Le plus grand succès de la gauche : faire oublier le pacte germano-soviétique

 

Par Daniel Hannan, depuis Oxford, Royaume Uni.

Staline Hitler Credit Couverture Le Pacte avec le diable

Il y a près de quatre-vingts ans, les divisions de l’Armée Rouge faisaient irruption en Pologne. Maîtres de la tromperie et de la propagande, elles firent croire aux populations qu’elles se joignaient à la bataille contre Hitler, qui avait lancé l’invasion deux semaines plus tôt. Mais, en une journée, la vraie nature de la collaboration germano-soviétique était mise au jour.

Les deux armées se rencontrèrent dans la ville de Brest-Litovsk, où le traité de 1918 avait été signé entre le gouvernement du Kaiser et l’État révolutionnaire de Lénine. Les soldats fraternisèrent, échangèrent nourriture et tabac ; les cigarettes allemandes pré-roulées contrastaient avantageusement avec les papirosa raqueuses russes. Une parade militaire conjointe mit en scène les uniformes gris de la Wehrmacht à côté du vert olive des soviétiques fatigués. Les deux généraux, Guderian et Krivoshein, firent un magnifique repas, puis, se faisant leurs adieux, le commandant soviétique invita les journalistes allemands à visiter Moscou « après la victoire sur la capitaliste Albion ».

Ces événements sont profondément marqués dans la mémoire des nations qui furent victimes du traité Molotov-Ribbentrop : la Roumanie, la Finlande, et surtout, la Pologne et les États baltes. Mais ils n’occupent absolument pas la place qu’ils méritent dans notre mémoire collective. Presque tout le monde en Grande Bretagne sait que la Deuxième Guerre Mondiale commença lorsqu’Hitler lança ses Panzers en Pologne. L’invasion symétrique de Staline, 16 jours plus tard, même si elle n’est pas entièrement oubliée, n’est pas vraiment aussi centrale dans l’histoire qu’on raconte.

Quand on y pense, c’est très bizarre. Le pacte germano-soviétique dura 22 mois, un tiers de la durée du conflit. Nous nous souvenons, avec fierté, que nous tînmes seuls face à Hitler. Mais en réalité, l’isolement de nos pères, et l’héroïsme à une telle hauteur, fut encore plus grand que cela. Je ne vois pas de moment plus courageux du conflit que lorsque nous nous préparâmes également, après avoir déclaré la guerre à Hitler, à ouvrir un nouveau front contre Staline. Les commandos britanniques étaient sur le point d’être déployés pour défendre la Finlande, tandis que le Cabinet envisageait différents plans pour couper les approvisionnements en pétrole de l’URSS dans le Caucase.

Dans le cours des événements, ces plans furent dépassés par l’histoire. Reste un moment indépassable de pure et sanglante bravoure, magnifiquement capturé par la réaction du héros fictif d’Evely Waugh, Guy Crouchback : « L’ennemi au moins était là, énorme et haineux, tous ses déguisements rejetés. C’était l’Âge Moderne en armes. »

Pourquoi escamoter cette mémoire ? Principalement parce qu’elle ne colle pas aux événements ultérieurs. Quand Hitler attaqua l’URSS, à l’étonnement absolu de Staline, qui avait initialement ordonné à ses soldats de ne pas tirer, il était dans l’intérêt de tout le monde d’oublier la première phase de la guerre. Les communistes de l’ouest, qui avaient réussi d’extraordinaires circonvolutions pour justifier leur entente avec le fascisme, avaient un nouveau sursaut et affirmaient maintenant que le pacte germano-soviétique était une pause tactique, un moment que Staline s’était brillamment accordé pour construire sa capacité militaire. Même aujourd’hui, l’empreinte de cette propagande perdure.

