La fièvre du Bitcoin

Stéphane Montabert
Suisse naturalisé, Conseiller communal UDC, Renens
bitcoin

La récente flambée du Bitcoin fascine le grand public. Est-ce une bulle, ou l'amorce de quelque chose d'autre?

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Le Bitcoin en cinq minutes

Précisons d'emblée: cinq minutes ne suffiront pas à expliquer le Bitcoin - mais tentons tout de même.

Le Bitcoin est une information pure, suivant une approche inventée en 2008 par le mythique Satoshi Nakamoto - un individu dont l'identité réelle est inconnue - et publiée en 2009. Pour simplifier, chaque Bitcoin est unique et représente une sorte de solution à un problème mathématique. Trouver de nouveaux Bitcoins est de plus en plus difficile et implique une puissance de calcul croissante. De par la définition de son modèle, le nombre de Bitcoins total est limité à 21 millions d'unités. Les transactions en Bitcoin suivent la technologie Blockchain, qui garantit l'intégrité des échanges entre utilisateurs, ainsi que leur anonymat.

Pendant les premières années le Bitcoin fut considéré comme une étrange curiosité engendrée par Internet. Pour être dans le vent, certains sites acceptèrent d'autant plus facilement le Bitcoin comme moyen de paiement qu'il était ultra-confidentiel. D'autres utilisateurs, pas toujours bien intentionnés, comprirent vite son utilité en tant qu'anonymiseur de transaction. Le Bitcoin devint le mode opératoire de tous les malfrats ayant décidé pour de multiples raisons de vivre en marge du système - les Anonymous, les hackers, les réseaux mafieux et de nombreux rebelles. Le Bitcoin n'avait pas bonne réputation en ce temps-là, mais la plupart de ceux qui s'intéressaient à ce nouvel écosystème économique restaient capables de faire la distinction entre le concept et son utilisation.

Au fil du temps, le Bitcoin se répandit et prit progressivement de la valeur. Des gens se mirent à utiliser le Bitcoin non plus comme intermédiaire de paiement dans une transaction, mais pour le thésauriser, soit dans une perspective de spéculation, soit pour protéger ses économies.

Tous les plafonds ont été crevés, 1, 10, 100, 1'000 et 10'000 dollars, les uns après les autres, et de plus en plus vite. En Octobre, le Bitcoin valait 3'000 dollars. Il en vaut désormais plus du triple. La progression est fulgurante. La valeur totale du Bitcoin dépasse 200 milliards de dollars - un petit poisson dans l'univers des monnaies, mais une belle bête tout de même. L'agitation s'empare des places financières, des régulateurs et des politiciens, qui n'hésitent pas à livrer leur prêt-à-penser au grand public. Assistons-nous à une bulle spéculative? Le Bitcoin est-il promis à l'effondrement?

Panique à bord

La flambée du Bitcoin a provoqué de nombreuses réactions de l'establishment politico-économique. Tous hurlent à la bulle d'une seule voix:

Trop "volatile", sans "fondement" et "dangereuse": plusieurs économistes de renom sont montés au créneau ces derniers jours contre la flambée du Bitcoin, décrite comme une "bulle spéculative" susceptible d'"imploser". Sans enrayer - pour l'instant - le phénomène. (...)

Pour certains prix Nobel d'économie, la réponse est toute vue: cette crypto-monnaie va "s'effondrer", et ses adeptes vont s'en mordre les doigts.

"C'est une bulle qui va donner à beaucoup de monde beaucoup de moments très excitants tant qu'elle montera, puis qui va redescendre", a mis en garde mercredi Joseph Stiglitz, prix Nobel 2001, sur le plateau de Bloomberg TV.

Le Bitcoin "ne sert aucune fonction socialement utile" et ne réussit "qu'en raison de son potentiel de contournement, du déficit de surveillance": "il me semble que le Bitcoin devrait être interdit", a ajouté l'économiste américain. (...)

D'autres économistes de renom ont mis en garde contre les dangers et les dérives liés aux monnaies virtuelles, à l'image du prix Nobel 2008 Paul Krugman, qui avait comparé dès 2013 le Bitcoin au "mal", ou de Robert Shiller, spécialiste des bulles financières.

"L'enthousiasme pour le Bitcoin est disproportionné par rapport à son application immédiate", a estimé ce professeur à l'université de Yale, lui aussi titulaire d'un Nobel (2013). "C'est l'exemple même d'une bulle spéculative", a-t-il ajouté.

