Une loi sauvera-t-elle la liberté d’expression dans les universités britanniques ?

 

La liberté de gré ou de force ! Rassemblement Black Lives Matter dans le parc de Parker’s Piece, au sud de la ville universitaire de Cambridge, 6 juin 2020.

Face aux délires wokistes qui alimentent la chasse aux sorcières dans les universités britanniques, le Parlement planche sur un projet de loi visant à leur imposer… la liberté d’expression. Il pourrait sauver la carrière des chercheurs qui osent s’opposer à un conformisme mortifère. Une loi sauvera-t-elle la liberté d’expression dans les universités britanniques ? Voilà le débat qui anime campus et Parlement en cette rentrée. Chercheurs licenciés, étudiants soumis à des procédures disciplinaires pour propos déviants, programmes expurgés des « auteurs problématiques »… Au Royaume-Uni, les oukases du politiquement correct asphyxient la liberté académique. Au point que le gouvernement anglais a rédigé un projet de loi visant à protéger la liberté d’expression à l’université. Le texte, intitulé « Higher Education (Freedom of Speech) Bill », est actuellement en discussion aux Communes.

Renverser la vapeur

L’avenir de l’université menacé par la bonne pensée ? Le diagnostic est établi depuis belle lurette par l’universitaire Joanna Williams, fondatrice du think tank Cieo. Dans son essai Academic Freedom in an Age of Conformity (« La liberté académique à l’âge du conformisme »), publié en 2016, elle s’inquiétait déjà de la fin du savoir face à l’idéologie. La volonté d’édifier une université inclusive et diversitaire (sur le modèle américain) implique la suppression corollaire de tout questionnement des sujets sensibles. Alors le débat d’idées se sclérose, les productions intellectuelles se tarissent. Des pans entiers de la recherche se sont transformés en champs de mines. Gare à celui qui s’éloigne des clous du décolonialisme, de la théorie critique raciale, de l’idéologie transgenre ou du catastrophisme climatique — telle est grosso modo la liste extensible des sujets figés par l’idéologie dominante et ne souffrant plus qu’une approche manichéenne. Qui s’affranchit de la doxa risque gros, en sorte que s’insinue la plus toxique de toutes les censures : l’autocensure.

Pour renverser la vapeur, la loi actuellement débattue exige des universités reconnues par l’État, ainsi que des syndicats étudiants, qu’ils garantissent mais aussi promeuvent (via la publication de chartes sans ambiguïté) la liberté d’expression des personnels administratifs, des professeurs et chercheurs, des étudiants et des conférenciers extérieurs. Toute tentative de censure déclenchera des pénalités financières. Les victimes de procès en sorcellerie pourront, sans frais, porter plainte auprès de l’Office pour les étudiants, l’organisme qui supervise les universités sous la houlette du ministère de l’Éducation. Une opinion ou un propos hétérodoxes ne pourront entraver une carrière universitaire, empêcher une embauche, ou être le prétexte pour annuler l’intervention d’un conférencier. Enfin, l’Office pour les étudiants nommera un « directeur de la liberté d’expression », chargé de s’assurer du respect de la liberté académique et de recevoir les plaintes en cas de manquement.

 

De gauche à droite et de haut en bas : Joanna Williams, Arif Ahmed, Eric Kaufmann et Noah Carl.

De quelle sorte de censure parle-t-on ? Lisa Keogh, étudiante en droit à l’université Abertay (à Dundee en Écosse), a frôlé l’exclusion pour avoir, lors d’un séminaire sur « Le genre, le féminisme et la loi », affirmé qu’une femme est un individu équipé d’un vagin (propos vexatoire pour les transgenres hommes qui se considèrent femmes). Convoquée suite aux plaintes d’étudiants offensés, Lisa Keogh a eu le courage d’assumer ses propos anodins et a pu, à l’issue de plusieurs mois de polémique jusque dans la presse nationale, poursuivre son cursus. La mécanique est invariable. Une attaque en ligne et en meute, via les réseaux sociaux, vous dénonce, puis l’administration de l’université (qui n’aime pas le grabuge) vous convoque et éventuellement vous sanctionne. Quelle que soit l’issue de ces lynchages numériques, leurs conséquences sont terribles pour les accusés désignés comme infréquentables, contraints de se justifier et de prouver leur bonne foi. Un parcours du combattant qu’on ne souhaite à personne.

