Revue de presse. D’estoc et de taille : novembre 2016

David l’Epée
Philosophe, journaliste
Revue de Presse

 

3 novembre : Philosophie confuse et confusions de philosophes

L’Hebdo de cette semaine consacre son dossier aux philosophes médiatiques, en en présentant plusieurs sur la couverture du numéro. Leur présence régulière sur les plateaux de télévision est d’ailleurs bien le seul point qui unit cette brochettes d’auteurs, et on cherchera vainement, en dehors de ça, ce qui peut bien justifier de faire figurer côte à côte un penseur aussi fin que Régis Debray et un petit entrepreneur en développement personnel comme Alexandre Jollien. Ce dernier, en matière d’amateurisme, n’a toutefois rien à envier au maquettiste de L’Hebdo qui réussit le tour de force de nous présenter Peter Sloterdjik en illustrant le paragraphe avec une photo… du philosophe slovène Slavoj Zizek !
LepeeSloterdijkalors que c'est le slave marxiste

Quelques pages plus loin, Jacques Pilet se lamente sur l’état du paysage médiatique. « Le tableau d’ensemble est déprimant, se désole-t-il. Allez par exemple chercher une voix discordante sur la Syrie, bonne chance ! Ce polissage soporifique fait fuir peu à peu les lecteurs et mène la presse au déclin. Ce n’est pas seulement la liberté d’expression qui est grignotée, c’est la liberté de pensée. » Tout à fait M. Pilet, mais si vous en êtes si intimement convaincu, pourquoi n’avoir jamais donné l’exemple alors que vous disposez chaque semaine de tribunes pour vous exprimer ? Les cordonniers sont décidément toujours les plus mal chaussés.

 

4 novembre : Disparition d’une figure du communisme neuchâtelois

Quelques jours avant les élections présidentielles américaines et alors que la campagne internationale contre Trump bat son plein, Julien Sansonnens pose quelques questions essentielles dans l’éditorial de Gauchebdo : « Qu’attend-on du ou de la prochaine présidente des Etats-Unis ? Qu’il relance l’emploi ? Qu’il réchauffe les relations avec la Russie, la Chine ou l’Amérique latine ? Qu’il poursuive ses efforts en vue de réduire l’empreinte écologique des Américains ? Nullement. A consulter les médias couvrant la campagne, aux Etats-Unis comme en Suisse, il semble qu’on attende avant tout de lui qu’il se comporte bien avec les femmes. […] Au fond, on reproche moins à Trump ses idées politiques que son absence de moralité vis-à-vis des femmes. C’est pour sa misogynie qu’on l’attaque, pas pour sa vision politique et ses projets, pourtant critiquables. […] Alors que les enjeux géopolitiques sont colossaux, on semble avant tout attendre du prochain président qu’il ne discrimine personne, qu’il soit bien élevé pourrait-on dire, qu’il affiche de bonnes manières. » La critique touche juste et c’est là tout le problème du camp démocrate américain et de la gauche en particulier, là-bas comme ici : étant incapable de tenir tête à ses adversaires avec un vrai programme de progrès social, il en est réduit à polémiquer autour des tabous du politically correct. Si les démocrates avaient choisi Bernie Sanders comme candidat, on peut tout à fait imaginer que l’affrontement se serait fait autour de vrais enjeux et que ces billevesées sur fond de blagues misogynes n’auraient pas eu leur place dans un débat politique d’une telle importance.

Dans le même numéro, j’apprends avec surprise et émotion le décès d'Etienne Broillet, une figure neuchâteloise bien connue, notamment dans le Haut, et un membre historique du POP. J'avais fait sa rencontre dans la troupe du théâtre Tumulte, à Serrières, dont nous étions membres tous deux et où il arrivait que nous nous donnions la réplique sur les planches. Frondeur, malicieux, toujours un bon mot à la bouche, c'était un communiste de l'ancienne école, populaire, ouvriériste, bien loin du gauchisme bourgeois dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles. Gauchebdo le cite justement, lui qui formulait ainsi sa profession de foi politique : « Je me suis toujours souvenu en remplissant mes fonctions que mon statut dans la société était celui du prolétaire, je ne possède rien qu’un peu d’intelligence et de culture, acquise bien péniblement. Je connais mes limites, croyez-le, mais par là je connais aussi l’étendue de mon bien, mon principal souci a toujours été de défendre les intérêts de ceux qui partageaient mon état. C’est pourquoi je fus toujours, et continuerai à l’être, le contestataire d’une société reposant sur le capital. » Nous avions eu ces dernières années des débats passionnés au café de la Floridita, à Neuchâtel, lorsque nous échangions nos points de vue sur les affaires du monde (et du canton) au hasard de nos rencontres. Je n'oublierai jamais qu'il y a deux ans, lorsque je chantais Le Grand métingue du métropolitain sur une scène de la Fête des vendanges accompagné d’un ami accordéoniste, j'avais remarqué qu'il était le seul, dans le public, à connaître toutes les paroles par cœur... Il va nous manquer.