Les avis sont visiblement extrêmes et dénués d'humilité. L'aversion pour le Bitcoin est palpable, et se traduit d'ailleurs par des postures incohérentes. Par exemple, quel besoin d'appeler à l'interdiction si le Bitcoin est l'objet d'une bulle spéculative? Il suffit d'attendre que la bulle éclate et les vilains spéculateurs resteront sur le carreau, punis par là où ils ont péché, ce qui aura le deuxième avantage de sceller la réputation des crypto-monnaies pour longtemps. Si tous ces gens ont raison, laisser faire l'offre et la demande est probablement le meilleur moyen de donner la leçon. Mais s'ils ont tort?

Le Bitcoin suit en ce moment une courbe exponentielle. Deux explications sont possibles: soit c'est une bulle, soit ce n'en est pas une. Et les deux hypothèses donnent le vertige.

Comprendre la révolution du Bitcoin

Pour des raisons de définition autant que de taxation, de nombreux individus ont cherché à classifier le Bitcoin. Est-ce une monnaie, comme le dollar? Une ressource, comme un arpent de terre? Un droit de propriété sur l'ensemble de la crypto-monnaie, comme une sorte d'action? On peut discuter à l'infini des mérites de chaque approche. Pour ma part, je me contenterai de le qualifier d'or numérique. Car à travers de nombreux aspects le Bitcoin est similaire à l'or, jusque dans le rôle de valeur-refuge qu'il acquiert aujourd'hui - et qui fait exploser ses cours.

La monnaie est un moyen d'échange. Elle n'a de valeur que par convention sociale, éventuellement appuyée de l'autorité de l'État local. À travers les époques et les régions du monde, des peuples ont utilisé comme monnaie des coquillages, des lingots de métal, des pièces d'or ou du papier imprimé. Aujourd'hui, bien que nous ayons encore quelques billets avec nous, la monnaie est essentiellement électronique. Et sans le moindre sous-jacent. Depuis la fin du système monétaire de Bretton Woods, les monnaies se sont progressivement muées en simples papiers, échangeables contre d'autres papiers. Aucune banque centrale n'est plus capable de garantir une parité d'échange fixe entre sa monnaie et la moindre ressource physique dotée de valeur.

Ainsi, les déclarations de gens dénigrant le Bitcoin au prétexte "qu'il ne repose sur rien" sont piquantes d'ironie. Les mêmes personnes utilisent chaque jour des paiements dématérialisés avec des monnaies qui ne sont elles-mêmes adossées à rien. Les monnaies que nous avons sur nos comptes en banque, dans nos plans d'épargne et nos portefeuilles sont tout aussi virtuelles que le Bitcoin, si ce n'est le joli motif imprimé sur les billets.

Les différences fondamentales entre le Bitcoin et n'importe quelle monnaie habituelle sont que le Bitcoin est disponible en quantité finie, décentralisé et, à ce jour, non manipulable. Il ne peut pas y avoir de plan de relance en Bitcoin. De Quantitative Easing en Bitcoin. De planche à billet en Bitcoin. Il n'y a pas de Banquier Central du Bitcoin. Le nombre de Bitcoins possibles est fini - 21 millions d'unité, pas plus. Le Bitcoin ne repose sur aucun actif tangible comme le pétrole, l'or ou l'activité économique, mais en retour il est à l'abri de toute manipulation de la valeur de ces actifs.

Les keynésiens, les étatistes, les interventionnistes souhaitent tous jouer avec la monnaie pour servir leurs objectifs idéologiques du moment: éponger la dette avec de l'argent frais, occuper le terrain médiatique en finançant de grands travaux inutiles, ou simplement arroser leur clientèle électorale. Pour eux le Bitcoin représente un cauchemar: une monnaie cryptée, anonyme et hors de contrôle, attirant désormais l'intérêt du grand public. Ce n'est pas pour rien que les pics de transactions en Bitcoins ont été enregistrés dans les pays où les gouvernements trichent le plus avec la monnaie, comme le Zimbabwe ou le Venezuela.

Le Bitcoin est intimement lié à Internet, ce qui en fait une ressource internationale, transfrontalière, décentralisée et extraordinairement robuste. Par certains aspects il est même un meilleur refuge que l'or, qui a le défaut d'être une ressource physique facilement contrôlée, taxée et confisquée.

Bulle ou pas bulle?

Il y a plusieurs attitudes face à la montée du Bitcoin. Ceux qui hurlent avec les loups et crient à la bulle - bien qu'aucune annonce apocalyptique n'ait fait baisser les cours plus de quelques heures, et qu'aucun scandale particulier ne frappe la crypto-monnaie. Et ceux qui pensent que nous n'en sommes qu'au début.

