Les chances que Donald Trump a désormais d’être élu semblent limitées : pas plus de 15 à 20 % selon FiveThirtyEight, le site du champion des prévisions Nate Silver. Le candidat républicain se confronte à une carte électorale structurellement hostile. Et il paye son radicalisme, politiquement incorrect, qui rebute de nombreux électeurs modérés et indépendants.
Pourtant, Trump est en passe d’obtenir au moins environ 40 à 42 % des votes en tout. Entre 55 et 60 millions d’Américains voteront ainsi pour lui. Malgré son impréparation manifeste, sa vulgarité, sa violence verbale déployée à plusieurs reprises contre les minorités, les femmes, les handicapés et les étrangers. Malgré, enfin, un programme politique incompatible avec les dogmes de la globalisation néolibérale, hégémonique depuis longtemps dans la culture politique du Parti républicain.
Se pose donc encore une fois la question qui s’est posée depuis le début, l’année dernière, de la campagne électorale : comment est-il possible qu’un candidat comme Donald Trump puisse arriver aussi près de la Maison Blanche ? Comment expliquer le phénomène Trump ?
Les réponses varient et, ces derniers mois, plusieurs interprétations divergentes (et parfois conflictuelles) ont été proposées. Trois explications générales, et complémentaires, peuvent être identifiées.
La haine de l’adversaire
La première est la polarisation politique, marquée et croissante, aux États-Unis. Les vingt dernières années ont été caractérisées par une contraction drastique de la mobilité électorale. Deux camps, de plus en plus imperméables, se sont formés. Aux élections présidentielles de 2008 et 2012, environ 90 % des électeurs ont choisi un straight ticket : ils ont voté pour le même parti aux élections présidentielles, à celles de la Chambre des représentants, et pour le Sénat (qui est renouvelé par tiers tous les deux ans).
Selon plusieurs experts, un des problèmes de Trump résiderait précisément dans son incapacité à mobiliser pleinement des segments fondamentaux de l’électorat républicain. Selon les sondages, cependant, les défections ont été contenues – en raison aussi de la profonde hostilité envers Hillary Clinton – et actuellement, plus ou moins 85 % des électeurs républicains ont l’intention de voter pour le millionnaire de New York. En d’autres termes, un niveau très haut de polarisation, tiré négativement par la haine de l’adversaire, rend plus acceptable, et dans une certaine mesure légitime, un candidat aussi extrême que Trump.
Le nationalisme de l’Amérique blanche en déclin
La seconde explication, dans laquelle entre fortement le facteur racial, est la difficulté qu’éprouve une partie de l’Amérique à accepter un changement inévitable, mais encore contrasté. Il y a une Amérique blanche qui voit son poids relatif diminuer sous l’effet de transformations démographiques profondes et inexorables. De 2000 à 2016, la population blanche et non-hispanique est passée de 78 % à 69 % de la population totale. Et selon les projections, elle ne constituera plus la majorité entre 2040 et 2050.
La réaction d’une partie de cette population – surtout les hommes avec un bas niveau d’instruction et de revenus – a été de réaffirmer une idée, normative et prescriptive, de ce que les États-Unis sont et doivent être. Une idée fondée sur une sorte d’essentialisme, comme le montrent les fréquentes références aux Pères fondateurs et à une Constitution sacralisée et dés-historicisée. Conformément à cette vision, les États-Unis seraient un pays blanc, chrétien (ou judéo-chrétien) et anglophone. Le slogan de Trump – « Faire que l’Amérique soit grande à nouveau » (Make America great again) – renvoie à la conviction qu’il y a quelque chose d’immuable et d’essentiel dans la nation américaine, et que c’est à cela qu’il faut que le pays revienne.
Les Républicains ont utilisé, à de nombreuses reprises et sans scrupules, ce nationalisme blanc contre Obama. Trump en est le produit, plus que la cause. Aux élections de 2012, Obama a perdu le vote des hommes blancs, à 35 voix contre 62. Plusieurs sondages ont montré que de larges pourcentages, et souvent la majorité des électeurs qui se revendiquent comme Républicains, croient qu’Obama n’est pas né aux États-Unis ou qu’il serait secrètement musulman. Il était difficile, en 2008, de présager la réaction similaire d’une partie de l’Amérique à l’élection de son premier Président noir.
Le poids des perdants de la globalisation
Ce nationalisme aide à comprendre la troisième explication du phénomène Trump : l’économie. Plusieurs études ont contesté les lectures déterministes des matrices économiques du support à Trump. Néanmoins, il est impossible de ne pas noter que, pendant les primaires républicaines, il a systématiquement obtenu plus de votes parmi les électeurs avec un niveau d’instruction ou de revenu inférieurs, surtout dans les États les plus touchés par la crise de l’industrie américaine.
Dans l’Ohio, où a eu lieu un retournement décisif en novembre, Trump a obtenu 39 % des votes, et son score atteignait 47 % au sein des électeurs sans diplôme universitaire. Il y a obtenu dix points de plus auprès des électeurs dont le revenu était inférieur à 50 000 dollars annuels par rapport à ceux dont le revenu était supérieur.
En bref, le nationalisme de Trump semble offrir une réponse claire et simple aux perdants de la globalisation : « Make America great again ». Suffisant pour être élu ? Probablement pas. Mais suffisant, en tout cas, pour produire une déstabilisation ultérieure d’un système politique déjà souffrant, et pour polariser un pays divisé et préoccupé.
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