 

5 novembre : Etats d’âme chez les bobos

Dans Le Temps d’aujourd’hui, Marie-Claude Martin a décidé de donner de la voix pour laver l’honneur des siens : les bobos (c’est elle qui le dit). La parole est à la défense : « Les bobos – dont je fais partie – pécheraient pas angélisme, aimeraient tellement les centres-villes qu’ils les ont bousillés par la gentrification, dénonceraient la mondialisation pour mieux profiter du cosmopolitisme, seraient écologistes sans rien comprendre à l’agriculture, fraternels par condescendance, pro-étrangers parce que jamais confrontés à eux, cultivés pour rester dans l’entre-soi, hédonistes par manque d’ambition. Et surtout déconnectés de la vraie vie avec leur logiciel “Bisounours”, expression insupportable pour balayer tout argument un tant soit peu humaniste. » N’en jetez plus ! Je n’ai rien à ajouter à cette vibrante plaidoirie, si ce n’est conjuguer au présent tous les verbes que Mme Martin a prudemment laissés au conditionnel. Ce que nous n’aimons pas en eux, c’est tout simplement ce qui, à leurs yeux, paraît si aimable. Quant à l’humanisme, il n’est pas forcément du côté que l’on croit !

 

7 novembre : Du yodle à Frank Capra

Soirée télévision. Le journal de la RTS1 reçoit Mélanie Oesch, grande vedette suisse-alémanique un peu moins connue de notre côté de la Sarine. Déroulant ses vocalises délicieuses dans le groupe d’inspiration folklorique Oesch die Dritten, constitué d’artistes d’une même famille issus de trois générations, la jeune femme revient sur l’énorme succès de cette aventure musicale et conclut l’entretien par quelques démonstrations de yoddle a capela. Une tournée romande est prévue au début de l’année prochaine et j’espère bien assister à un de ces concerts à la bonne humeur communicative. En deuxième partie de soirée, j’ai regardé Mr Smith Goes to Washington de Frank Capra (1939), qu’Arte diffusait et que je n’avais encore jamais vu. Un film très bien choisi à la veille de l’élection américaine. Une belle apologie, sur le mode héroïque, de l'intégrité, du patriotisme et de la fidélité démocratique d’un jeune député peu au fait des mœurs politiciennes, luttant seul face à un Sénat corrompu et vendu aux affairistes. Idéaliste ? Peut-être, mais un peuple ne devrait-il pas toujours espérer le meilleur de ses gouvernants ? En troisième partie de soirée, Arte diffusait Ivan le Terrible, le chef-d’œuvre d’Eisenstein (1944). Cette fois pas de rapport direct avec l’actualité – du moins je crois.

 

9 novembre : Séisme politique

Je ne vais pas jouer à celui à qui on ne le fait pas : j’ai été, comme la plupart des observateurs extérieurs, très surpris par le résultat de l’élection américaine. Ayant suivi les derniers résultats à la télévision, je n’ai certes pas applaudi mais j’ai tout de même poussé un soupir de soulagement : le pire avait été évité. C’est aussi en cela que consiste parfois la sagesse démocratique : opter pour le moindre mal lorsqu’il n’y a pas d’autre choix. Les progressistes de tout l’Occident pleurent et disent ne plus reconnaître leur Amérique chérie ; ils semblent ne pas encore avoir réalisé que nous venons peut-être d’éviter de justesse une guerre mondiale. Je n’ai pas beaucoup plus de sympathique pour le néolibéral Trump que pour la néolibérale Clinton, mais le premier a sur la seconde l’insigne avantage de s’être engagé à réduire la présence militaire américaine dans le monde et d’envisager avec la Russie un mode de communication passant par d’autres voies que celle d’un conflit nucléaire. Il me semble que ce ne sont pas là des points de détail. Entre l’empire et la nation, les électeurs américains ont choisi la nation – on ne peut que leur donner raison.