Pour le lecteur moderne, la description de George Orwell de l’alternance de la guerre entre Eurasia et Estasia semble exagérée ; mais quand il publia son roman majeur en 1948, c’était encore de l’histoire récente. Il convenait à la gauche de l’ouest, pendant et après la guerre, d’affirmer qu’Hitler seul était mauvais, et très certainement plus vicieux que Staline. Il était donc nécessaire d’oublier l’enthousiasme de la collaboration entre les deux tyrans.

L’étendue complète de la conspiration est révélée dans The Devils’ Alliance, un livre d’histoire brillant de Roger Moorhouse. Moorhouse est un historien sensé et sérieux, qui écrit sans plan politique évident. Calmement, il raconte l’histoire du pacte : sa naissance, son application, et les raisons de sa fin violente. Lorsque l’on raconte une telle histoire, il est important d’être sobre : les grands événements n’ont pas besoin de fioritures. Ce qu’il révèle est une entente diabolique, qui bien qu’arrêtée avant de devenir une alliance, ne peut pas être considérée comme une anomalie de l’histoire.

Les deux systèmes totalitaires commerçaient dans tous les besoins de la guerre : pas seulement du pétrole et d’autres produits chimiques vitaux, mais des armes et des navires. Ils se montraient l’un l’autre leurs propres réalisations culturelles, échangeaient musique et films, et s’appuyaient sur leur hostilité commune au capitalisme occidental.

L’idée désormais répandue qu’il y avait un fossé infranchissable entre le communisme soviétique et le national-socialisme aurait semblé curieuse à l’époque. Pour sûr, certains à Moscou, et un peu plus à Berlin, croyaient qu’il y aurait à la fin une confrontation avec leur « véritable » ennemi. Mais ces voix étaient minoritaires. Beaucoup plus envisageaient joyeusement l’union des deux systèmes socialistes dans la guerre contre « le libéralisme anglo-saxon décadent ».

La conjonction doctrinale entre les Nazis et les Soviétiques était également évidente pour les anglo-saxons « décadents ». Le jour après l’invasion soviétique de la Pologne, un éditorial du Times évoquait que « seuls peuvent être déçus ceux qui croient naïvement que la Russie est différente de son voisin Nazi, malgré la ressemblance de leurs institutions et de leurs discours politiques, à travers leur politique étrangère. »

Ce ne furent pas non plus les « libéraux décadents » du monde anglo-saxon qui adoptèrent ce point de vue. Le premier Anglais jugé pour espionnage était un communiste de Newcastle nommé George Armstrong, qui avait fourni à des agents allemands à Boston des informations sur les convois atlantiques. Il avait été poussé à déserter dans un port neutre par l’appel de Molotov aux gens de gauche dans les marines alliées.

Alors pourquoi avons-nous refoulé, si ce n’est nié, ces événements dans un coin de notre esprit ? Dans sa trilogie Sword of Honour, Evelyn Waugh explique souvent à demi-mots comment des sympathisants soviétiques en Occident utilisèrent l’alliance avec l’URSS pour réhabiliter ses doctrines. En 1944, Hayek consacra la plus grande part de sa Route de la Servitude à réfuter l’idée que le nazisme et le communisme étaient des idéologies contraires, bien conscient de la ferveur derrière la promotion de cette idée.

Il avait raison, mais eut peu d’impact. Si vous voulez mesurer le succès des propagandistes de l’époque, regardez les réactions que vous récoltez aujourd’hui quand vous mettez en évidence, et sans artifices, quelques faits démontrant la nature socialiste du fascisme, comme je l’ai fait récemment.

Pacte germano-soviétique - Mucha_8_Wrzesien_1939_Warszawa - CC Caricature Wikipedia
Caricature polonaise montrant Ribbentrop baisant la main de Staline devant Molotov souriant et applaudissant.

