« Terrorisme intellectuel . A l’école du lynchage médiatique »

Perrin AndréCouvertureLivre Scènes de la vie intello

NDLR. Revue ELEMENTS : David l’Epée s’entretient avec André Perrin

Perrin AndréRubrique : Terrorisme intellectuel 

Entretien avec André Perrin

À l’école du lynchage médiatique

 

 Dans son récent livre Scènes de la vie intellectuelle en France, André Perrin, qui a longtemps enseigné la philosophie, montre, à travers neuf controverses choisies dans l’actualité de ces dernières années, comment les intellectuels sont passés de la dispute académique au lynchage médiatique. Opposant, à la mauvaise foi des polémistes, la rigueur de la démarche philosophique, il distribue les mauvais points et tire l’oreille des cancres.

 

Propos recueillis par David L’Épée

 

 

Éléments : Dans la préface qu’il a écrite pour votre livre, Jean-Claude Michéa vous présente comme un « libéral à l’ancienne », dans la ligne d’un Voltaire ou d’un Mill. Pourriez-vous nous préciser comment vous vous situez à cet égard et qu’est-ce qui a pu vous valoir la sympathie d’un auteur pourtant connu pour ses opinions radicalement anti-libérales ?

André Perrin : Lorsque, il y a 10 ans, Jean-Claude Michéa m’a envoyé L’Empire du moindre mal qu’il venait de publier, je lui ai répondu que je prenais ce livre comme m’étant personnellement destiné car, si je pouvais encore me définir comme libéral, c’était précisément pour la raison que son titre indiquait : parce que le libéralisme reste à mes yeux, de même que la démocratie, selon la fameuse formule de Churchill, le pire des systèmes à l’exception de tous les autres. J’assume donc volontiers la dénomination de « libéral à l’ancienne ». Elle signifie que mon libéralisme est dans la lignée de celui des pères fondateurs, que je ne suis ni un « ultra-libéral », ni un libéral enthousiaste ou béat, mais plutôt un libéral « faute de mieux ». Paradoxalement, c’est précisément dans la mesure où la critique que Michéa fait du libéralisme est radicale que je la partage en profondeur. Quand on a consacré sa vie à l’enseignement, on ne peut pas ne pas voir comment la logique libérale – l’axiomatique de l’intérêt, l’utilitarisme, le consumérisme, l’interdiction d’interdire, l’ouverture à tous les vents de la société civile – est destructrice de l’École. Quand on a le souci de la culture et de l’éducation populaire, on ne peut pas ne pas voir comment la logique de la concurrence conduit, par audimat interposé, à la production et à la diffusion de spectacles vulgaires qui décervellent, abêtissent et avilissent. Quand on aime aller à la rencontre des autres hommes et de la nature, on ne peut pas ne pas voir comment la logique marchande dégrade l’environnement naturel autant qu’elle distend les liens sociaux et détériore la civilité ordinaire. Je partage donc très largement les analyses de Michéa, même si je n’en tire pas toutes les conséquences qu’il en tire. Lorsqu’il montre que le dogme libéral de la neutralité axiologique de l’État, en interdisant de trancher entre les multiples revendications de l’individualisme démocratique qui entrent en conflit, conduit à abandonner la solution de ces conflits à l’arbitraire des rapports de force, je ne peux que le suivre, même si j’ai du mal à voir comment on pourrait éviter à la fois l’écueil de la neutralité et celui de la morale ou de la philosophie officielle. C’est d’autant plus important que l’une des thèses cardinales de Michéa est l’unité du libéralisme : libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme culturel sont inséparables. Si cette thèse est juste, et je crois qu’elle l’est, comment pourrait-on renoncer au libéralisme économique et au libéralisme culturel tout en conservant le libéralisme politique ?

 

Éléments : Vous examinez le débat d’idées dans l’espace public contemporain avec les yeux du professeur de philosophie que vous étiez. Qu’est-ce qui, conférant de la valeur à la controverse philosophique, manque aux polémiques actuelles ?

André Perrin : Il manque aux polémiques qui font l’objet de mon livre d’être de nature philosophique. Il faut s’entendre sur le concept de polémique. En un sens, la philosophie, considérée dans son histoire, est polémique. Dans le Sophiste, Platon procède au « parricide » de Parménide ; et dans le Phédon, il polémique contre Anaxagore. Aristote polémiquera contre Platon, Thomas d’Aquin contre Averroès, Descartes contre les Scolastiques, Leibniz contre Descartes, Hegel contre Kant. La philosophie est polémique parce que la pensée se pose en s’opposant, elle se constitue en se confrontant à son autre. Mais cette confrontation oppose des idées et non pas des personnes. Dans une discussion philosophique, on s’efforce de constituer un objet de pensée qu’on examine en lui-même et pour lui-même : il s’agit de savoir si une thèse est vraie ou fausse, abstraction faite de la personne qui la soutient. Or, dans les controverses que j’examine, c’est exactement le contraire qui se passe : la question de savoir si une thèse est vraie ou fausse est délaissée au profit de celle de savoir quelles sont les motivations – basses, forcément basses – de celui qui l’avance ou quelles sont les conséquences – néfastes, forcément néfastes – qui résulteront de son énonciation. Dès lors, l’interlocuteur n’est plus un intellectuel avec qui l’on dialogue pour progresser ensemble vers la vérité, mais un adversaire qu’il s’agit de combattre, voire un ennemi qu’il importe d’abattre. Le débat intellectuel s’est alors aliéné en s’alignant sur la norme du combat politique...

" L’interlocuteur n’est plus un intellectuel avec qui l’on dialogue, mais un adversaire à combattre, voire un ennemi à abattre. Le débat intellectuel s’aligne alors sur la norme du combat politique".

 

" Les pétitions avaient originellement pour objet de défendre la liberté d’expression. Or, depuis une quinzaine d’années fleurissent des pétitions qui, loin de viser à la défendre, cherchent au contraire à la museler".

 

" Comment expliquer cette épidémie de pétitionnite ? Je ne vois pas d’autre explication que la peur du débat. Quand on n’a pas les moyens d’opposer une parole à la parole de l’adversaire, il reste à le priver de parole".

 

Source : Revue Eléments, No 167, août-septembre 2017

Lire la suite, ici

 

André Perrin, Scènes de la vie intellectuelle en France. L’intimidation contre le débat, L’Artilleur, éditions du Toucan, 240 p., 20 €.

 

Un commentaire

  1. Posté par pepiou le

    La peur de débattre de la nudité du roi oblige les courtisans à empêcher la parole de témoigner de ce que la vision a constaté. Les temps sont à la mystification car la réalité est insupportable d’hypocrisie.

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