Mais la meilleure nouvelle de cette élection n’est au fond ni dans la personnalité de Donald Trump ni dans son programme. Elle est dans l’irruption, inespérée, de l’imprévu. L’histoire est faite d’immenses surprises, sans quoi elle ne serait pas l’histoire, règle qui est évidemment valable aussi pour la démocratie qui, étant théoriquement le régime de la liberté, doit rester celui de tous les possibles. Qu’une telle chose ait pu arriver dans une démocratie aussi corrompue que celle des Etats-Unis est un message extrêmement positif renvoyé au reste du monde, et ce message est le suivant : même chez les yankees le peuple peut encore donner de la voix et rabattre le caquet d’élites ayant consacré toute leur énergie et leur influence à tenter de le détourner du vote qui, finalement, l’a emporté. Si les yankees sont capables d’un tel sursaut démocratique, alors nous le pouvons tous !

Parions que toutes les stars et les people américains ayant promis de s’exiler en cas de victoire de Trump n’en feront rien et resteront bien au chaud dans leurs villas nord-américaines, jouissant des mêmes privilèges qu’auparavant. Parions même qu’ils changeront rapidement d’avis sur la question car s’il y a bien une constante chez les collabos, c’est qu’ils se fichent éperdument des programmes politiques, seul compte pour eux le fait de rester du côté du manche, du côté du pouvoir. Les collabos sont insensibles aux idées, ils ne sont sensibles qu’aux rapports de force.

Je ne suis pas trumpiste pour un sou (le cocktail baisse d’impôts + grand rêve ultralibéral + gouvernance-management, très peu pour moi !), mais la question n’est pas de savoir si nous aimons ou non Trump mais ce que sa victoire révèle dans une perspective plus large. Or, symboliquement, sa victoire nous donne raison à nous tous, les critiques des médias, les briseurs du consensus, les anti-establishment, les pluralistes, les opposants, les adversaires de la pensée unique. Malgré une presse américaine très massivement acquise à Clinton, malgré ce qu’il faut bien appeler une levée en masse des journalistes devenus militants pour arriver à leurs fins, malgré un lobbying international d’une extrême agressivité en terme de guerre d’image et qui a amené nos médias européens à s’aligner sur les mots d’ordre clintoniens, malgré la mobilisation des peoples et des personnalités du show-biz, malgré Soros, malgré les sondages, malgré un climat de chantage moral permanent, les électeurs américains ont décidé de faire exactement l’inverse de ce que leur conseillaient tous leurs prescripteurs d’opinions, tous ceux qui se disent leurs élites et les pensaient incapables d’aller à contre-courant de leur catéchisme. Alors rien que pour ça, rien que pour pouvoir apprécier les mines déconfites et catastrophées de tous ces donneurs de leçons, de tous ces snobs, de tous ces pisse-froid – et je pense spécialement aux nôtres, les petits télégraphistes européens – j’ai envie de dire, comme une certaine Valérie : merci pour ce moment !

 

10 novembre : Sanders ressort du bois

Un article du journal belge Le Vif nous apprend que Bernie Sanders serait prêt sous certaines conditions à coopérer avec le nouveau gouvernement Trump. Trahison ? Je ne crois pas, je pense au contraire que le leader de l’aile « socialiste » du Parti démocrate a raison d’opter pour la main tendue. Si la sensibilité politique du populisme qu’il représente (et qui est loin d’être marginale aux Etats-Unis, en dépit de la tentative du clan Clinton de la minoriser et de lui retirer la voix au chapitre) peut contribuer à développer la dimension sociale de l’autre populisme, celui de Trump, ce serait assurément une coopération judicieuse. Les oligarques et les bureaucrates n’hésitent jamais à s’allier pour parvenir à leurs fins, pourquoi les populistes n’en feraient-ils pas autant ?