Le caractère délétère de ce climat est largement reconnu. Reste à savoir si la loi est le bon outil pour neutraliser les mouchards, flics et procureurs qui pullulent. Est-il satisfaisant de surveiller les surveillants ? Il y a bien un paradoxe dans la liberté forcée, une bizarrerie à nommer un vigile qui impose que chacun fasse ce qui lui plaît. Un gendarme de la liberté est une chimère. A-t-on jamais vu des libertaires fraterniser avec la force publique ?

Le plaisir d’argumenter

« L’enseignement supérieur est condamné si l’on ne peut exposer les étudiants à toutes sortes d’idées y compris les plus controversées et impopulaires. Il faut miser sur l’effet conjoint de cette nouvelle loi et d’un changement culturel plus profond, l’un favorisant l’autre », dit Joanna Williams, contactée fin juillet. Elle déplore néanmoins la définition restrictive de la liberté académique. « Le texte affirme que les universitaires peuvent exercer leur liberté dans le cadre de la loi et de leur domaine d’étude. Le rôle des chercheurs ne se limite pas à l’amphithéâtre où ils enseignent, il est vital qu’ils puissent participer sans retenue aux débats nationaux. » Joanna Williams relève également le paradoxe d’un gouvernement qui promeut la liberté d’expression à l’université, mais impose ses lois sur les discours de haine.

Eric Kaufmann, professeur de sciences politiques au Birkbeck College, à Londres, n’est pas de cet avis. Logique, puisque ses travaux ont inspiré le projet. Pour lui, la voie législative est le seul moyen de contrecarrer le conformisme mortifère qui étouffe l’université. Kaufmann a lui-même été victime d’une chasse aux sorcières, ses sujets d’étude (immigration, nationalisme, démographie) comptant parmi les thèmes explosifs que le wokisme entend soustraire au débat. En mai, il était dénoncé sur Twitter, accusé de racisme et de suprémacisme blanc (ce qui est cocasse pour un homme un quart chinois, un quart latino, dont le père est juif). Selon Kaufmann, les universités ne pourront pas résister à la pression des activistes sans une intervention extérieure. Il note du reste que la seule annonce du projet de loi a déjà amélioré le climat sur les campus.

Cet été, dans une tribune publiée dans le Daily Telegraph, le secrétaire d’État à l’Éducation Gavin Williamson se désolait des ravages de la cancel culture et appelait tout un chacun à se montrer intransigeant vis-à-vis de la « minorité intolérante ». Derniers auteurs déboulonnés : Isaac Newton et David Hume, trop eurocentriques. « Au fond, c’est une question de respect et de tolérance », concluait le ministre.

Respect et tolérance : ces deux mots ont conduit Arif Ahmed, professeur de philosophie à Cambridge, à mener une bataille aussi héroïque que victorieuse au sein de son université, une des plus prestigieuses du pays, mais aussi la plus woke. Depuis 2019, cet athéiste libertarien, spécialiste de Ludwig Wittgenstein, ourdit sa riposte aux censeurs. Cette année-là, deux événements portent une ombre sinistre sur la liberté académique. Comme d’habitude, sous la pression d’un groupe de redresseurs de torts, Jordan Peterson, professeur canadien de psychologie mondialement réputé, qui était invité à la faculté de théologie de Cambridge comme chercheur associé, se voit signifier du jour au lendemain qu’il n’est plus désiré. Les zélotes ont déniché une photo compromettante. Parmi les dizaines de milliers de clichés de Peterson avec ses fans, l’une montre un homme portant sur son T-shirt l’inscription « Fier d’être islamophobe ». Jugé coupable par association, Peterson intègre illico la liste noire des infréquentables. « Voilà la menace qui pèse sur la communauté scientifique, dit Arif Ahmed, rencontré à Cambridge dans son collège, Gonville & Caius. La photo ne reflétait en rien les opinions du Dr Peterson. Et quand bien même ! Ce sont des points de vue qui peuvent être vrais ou faux et méritent d’être débattus, mais là n’était pas le propos. L’objectif était de faire tomber un chercheur. Glaçant ! »

Autre victime, le sociologue Noah Carl. À 28 ans, il obtient un poste dans un projet de recherche prestigieux au St Edmund’s College de Cambridge. Mais bientôt des étudiants et universitaires vigilants protestent contre sa présence dans une lettre ouverte. Noah Carl a eu le malheur de s’exprimer en faveur de la liberté de recherche sur des sujets aussi tabous que la race, les gènes et le QI. Circonstance aggravante, Noah Carl est conservateur, espèce aussi peu appréciée dans les départements de sciences sociales qu’elle y est rare. « Une enquête interne, tenue secrète, a conclu qu’il devait être démis de ses fonctions. Parmi les motifs communiqués par le responsable de St Edmund’s College, figurait le fait que ses travaux risquaient d’être utilisés à des fins racistes et antireligieuses. Que vous risquiez de perdre votre poste parce que vos recherches “risquent d’être utilisées” par des gens mal intentionnés est une idée terrifiante qui piétine les fondements de l’enseignement supérieur », observe Arif Ahmed.

