Anne-Lise Grobéty: La pianiste des mots

Alice Mignemi
Master en Langues étrangères
Anne-Lise Grobéty et Alice Mignemi

Anne-Lise Grobéty est morte il y a un peu plus de deux ans, le 5 octobre 2010. Alice Mignemi, qui est italienne, lui a consacré ses mémoires de licence et de master en Langues étrangères et est devenue son amie. Elle l’a rencontrée pour un entretien, en 2007, à Bevaix et a passé quelques jours chez elle, en 2009, à La Chaux-de-Milieu. Elle projette de consacrer sa thèse de doctorat au dernier roman de l’écrivaine.

J’attendais encore sa réponse, quand j’ai reçu le message de sa fille Airelle : Anne-Lise est morte. Mais, ses mots, avec sa voix douce et lente, résonnent encore dans ma tête. Dans mon cœur. Ils résonnent bien dans ses œuvres. Dans son roman posthume(1). C’est la grandeur de l’art qui, depuis Du Bellay ou Shakespeare, donne l’immortalité aux grands écrivains. Et Anne-Lise Grobéty a été un grand écrivain.

Elle donnait toute sa vie à l’écriture, malgré les obstacles qu’elle avait rencontrés en tant que femme: sa famille, ses filles, le travail. Mais, elle me parlait aussi de ses difficultés à écrire face aux trente mille livres en français qui paraissent chaque année. La majorité de ces textes sont des traductions de succès américains ou des romans écrits par des auteurs francophones qui se plient aux règles de vente. Anne-Lise Grobéty pourrait écrire, simplement, pour faire lire ses œuvres à la plupart des gens, pour gagner le succès aussi en France, pour être appréciée par les grands critiques. Mais, elle a voulu rester dans ses « perspectives d'écriture ». Elle avait une responsabilité face à la langue française. Dans une époque où les Français réduisent tellement la langue, où ils utilisent beaucoup de termes anglais, Anne-Lise Grobéty avait fait un choix d’amour. Elle avait choisi la langue française pour la redécouvrir et la restituer aux Français. Elle n'écrivait pas pour des lecteurs pressés, c'est-à-dire des gens qui n'ont pas le temps de s'arrêter sur chaque page, le temps de donner au texte une part de soi-même, de ses émotions, de ses expériences. La langue des romans de Mme Grobéty est une langue vraiment travaillée, qui a besoin de beaucoup de temps et de la part de l’auteur et de la part du lecteur.

La forme est plus importante que le fond. « Les thèmes sont là – disait-elle - on peut les compter sur nos doigts. Il faut trouver des façons différentes d'en parler ». De fait, elle travaillait sans cesse sur la forme de ses textes. Tant que, après la publication d'Infiniment plus, l'écrivaine avait été nommée « jongleuse de mots » et, en 2006, après la publication de La Corde de mi, « violoniste des mots ». En réalité, la petite Anne-Lise voulait être pianiste et la première chose que j’avais aperçue chez elle avait été un grand piano, qui dominait la chambre et qu’Anne-Lise utilisait quand elle avait le temps.

Longtemps, elle avait été partagée entre la musique et la littérature. Enfin, elle avait fait son choix. Mais, ses livres sont toujours composés de rythmes particuliers, de mots choisis et pesés avec attention, de vibrations, d'échos. Elle faisait de la musique à travers les mots. Pour Anne-Lise, l'enjeu était toujours dans le comment dire, dans la forme. Comme le disait Alice Rivaz, « il n'y a qu'une seule manière de dire les choses, une seule vraie. Il s'agit de la trouver ».