Sur le site Breizh Info, le philosophe Alain de Benoist livre son décryptage de l’élection : « Si intéressante soit-elle, explique-t-il, une analyse du vote en termes ethniques serait assez réductrice. Les analyses qui ne manqueront pas de paraître ces prochaines semaines montreront que Trump a aussi obtenu des voix chez les Latinos, et même chez les Noirs. Le vrai clivage est ailleurs. Il est entre ceux qui considèrent l’Amérique comme un pays peuplé par des gens qui se définissent d’abord comme des Américains, et ceux qui n’y voient qu’un champ politique segmenté en catégories et en groupes de pression tous désireux de faire prévaloir leurs intérêts particuliers au détriment les uns des autres. Hillary Clinton s’adressait aux seconds, Trump aux premiers. » Manière de remettre à leur place à la fois les pleureuses clintoniennes et une certaine droite obsédée par la question ethnique au point de ne plus saisir les enjeux sociaux.

 

11 novembre : vent de panique au PS et à L’Hebdo

Comme on pouvait s’y attendre, l’éditorial du Gauchebdo de la semaine passée au sujet des polémiques stériles autour du sexisme de Trump a entrainé quelques réactions courroucées du côté de certaines féministes. Melinda Tschanz, du collectif Feminista, écrit au journal pour se plaindre : « Les propos de Julien Sansonnens nous ont paru imprégnés d’un sexisme dérangeant pour un journal de gauche, s’indigne-t-elle. Cet article est la tribune d’un homme défendant un autre homme qui ne se préoccupe pas des problèmes de genre et des femmes. » Mais à quelle gauche fait-elle donc référence ? Peut-être à celle du PS, qui fait tourner aujourd’hui cette image sur les réseaux sociaux. Jadis, la gauche rêvait de porter « l'imagination au pouvoir ». Aujourd'hui, elle préfère s'assurer que l'imagination reste dans les limites autorisées et se propose de tout faire pour empêcher « l'inimaginable »... Les temps changent. On pourrait aussi rappeler à ces agitateurs de moulins à vent que jusqu’à nouvel ordre le Conseil fédéral n’est pas élu par le peuple (et qu’on n’a pas entendu dire que Blocher avait l’intention de remettre le couvert), mais nous n’en sommes plus, avec ces rigolos-là, à une incohérence près.

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Je me réjouissais depuis trois jours de lire le nouveau numéro de L’Hebdo. Après leur campagne pro-Clinton menée depuis des semaines et les grandes envolées prophétiques d’Alain Jeannet (rappelez-vous dans son éditorial du 27 octobre : « A moins d’une immense surprise, Hillary Clinton sera la première femme élue à la Maison Blanche le 8 novembre prochain » !), on pouvait s’attendre à une ambiance de gueule de bois carabinée. Eh bien Jeannet, justement, que nous raconte-t-il aujourd’hui ? « Chez les journalistes, c’est une épidémie d’autocritiques et de remises en question. Au point qu’on en oublie ce qui, dans le rejet incroyablement haineux de Hillary Clinton, a aussi contribué à sa défaite. Son appartenance sexuelle et… sa trop grande compétence. » Bon, pas d’autocritique pour lui, il préfère persister et signer plutôt que de saisir la leçon d’humilité que lui offre l’actualité. En gros, ce n’est pas lui qui s’est trompé, c’est la réalité ; il avait raison depuis le début mais les événements n’ont pas suivi, c’est vraiment injuste. Thomas Wiesel, lui, est plus honnête, il n’hésite pas à déclarer tout de go qu’il s’est complètement planté : « Moi j’ai quand même annoncé mardi soir à la TV française devant un million de téléspectateurs que Clinton avait 90% de chances de gagner ! » Oui, c’est ainsi, les plateaux télé sont monopolisés à longueur d’année par des gens qui se plantent et qui tirent constamment la corde dans le sens inverse de l’opinion publique, on y est habitué depuis le temps. Révoltant ? Oui si l’on veut mais après tout, Wiesel n’est pas plus incompétent que les autres, il ne fait que répéter son catéchisme – ce sont les « experts » qu’il serait temps de déplumer, pas les perroquets.