Pourquoi le découpage Molotov-Ribbentrop arriva à sa fin ? Pas, comme vous pourriez le penser, à cause d’une incompatibilité doctrinale entre les deux participants, mais comme Moorhouse le démontre au-delà du doute, pour des raisons stratégiques. Hitler avait espéré que Staline pourrait être poussé à se tourner vers le sud, en s’attaquant à l’Inde pour « coopérer avec nous dans la grande liquidation de l’Empire britannique ». Mais la Russie, comme aujourd’hui, était concentrée vers ses voisins occidentaux plutôt que septentrionaux. C’était l’appétit de Staline pour la Bulgarie qu’Hitler trouva intolérable et qui mena à l’Opération Barbarossa.

Tout cela est-il encore important ? Bien sûr, immensément. En premier lieu, c’est important évidemment pour les pays qui furent victimes du dépeçage. Ce sont des manifestations pour le 50ème anniversaire du Pacte germano-soviétique qui menèrent à l’indépendance des États baltes. Il est important également de comprendre les conséquences honteuses de l’idée que Staline ne jouait pas, d’une certaine manière, dans la même ligue qu’Hitler. Aussi tard que dans les années 70, au plus fort de la Guerre froide, les gouvernements mondiaux, y compris en Occident, utilisaient des formules alambiquées de regret pour déplorer la mort d’officiers polonais à Katyn, sans incriminer directement les soviétiques.

Même aujourd’hui, nous sommes tellement obnubilés par Hitler que nous oublions ce qui se passait ailleurs à la même époque. Combien de journalistes ont paresseusement comparé les annexions de Poutine en Géorgie et en Ukraine à celles du chef nazi ? Poutine s’attaque aux États voisins, c’est mal, donc il doit être comme Hitler, non ?

Sauf qu’il existe un parallèle bien meilleur, et de beaucoup. Quand Hitler prit sa moitié de la Pologne, il ne chercha pas à faire croire qu’il était autre chose qu’un conquérant. Une partie de ces zones furent incorporées au Reich, et le reste placé sous administration militaire. Mais quid de Staline ? C’est là que l’histoire devient étrangement similaire à notre époque. Staline affirmait agir pour protéger les minorités ukrainiennes et biélorusses dans l’Est polonais. Après avoir pris sa portion de territoire, il organisa des élections trafiquées, qui créèrent de nouveaux parlements, qui demandèrent rapidement à entrer dans l’URSS. Cela nous rappelle rien ?

Nous devons nous attaquer à cette unilatéralité. Si le nazisme est bien envisagé comme l’atrocité qu’il fût, il existe souvent une idée sous-jacente : que le communisme était bien intentionné, même s’il tourna mal. Une simple connexion avec le fascisme empêche un politique d’accéder à des responsabilités ; en revanche, ceux qui défendirent activement l’URSS peuvent devenir ministres et accéder à la Commission européenne. Porter un tee-shirt à l’effigie de Che Guevara n’est pas considéré de la même manière que de porter un tee-shirt Adolf Hitler. Pourtant, ça devrait l’être.

Comprenez moi bien : chaque atrocité est unique, possède sa propre nature. L’holocauste nazi nous hante pour de bonnes raisons. Des années après l’avoir vue, cette image est toujours présente à mon esprit. Heureusement, personne, au-delà de quelques malades, ne nie la nature du nazisme. Ce n’est pas le cas à propos de l’Union Soviétique.

Encore aujourd’hui, la Russie n’accepte pas de qualifier son annexion des pays baltes d' »invasion ». 47% des Russes ont une « opinion positive de Staline » (imaginez comment nous réagirions si 47% des Allemands avaient une « opinion positive de Hitler »). Nier l’importance du génocide nazi est, dans de nombreux pays, une infraction pénale ; mais signaler, avec votre tee-shirt idiot du Che, que vous acceptez de casser des œufs pour faire une omelette, c’est d’un chic radical. L’Allemagne a liquidé son passé pour devenir un allié de choix. Mais la Russie ?

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Article initialement publié le 21 septembre 2014.

 

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