’après le personnage du roman d’Harriet Beecher Stowe, un esclave entièrement dévoué à ses maîtres blancs. Au cours de ses prêches enflammés retransmis également sur YouTube, ce millionnaire vante le travail contre l’assistanat et la famille traditionnelle contre la monoparentalité, alors que plus de 50 % des enfants noirs vivent sans père (contre 20 % chez les Blancs).
Loin des clichés moralisateurs
Les offices du dimanche ne sont pas ouvertement des plateformes trumpistes, mais on est loin des clichés moralisateurs des pasteurs américains démocrates les plus connus, tel Al Sharpton, activiste antiraciste et communautariste proche des démocrates et notamment de Joe Biden, et très apprécié des médias mainstream. Également auteur du livre Nothing to Lose (“Rien à perdre”, pour lequel il pose sur la couverture avec Donald Trump dans le bureau Ovale), Darrell C. Scott rit aux éclats quand on lui demande s’il n’a pas l’impression de soutenir un raciste : « Écoutez, si j’étais moi-même un suprémaciste blanc, bien sûr que je voterais Trump, puisque les médias n’arrêtent pas de le présenter comme un raciste ! Tous les quatre ans, c’est le même discours qui ressort. C’était rigoureusement la même chose avec Reagan ou Bush ! C’est une façon habile pour les démocrates de manipuler le vote, en jouant sur les émotions. Ils font pareil à l’égard des femmes, en le traitant de misogyne. Avec les Noirs, on mise sur les sentiments. Les seuls à qui on donne des raisons intellectuelles de voter, ce sont les hommes blancs. À eux, on parle d’économie, de politique étrangère, etc. »
Sauf que selon lui, ce stratagème ne marche plus. « En 2024, avec les influenceurs, les réseaux sociaux, les Noirs américains regardent davantage et avec plus d’objectivité les programmes des politiques et les personnes plutôt que les partis auxquels ils pouvaient être fidèles avant. Et, surtout, ils réfléchissent en considération de ce qu’ils ont dans leur porte-monnaie », explique Darrell C. Scott, qui refuse que les Afro-Américains votent servilement pour les démocrates.
« Trump est arrivé en 2016 sans bilan, sans expérience politique, auCongrès notamment. Désormais, il en a un. Aujourd’hui, les Noirs ont la possibilité de comparer. Quatre ans aveclui et quatre ans avec Biden », poursuit le pasteur trumpiste : « Et il a même été meilleur qu’Obama, vous savez. Trump a généré une sorte d’optimisme et d’enthousiasme. Regardez aujourd’hui comme l’Amérique est déprimée ! » Et de vanter le magnétisme de l’ancien président : « C’est plus facile aujourd’hui pour Trump que pour le Parti républicain lui-même d’attirer le vote desNoirs. Il est cette valeur sûre, cet aimant. Il est divertissant alors que Biden se montrait ennuyeux. »
Que lui inspire Kamala Harris ? « Elle vient de Californie, un État en échec d’où les gens partent… Les républicains n’auront qu’à citer en exemple San Francisco, Los Angeles pour gagner ! » Il raille cette gauche qui délirait en 2016 : « C’était bien la peine pour les démocrates de consacrer tout leur temps à dire que les trumpistes allaient venir chez vous et vous pendre à un arbre. Non seulement rien de tout cela n’est arrivé, mais aucun autre homme politique n’a fait autant pour cette communauté. Tenez… il n’y a jamais eu autant de prêcheurs noirs à la Maison-Blanche que sous Trump ! », s’amuse-t-il.
Prise de conscience chez les Noirs de la trahison de la gauche depuis des décennies
Le Parti républicain semble revenir de loin. La promulgation de la loi sur les droits civiques, en 1964, a longtemps semblé fixer le suffrage des Afro-Américains à gauche. On prête cette phrase, très probablement apocryphe, à Lyndon B. Johnson, le président qui a signé ce texte, venu rassurer les élus démocrates du Sud favorables à la ségrégation : « J’ai garanti le vote des nègres pour les démocrates pour les deux cents ans à venir. » Vraie ou pas, cette citation revient souvent chez les Noirs républicains. Chez ceux qui estiment « avoir été trahis » par cette gauche depuis plus d’un demi-siècle.