En mars 2020, à quelques jours du premier confinement en Angleterre, Cambridge annonce une révision de sa charte de la liberté d’expression. « Un amendement est ajouté, selon lequel jouir de son droit à la liberté d’expression ne doit pas vous dispenser de respecter les opinions et identités d’autrui. Le terme “respecter” était préoccupant, car aussi vague que contraignant, explique Ahmed. Respecter, c’est plus que tolérer, c’est, par exemple, ne pas se moquer. Respecter religions et modes de vie… on imagine les implications quant au débat sur l’idéologie transgenre. On peut tout à fait tolérer sans respecter. John Locke a abordé ce thème de la tolérance, en quoi il s’opposait à Hobbes. Hobbes pensait qu’il devait y avoir une religion d’État unique. Locke considérait que l’on pouvait tolérer une variété de religions : on peut être en désaccord profond sur le mode de vie, la religion ou la philosophie d’autrui et dans le même temps accepter son existence, la tolérer. Le respect est une notion subjective établie à l’aune de la susceptibilité de celui qui exige le respect. Les musulmans qui ont brûlé les Versets sataniques dans les années 1980 considéraient que Salman Rushdie manquait de respect. Il y a des extrémistes dans toutes les religions, ils pourraient instrumentaliser cet amendement pour faire taire tout dissident dans le lieu même où la dissidence se doit d’être autorisée, c’est-à-dire l’université. »

Le respect suppose une déférence qui annihile la pensée critique et s’inscrit à l’encontre de toute démarche académique. Arif Ahmed n’allait pas laisser faire. « L’université doit être le lieu de l’exploration, offrir la possibilité de se tromper, de tester des idées même stupides, d’argumenter, pour le plaisir d’argumenter », insiste-t-il. Il lance alors une campagne pour remplacer dans le texte le mot « respect » par le mot « tolérance ». Pour ce faire, il lui faut obtenir l’organisation d’un vote des universitaires de Cambridge sur la question. Et pour déclencher un vote, il doit recueillir 25 signatures de ses collègues. « Ça a été plus difficile que je ne l’imaginais. J’ai passé des coups de fil, envoyé des centaines d’emails, rencontré mes collègues. La plupart étaient d’accord avec moi, mais ne voulaient pas sortir du bois, craignant pour leur carrière. » Les 25 signatures néanmoins obtenues, un vote est organisé. Le 8 décembre 2020, l’« amendement tolérance » remporte 1 316 voix contre 162. « Je crois que ça a été la plus grande défaite que la direction de l’université ait jamais essuyée », conclut Arif Ahmed.

C’est une bataille gagnée, mais la guerre pour la liberté académique continue. Arif Ahmed accueille la loi comme une bonne nouvelle. Autre signe positif : il vient d’être nommé par la reine membre de l’Ordre de l’Empire britannique pour services rendus à l’éducation. Seul contre tous il y a quelque mois, le voilà honoré en haut lieu. Alors que nos universités sont en proie à la même offensive idéologique, ces développements devraient nous rendre optimistes — et combatifs. Face aux délires du wokisme anglo-saxon, une contre-offensive est possible.

Source : Causeur

 

Extrait de: Source et auteur

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Un commentaire

  1. Posté par Anthony le

    Comme le dit l’article, une bataille est gagnée, mais j’ajouterai, pas la guerre, or guerre il y a et d’un genre particulièrement vicieux, intériorisée par ses victimes qui en deviennent à leur tour les soldats et propagent ce virus, d’origine française ne l’oublions pas. Il faut rappeler que ce sont ces « intellectuels » français et marxistes qui ont émis tous les germes délirants de ce qu’on appelé le déconstructisme à l’oeuvre aujourd’hui dans la destruction de nos sociétés occidentales. Posez-vous la question : pourquoi l’Asie en général n’est-elle pas touchée par le phénomène? Cette loi anglaise montre le chemin et reprenons le vieux slogan: Il est interdit d’interdire.

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