Bien sûr, malgré ses quasiment dix ans d'âge, on peut toujours s'effrayer qu'un jour un mathématicien finisse par trouver une faille dans le Bitcoin et que le système s'effondre. De par sa nature informatique, le Bitcoin est plus facile à dérober qu'un lingot de métal enfermé dans un coffre ; des cambriolages numériques et des escroqueries ont eu lieu et d'autres surviendront. Même sans cela, il y aura encore des crises, des pics et des effondrements. Et pour finir, même dans le monde de la crypto-monnaie, le Bitcoin n'est pas seul. Il est en concurrence avec des challengers qui apportent chacun leur variation vis-à-vis du modèle initial. Bien malin qui peut dire qui l'emportera sur le long terme.

Mais que ce soit Bitcoin ou une autre, l'avenir s'ouvre pour les crypto-monnaies - un refuge de valeur à l'abri de la voracité des gouvernements, des dérives du système bancaire et de la monnaie papier, et qui leur survivra.

Stéphane Montabert - Sur le Web et sur LesObservateurs.ch, le 6 décembre 2017

7 commentaires

  1. Posté par Mauron le

    Pour ma part le bitcoin c’est, en droit, du « délit d’initiés » pur et dur.
    Mais chapeau c’est très beau coup

  2. Posté par Jacques le

    Un petit conseil gratuit à ceux d’entre vous qui possèdent des Bitcoins: ramassez vos billes pendant qu’il est encore temps. Ou au moins une partie de votre avoir, juste pour tester le systéme. En finance il faut faire preuvc d’humilité, en n’étant jamais sûr d’avoir 100% raison. Donc si vous avez mis en sécurité une partie de vos gains et que la hausse se poursuit, vous n’aurez rien à regretter. « One bird in your hand is better than two birds in the sky ! » Tout ce battage médiatique autour des Bitcoins est de mauvais augure. Il me rappelle le « Putzfraumarkt » qui précède souvent les krachs boursiers…

  3. Posté par Jacques le

    Les Bitcoins ne sont pas une fraude comme le fut le Système de Ponzi, mais ils sont une énorme bulle spéculative qui va s’effondrer tôt ou tard. Celle-ci s’apparente à la première bulle financière de l’Histoire, qui a éclaté en 1637: le Krach de la Tulipe.

  4. Posté par Pierre-Henri Reymond le

    Merci pour les réponses à mes questions! Beaucoup.

  5. Posté par Stephane Montabert le

    @Pierre-Henri Reymond: tout d’abord, je vous conseille vivement de suivre l’avis de Daniel pour tenter de récupérer vos Bitcoins. Il y en a pour 180’000 CHF, cela vaut le coup de lutter un peu, ne pensez-vous pas?

    Pour répondre à votre seconde question, le Bitcoin s’achète – et se vend – contre nos monnaies habituelles, comme à travers n’importe quelle opération de change. Un Bitcoin représente l’effort de calcul effectué par des calculateurs (ce qui implique de l’électricité et l’achat de matériel) pour trouver une solution manquante au problème mathématique. La valeur que vous accordez à cette solution dépend de tout un chacun. Rien ne vous empêche de considérer cela comme une oeuvre d’art. L’argent va dans la poche de celui qui vous le vend.

  6. Posté par Daniel le

    A son lancement le ratio était de Fr. 0.08 / 1 Bitcoin. Du délire quand on pense que cela vaut au moins 180’000 plus aujourd’hui. Concernant votre application vous devriez sans problème pouvoir la réinstaller sur votre portable actuel de la même manière que quand vous changez de portable ou que ce dernier est volé. Le problème c’est de savoir quels étaient vos passwords à l’époque et comment vous l’avez downloader. Peut-être en allant sur un ancien email de votre compte « hotmail » trouverez-vous les infos nécessaires? Il semble aussi que beaucoup de personnes se sont fait chouraver leurs bitcoins par négligence de sécurisation. Enfin, comme disent les anglais « When it’s too good to be True it probably is »

  7. Posté par Pierre-Henri Reymond le

    Au cours du repas suivant une assemblée générale j’ai rencontré un fanatique du Bitcoin. Que dis-je ? Un apôtre, sinon son prophète. Invasif à défaut d’être persuasif, il installa l’application ad hoc sur mon portable, pourvue de 2o CHF en Bitcoins. Ou 2o Bitcoins ? Je n’en sais fichtre rien. Que faire de ça ? Je me rends donc dans une boutique des Pâquis qui accepte cette monnaie. Une confiserie. Déconvenue : elle est fermée, et sans le moindre avis. Un mercredi matin à 11 heures, c’est fort de café. J’envoie donc l’application dans le nuage. C’était il y a six ou sept ans. Et voici que l’article des Observateurs m’informe que mes 20 Bitcoins valent 180 000 Francs ! Comment récupérer ce pactole ? Autre question : en achetant du Bitcoin, avec quoi le paie-t-on ? Des cacahuètes ? Du bon argent adossé, je le précise en passant, à la sueur du travailleur ? Dans ce cas, où va ce bon argent ?

Et vous, qu'en pensez vous ?

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