Dans sa chronique, Luc Debraine nous explique les sombres réflexions qui l’ont assailli lorsqu’il s’est réveillé, mercredi matin, et a découvert les résultats de l’élection. « Tout se passe comme si une force encore innommable était à l’œuvre pendant ces nuits d’incertitude. Un vent si mauvais qu’il est capable de redessiner les frontières et d’ériger des murs. Si bien qu’au matin, en regardant par la fenêtre, on s’aperçoit que le paysage est bouleversé. » On a tort de se plaindre de l’inconsistance de nos plumitifs : rien de tel qu’une nuit d’angoisse et un petit coup de pression pour leur redonner du style ! Jacques Pilet, lui, examine la nouvelle donne sous l’angle de l’économie. « La fin approche de l’internationalisme capitaliste et des traités de libre-échange, annonce-t-il en frissonnant. Le protectionnisme est dans le vent. » Il va peut-être un peu vite en besogne, rien n’est encore fait et les menaces, tout comme les promesses, n’engagent que ceux qui les croient. Mais les cauchemars de nos adversaires ayant souvent tendance à nous apparaître comme des songes agréables, rêvons un peu et espérons que l’avenir lui donnera raison.

 

12 novembre : Un coup de gueule de Jean-François Kahn

Marianne publie un long entretien avec un de ses anciens directeurs, Jean-François Kahn, qui vient de faire paraître un nouveau livre, Réflexions sur mon échec (Editions de l’Aube). On ne sait trop quoi penser de ce personnage, capable du meilleur (un certain souverainisme de gauche intéressant lors de l’âge d’or de Marianne) comme du pire (ses errances du côté de chez Bayrou), mais le vieux lion est toujours en verve et fait preuve, dans cette interview, d’un franc-parler plutôt sympathique.  « Si les mots ont un sens, explique-t-il, si le dire n’est pas pure foutaise, alors, aujourd’hui, le discours de Nicolas Sarkozy est plus à droite que celui de Marine Le Pen. Il est, ce discours, très proche de la rhétorique FN en ce qui concerne les questions sécuritaires, identitaires, migratoires, mais plus régressif en matière sociale. Les sarkozistes nous ont d’ailleurs fait cet aveu : ils sont bonapartistes, donc non républicains. » Une évidence qu’il n’était pas inutile de rappeler, tant la notion fourre-tout d’extrême droite est souvent utilisée à mauvais escient, désignant plus souvent dans les médias une droite néo-gaulliste et socialisante (le FN) que l’ultra-droite néolibérale (les Républicains) qui, pourtant, mériterait davantage cette étiquette.

Et que pense Jean-François Kahn de l’état actuel de la presse ? « La réduction drastique du pluralisme d’expression au profit de deux tendances seulement, l’une et l’autre minoritaires au demeurant, gauche petite-bourgeoise libérale-libertaire et droite grande-bourgeoise capitalisto-conservatrice ou réactionnaire, fait qu’ils se mettent le plus souvent au pas eux-mêmes. Et tous seuls. Il y a une forte tendance à la conformité, mais elle est totalement libre. Même quand on pense tous pareil, c’est vraiment ce qu’on pense. » Et quid du populisme, bête noire de tous ces médias alignés ? « L’utilisation compulsive du concept de “populisme”, ressentie comme une allergie au peuple, la banalisation boomerang de qualificatifs mécanisés tels que “nauséabond” ou “nauséeux”, l’enfermement dans un déni de réalité, le terrorisme d’exclusion, la criminalisation de la mal- pensance. Nous étions tellement conscients des limites de cette façon d’exorciser un danger réel que nous les avons mis en garde sur tous les tons. Et, à l’arrivée, bernique ! Bouchés à l’émeri, les gars ! Verrouillés, cadenassés dans leur petit univers artificiel cimenté à l’entre-soi. Comme protégés par leurs mots blockhaus et leurs expressions barbelées. On ne soulignera jamais assez tout ce que l’extrême droite doit à une cohorte de sociologues gaucho-libertaires allumés qui ont systématiquement arrosé ses fantasmes. » La messe est dite, et bien dite.

 