À 40 ans, Jude Somefun, président du caucus noir des républicains de New York, ne croit plus à ce « vote monolithique ». « Les gens se réveillent. Particulièrement sous cette présidence. Les Noirs constatent par exemple que les politiques démocrates ne leur bénéficient pas, que davantage d’argent est dépensé pour des immigrés illégaux que pour eux. » Pas d’effet Black Lives Matter (BLM) non plus : « C’est un outil très commode de la gauche pour intimider les électeurs puis pour les galvaniser au moment du vote en organisant le chaos. Je ne dirais pas que les BLM constituent une sorte de Gestapo à la Soros… Mais bon, on n’en est pas loin. C’était une façon de se servir des Noirs au profit de l’élection d’un seul homme : Joe Biden ! »
Et puis le personnage Trump, pour ne pas dire la marque, plaît, selon lui : « On l’oublie un peu, mais bien avant d’être président, il était une icône de la culture hip-hop, il est apparu dans des séries aussi populaires que le Prince de Bel Air avec des rappeurs qui l’idéalisaient… Et c’est aussi un ancien démocrate ! » Voilà bien quelque chose qu’on oublie en Europe : outre-Atlantique, Trump est rarement désigné comme un milliardaire, ou comme un roi de l’immobilier, mais comme une vedette très new-yorkaise de télévision du début des années 2000. Un bling-bling auquel n’est pas hostile la jeunesse noire. Et surtout Trump, avec son accent du Queens, quartier populaire de la mégalopole américaine, ne s’est jamais senti obligé en meeting, contrairement à Barack Obama, et même à Hillary Clinton, de singer l’accent noir.
Pour les démocrates, qui dit Noirs dit familles décomposées
Et son bilan ? A-t-il fait vraiment plus pour les Noirs que les autres ? Tous citent le financement des collèges et universités historiquement noirs (les HBCU) que Trump, alors président, a arrosé de centaines de millions de dollars. Mais aussi le fait qu’il a, en nommant des juges conservateurs à la Cour suprême, contribué à renverser l’arrêt Roe contre Wade qui obligeait les États fédérés à autoriser l’avortement. « Les valeurs familiales, c’est quelque chose que les démocrates ont oublié d’aborder avec les Noirs… Pensant que nous étions forcément des familles décomposées. Et là aussi ils se sont trompés », ajoute Jude Somefun, balayant les stéréotypes auxquels les Afro-Américains ont été associés par la gauche américaine.
Il y a aussi cette petite musique, que les Noirs semblent reprendre encore davantage que toute autre minorité : « Trump, c’était la paix. Pas de nouveaux conflits. Pas de soldats envoyés dans des guerres inutiles », insiste Jude Somefun. Or, les Noirs sont surreprésentés dans l’armée par rapport aux Blancs.
En avril dernier, alors en campagne à Atlanta, en Géorgie, État clé qu’il lui faudra gagner (où les Noirs constituent 33 % de la population contre 12 % au niveau national), Donald Trump s’est arrêté dans un restaurant de la très populaire chaîne de poulet frit Chick-fil-A. Les médias attendaient qu’il soit conspué, hué. Rien de tout ça. Selfies, embrassades et milk shakes à foison avec une foule de jeunes Noirs venus l’enlacer. Très vite, les journalistes se sont empressés de démonter ce qui ne pouvait être qu’un scénario écrit à l’avance. Sans succès. Comme si les démocrates n’avaient toujours pas compris que les Noirs pouvaient apprécier, en 2024, un républicain.
L’article Présidentielle américaine : Trump, plus populaire que jamais chez les Afro-Américains est apparu en premier sur Valeurs actuelles.
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