Pour Anne-Lise Grobéty, depuis qu'il existe des gens qui écrivent, les auteurs disent toujours les mêmes choses, donc la façon de les dire est plus importante que ce qu'on dit. C'est pour cette raison que l'écrivaine consacrait beaucoup de temps au travail sur la langue et plus elle avançait en âge, moins elle se contentait. L’écrivaine même reconnaissait qu'avec les années elle avait besoin de plus en plus de temps pour mener un projet à maturité. Elle pouvait rester sur une seule page, ou plutôt sur une seule phrase, toute la journée ou réécrire la même chose neuf ou dix fois. Anne-Lise Grobéty était une véritable perfectionniste. La langue était pour elle un organisme vivant, une réserve d'énergie renouvelable. Donc, un auteur doit garantir la justesse de la langue, la faire ricocher, la faire jubiler, et non travailler de manière réductrice. Elle affirmait que chaque terme a trois dimensions: il est quelque chose d'écrit, parce qu'il est un signe noté; quelque chose qui chante, lorsqu'on le prononce; quelque chose qui a un sens. Anne-Lise restait toujours attentive à la sonorité de chaque mot, qui devait s'accorder aux autres. Les termes sont finement ciselés et minutieusement soupesés. L'écrivaine s’était transformée ainsi dans un chef d'orchestre qui coordonnait le jeu des mots, lesquels vibraient à chaque mouvement de sa plume et auxquelles elle offrait une résonance nouvelle. La parole pirouette sur la page, laquelle semble très bien organisée. Chaque phrase s'harmonise aux autres dans une vibration intime, qui permet à l'autrice d'exprimer ses émotions et celles de ses personnages.

Le lecteur peut, immédiatement, noter la mise en scène des mots et des phrases sur la page, la disposition des termes qui donne l’idée d’un poème. La poésie, en effet, dans les romans d’Anne-Lise Grobéty, se mélange à la prose : « Pour moi – soutenait-elle - la poésie est la forme plastique la plus proche de la réalité. Elle exprime la sensualité de la langue, qui est un organisme vivant. Jusque dans la graphie et la sonorité. Du point de vue de la forme, j’ai toujours eu besoin de cette osmose entre ce que l’on appelle prose et la poésie. C’est un tout et j’ai du mal à les dissocier ». Les mots, comme des notes sur la portée, s’ornent d’allitérations, d’assonances, d’homophonies, de répétitions et d’onomatopées. Et les blancs sur les pages représentent les vides intérieurs des protagonistes des romans d’Anne-Lise.

L’écriture d’Anne-Lise Grobéty est une écriture des sens. Elle a créé par tous ses sens, tout son corps, jusqu’à la mort. Une mort qui est, malheureusement, arrivée trop tôt. Donc, c’est à travers tous les sens que le lecteur doit se donner à ses œuvres, pour savourer toute sensation, toute impression, toute vibration qu’elles contiennent. Or, cher lecteur, assoyez-vous. Ouvrez l’un de ses romans. Fermez les yeux. Écoutons :

Ne reste plus qu’attendre

cœur cogne

cogne

quelques quelques minutes

quelques

quelques

quelques secondes

quelque

quelque bruit

un pas quelconque….

Rien…

(Infiniment plus, 1989)

 

Alice Mignemi

 

(1) Des nouvelles de la mort et de ses petits

2 commentaires

  1. Posté par Alice Mignemi le

    Cher M. Reymond,
    Ce n’est pas moi qui dis que la forme est plus importante que le contenu, c’était Anne-Lise qui le soutenait. Et si vous aviez lu l’un de ses romans, vous diriez la même chose. Je suis désolée si mon article ne vous a pas convaincu à la lire, mais je vous assure que le contenu de ses œuvres est extraordinaire. En effet, le fait d’affirmer qu’elle consacrait beaucoup plus de temps à la forme ne veut pas dire que son contenu ne soit pas bon. Alors, j’accepte votre invitation et je consacrerai un article à l’un des romans d’Anne-Lise sans m’occuper de la forme et je vous assure que vous en resterai ravi. Très cordialement,
    Alice, passionnée de langue française et littérature francophone.

  2. Posté par Pierre-Henri Reymond le

    Alice, vous êtes exquise et vos mots le sont aussi! Pourtant votre plaidoirie ne me touche pas vraiment! Elle me convainc quand vous évoquez Anne-Lise, mais pas quand vous parlez de poésie! Ni du jeu des mots! Vous ne m’avez pas communiqué le désir de la lire!
    La musique éveille des émotions. L’écrit doit parler à l’intelligence et au cœur! Non? Le propre des mots n’est-il pas leur contenu plutôt que leur leur chant? La forme est plus importante que le fond? Je ne suis pas d’accord avec vous! Le fond est l’essence et la forme la rend visible, et lisible! Voulez-vous, si les Observateurs vous l’accordent, renouveler la tentative de m’inciter à lire Anne-Lise?

Et vous, qu'en pensez vous ?

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