La démocratie face au mystère du langage

Jan Marejko
Philosophe, écrivain, journaliste

 

Au début du vingtième siècle, le langage paraissait dériver dans tous les sens. Le journaliste autrichien Karl Kraus disait, dans les années trente, que le nazisme n'aurait pas gagné si l'on avait utilisé les mots avec plus d'intelligence. Comment, dès lors, ne pas songer à assigner aux mots un sens précis en montrant exactement à quoi ils renvoient ?

 

L'idée paraît simple et louable. Au fond, de quoi parlons-nous, lorsque nous parlons ? Si nous arrivions à répondre, ne pourrions-nous pas enfin nous comprendre, éviter les querelles, voire les guerres ? Purifier le langage pour faire régner la paix parmi les hommes, quel noble projet ! En Suisse ces jours, il y a débat sur l'immigration. A l'évidence, ce mot n'est pas entendu de la même manière par les uns et par les autres. Ne serait-il pas possible de s'entendre sur la signification de ce mot pour remplacer l'actuel dialogue de sourd par un débat constructf ? N'est-elle pas belle, dès lors, l'intention de donner un sens précis à ce mot d'immigration ?

 

Elle est belle, mais elle est aussi irréalisable. Pourquoi, demandera-t-on ? Imaginons un conférencier parlant de Dieu devant des auditeurs. Sans le vouloir, il les précipite dans une jungle impénétrable de significations. Ils ne savent pas vraiment de quoi il parle, ni lui non plus, d'ailleurs ! On comprend pourquoi, dans la tradition juive, on répugne à désigner Dieu par un nom. Mais lorsque nous parlons d'une vache, ne sommes-nous pas parfaitement clairs ? Ce mot ne désigne-t-il pas une réalité bien circonscrite dans le temps et dans l'espace ? Eh bien non,  ce n'est pas beaucoup plus clair qu'avec Dieu ! Pourquoi ?

 

Parce que les mots que nous utilisons, qu'ils renvoient à une réalité immatérielle (Dieu), matérielle (vache) ou entre les deux (immigration) sont liés à notre histoire personnelle et collective. Or cette histoire est unique. L'histoire du pays où nous vivons a autant d'importance que la nôtre propre. Récemment, dans un train, une amie employait le mot "wagon" pour désigner, en langue américaine, la voiture dans laquelle nous nous trouvions. Comme cette langue, pour moi, est maternelle, je dus lui faire remarquer que ce mot ne convient pas. Pour les Américains, un "wagon" évoque le far-west avec des chevaux tirant des "wagons" occupés par des Blancs disposant ces wagons en cercle lorsqu'ils sont attaqués par des Indiens. Un Américain emploiera donc le mot "car" pour désigner un wagon. Qu'il le veuille ou non, qu'il en soit conscient ou non, l'histoire de son pays joue un rôle dans sa façon de s'exprimer. Notre histoire personnelle joue aussi un rôle dans ce que nous disons ou écrivons. Un Français a entendu le mot édredon prononcé par sa mère lorsque, le soir, elle le bordait avec gentillesse ou méchanceté, lorsque le soleil se couchait trop vite pour lui qui voulait continuer à jouer, lorsqu'il avait peur de la nuit qui s'approchait. A chaque fois que ce mot est prononcé, il ressent tout ou partie de ces choses. Personne d'autre que lui ne peut saisir de la même manière toutes les saveurs et couleurs de ce mot.

 

Une langue ne peut donc pas être réduite à la sécheresse squelettique d'une information. Elle charrie une infinité d'images, de sensations, d'angoisses, d'espérances, de saveurs, qui nous empêchent de la considérer seulement comme un instrument par lequel nous communiquerions des informations claires et précises. Si, par malheur, elle devenait telle, nous perdrions notre humanité. Nos mots seraient de purs et froids concepts détachés de toute la chaleur d'une existence personnelle, de toute cette histoire d'un pays qui fait de nous des citoyens.

 

La démocratie repose sur le débat et donc sur des mots. Si nous sommes incapables de définir clairement les mots employés dans un débat, si nous ne pouvons pas en faire de purs concepts, ne devrions pas renoncer à nous proclamer démocrates ? Non, car avec une telle renonciation nous abandonnerions tout échange verbal dans l'espace public. Nous serions alors guidés soit par la force brute, soit par de muets conditionnements, comme des chiens de Pavlov. Clarifier nos propos est une tache à reprendre chaque jour, comme on le dit de la démocratie, parce que cette clarification ne sera jamais totale

 

Cessons donc, par pitié, d'invoquer le débat citoyen comme un remède miracle contre tous les conflits et toutes les dissensions. Jamais les propos échangés ne seront parfaitement clairs. Dans nos débats, nous apporterons toujours des joies, des douleurs des espérances qui rendront difficiles une entente profonde. Difficile, mais pas impossible.

Jan Marejko, 1er janvier 2014

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