Correspondant permanent aux Etats-Unis. – Sans doute y a-t-il eu un maréchal-ferrant parmi les lointains ancêtres (allemands) du président Donald Trump. On trouve en effet chez lui l’habitude de conserver, en diplomatie et dans d’autres domaines, deux fers au feu. Comme le célèbre artisan qui martelait son enclume pendant que, sur les braises, rougeoyaient non pas un seul mais deux fers à cheval placés côte à côte. Geste de prudence d’un esprit avisé. Les deux fers de Trump s’appellent la Chine et Taïwan – l’ex-empire du Milieu et son île rebelle, les communistes déployés sur leur continent et les nationalistes repliés dans leur réduit. Vestiges d’une sanglante guerre civile. Depuis, la Chine ne rêve que d’avaler ce moustique qui la nargue. Et Taïwan ne parle que de résister au dragon qui l’échauffe.
Situation inespérée pour un troisième pays qui songe à ses intérêts en soufflant à sa guise le chaud et le froid sur ces deux frères ennemis promis, quoi qu’ils fassent, au marteau arbitral. Les choses se compliquent car, chez Trump, les gènes de maréchal-ferrant se conjuguent aux réflexes d’un affairiste habile. Le cérébralisme céleste semble avoir trouvé un adversaire à sa taille.
Tout frais en politique mais pas en marchandage, Trump s’occupa d’abord de la Chine. Durant les primaires républicaines et la campagne présidentielle, il condamna son expansionnisme et s’appuya sur sa fourberie pour esquisser les grands principes de son populisme. Il s’agissait de bien faire comprendre aux Américains que les monstres commerciaux sont par nature des dévoreurs d’emplois. La Chine en est un exemple calamiteux : le plus gigantesque atelier du monde nourrit son ambition avec le chômage de l’Occident. Le chômage, conséquence directe de sa désindustrialisation qui, elle-même, n’est que l’effet de la délocalisation d’usines – en un mot, du globalisme. Le mot servit de repoussoir à Trump dans chacun de ses discours de candidat et d’anti-slogan à chacun de ses gestes de président. Objectif : essayer de réduire l’excédent commercial annuel de 400 milliards de dollars dont bénéficie la Chine depuis des lustres. Quelques résultats sectoriels jusqu’à présent, mais rien de spectaculaire.
Autre objectif : tenter de bloquer les programmes de missiles nucléaires et balistiques de la Corée du Nord avec l’aide des pressions de Pékin. Quelques succès mais, là encore, rien de définitif.
L’indispensable troisième acteur
Un an de pouvoir a appris à Trump que, dans certaines affaires asiatiques, un troisième acteur est parfois indispensable. Les bras de fer connaissent vite leurs limites. En revanche, les jeux à trois offrent plus de possibilités, de souplesse et d’ouverture. C’est ainsi que Trump sortit son autre fer : Taïwan. Il rougit comme l’autre en un rien de temps. Aucune surprise : d’emblée, Trump fit comprendre aux îliens qu’ils ne seraient plus traités comme un ramassis de récalcitrants gelant toute réunification de la Chine, mais comme des patriotes férus d’indépendance et réfractaires au totalitarisme communiste. Bill Clinton, George Bush et Barack Obama n’ont strictement rien fait pour Taïwan, ni rien fait avec Taïwan. Pour la première fois depuis un quart de siècle, un président des Etats-Unis offre aux nationalistes chinois autre chose qu’un strapontin – un fauteuil, un statut honorable, une place à défendre. Pékin est furieux. Le président Xi Jinping, lors d’un récent discours de 205 minutes, a recueilli les plus vibrants applaudissements quand il a déclaré : « Nous ne permettrons à personne de couper la Chine en deux. » Trump avait bien touché un nerf à vif. Et d’ailleurs, Xi avait de très bonnes raisons de s’inquiéter.
Trump a signé en décembre dernier une loi encourageant les visites mutuelles des marines américaines et taïwanaises tandis qu’il incitait les différentes commissions parlementaires à multiplier les voyages dans l’île rebelle. C’est ainsi que le sénateur James Inhofe, républicain de l’Oklahoma, spécialiste des forces armées, a récemment fait, à la tête d’une notable délégation, un séjour remarqué à Taïwan. Au cours d’un entretien avec la présidente Tsai Ing-wen, l’envoyé personnel de Trump s’offrit le luxe de clamer que « les accords de défense entre nos deux pays sont maintenant plus importants que jamais ». Pékin apprécia le changement brutal d’atmosphère. On y regrette tous les jours Clinton, Bush et Obama.
Jusqu’au bout
Mais ce n’est pas tout. Deux événements déjà planifiés vont mettre le feu aux poudres diplomatiques. D’abord, en mai prochain, au sud de l’île, une réunion d’industriels de la défense des deux pays doit confier aux nationalistes la fabrication de pièces d’armements ultrasophistiqués dont les assemblages seront, pour un temps encore, assurés aux Etats-Unis. Une grande première.
Ensuite, en juin, l’American Institute de Taïwan (conférences, débats, rencontres) inaugurera ses gigantesques et splendides locaux à Taipei, la capitale. Bien davantage qu’une antenne culturelle : un symbole politique. Suspense : qui représentera Washington pour couper le ruban étoilé ? Si c’est le secrétaire aux Transports ou à l’Environnement, Pékin soufflera un peu. Si c’est le secrétaire d’Etat ou à la Défense, Pékin fulminera. Le message de Trump aura éclaté dans le ciel du Pacifique : allons jusqu’au bout dans cette nouvelle – et inévitable – guerre froide.
Photo : Trump va jouer la carte taïwanaise.
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