13 novembre : Autocritique du Matin Dimanche, obstination de Lionel Baier

Je suis étonné en bien par les cinq pages que consacre Le Matin Dimanche d'aujourd'hui aux élections américaines. Michel Audétat (qui nous avait habitué à bien pire) jette un regard très nuancé et dépassionné sur le sujet, rappelant notamment le rôle qu'a pu jouer la situation sociale critique de la Rust Belt (la « barrière de rouille », une vaste région industrielle et surtout post-industrielle sinistrée par les effets délétères de la mondialisation) dans la victoire de Trump. Un article honnête et factuel – mieux vaut tard que jamais – qui nous change de l'hystérie médiatique qui règne depuis mercredi matin. Dans l’éditorial, Sophia Arnal, plus humble et plus ouverte à la remise en question qu’Alain Jeannet, écrit : « Le cas Trump relève de la psychiatrie. Pas tant à cause du profil psychologique du personnage, soupçonné par la faculté d’être narcissique, psychopathe ou sociopathe, que des réactions qu’il suscite en nous. […] Le déni, celui qui s’empare de nous quand arrivent des votations qui nous dérangent – interdiction des minarets, 9 février ou Brexit. Nous avons préféré croire que l’enthousiasme pour Trump serait forcément passager. Forts d’un préjugé un peu sot : les gens qui ne pensent pas comme nous n’ont tout simplement pas bien compris – comme Hillary leur explique longuement la vérité vraie, la raison va les éclairer in extremis. La réalité sortie des urnes nous a contrariés, mais la confrontation avec le principe de réalité n’a pas suffi à nous tirer du monde fantasmagorique dans lequel nous vivons. […] Nous ? Eh oui, nous, modestement autoproclamées “élites” parce que nous, nous pensons juste, pas comme ces arriérés. » Cette lucidité arrive bien tard mais elle sonne juste, car c’était effectivement, de la part des représentants de nos médias, la seule chose honnête à dire.

Dans un article sur le même sujet, Christophe Passer nous apprend ceci : « Aujourd’hui, 72 % des Américains disent que la liberté d’expression est dans leur pays entravée par les précautions de langage. A l’Université de Brown et ailleurs, il existe une safe room avec musique douce et machine à faire des bulles, pour que les étudiants se remettent de passages traumatisants envers telle ou telle communauté, raciale, sexuelle ou religieuse, lus dans des livres de cours ou des romans. » C’est si caricatural que ça ressemble à la trame d’un épisode de South Park mais ça n’en est hélas pas un, et on comprend que les Américains ordinaires soient excédés par toutes ces calembredaines, ce moralisme, cette censure rampante, cette confiscation de la parole, et qu’ils aient voulu envoyer balader toute cette clique en envoyant un signal fort. Enfin, quand je dis qu’on comprend, ça ne vaut pas pour tout le monde, ça ne vaut pas par exemple pour Lionel Baier qui, toujours dans Le Matin Dimanche, pense qu’il faut au contraire renforcer une certaine forme de censure et d’autocensure. « En tant qu’homme libre au milieu des autres, écrit-il, je souhaite remprisonner la parole politique, la soumettre, si ce n’est à la morale, tout au moins aux règles du vivre-ensemble. » Je ne suis même plus étonné tant Baier, moraliste subventionné et chouchou des milieux culturels, nous a habitués à ses fantasmes liberticides au gré de son omniprésence médiatique.

Analyse plus nuancée et plus pertinente dans La Revue des Deux Mondes, où l’écrivain québécois Mathieu Bock-Côté, voit dans l’amertume des clintoniens un véritable ressentiment à l’encontre du principe même de la démocratie. « En gros, on nous dit : si les gens bien, mais seulement les gens bien, avaient eu le droit de vote lors de cette élection, Trump aurait été battu et Clinton aurait gagné. C’est à croire que pour nos progressistes, le suffrage universel cause désormais problème et qu’on rêve d’un suffrage censitaire d’un genre nouveau. » Et dès lors, à quoi devons-nous nous attendre pour l’avenir ? « L’heure est venue de redécouvrir la souveraineté, les frontières, l’enracinement, les identités historiques, explique-t-il, et les peuples, dans ce contexte, demandent à leurs gouvernements non plus de les dissoudre, mais de les protéger, de prendre au sérieux leurs inquiétudes. Ceux qui le font risquent une disqualification médiatique mais pourront politiser les couches populaires qui étaient en décrochage démocratique mais qui sont en attente de ce qu’on pourrait appeler un discours de redressement collectif. » Le vent tourne – et c’est tant mieux.

 

15 novembre : Fédéralisme, dénucléarisation et… satanisme

Le Matin d'aujourd'hui nous explique qu'un groupe de métal « sataniste » qui doit jouer prochainement aux Docks à Lausanne crée la polémique. En effet, au chapitre de son idéologie, ce groupe mentionne lui-même « la vénération diabolique, la profanation, la colère, le bruit, la haine et le radicalisme ». Interrogée par le journaliste, la programmatrice des Docks, Laurence Vinclair, prend la défense du groupe : « Ils n'appellent pas à la haine ni ne tiennent des propos racistes. » Alors ça va, s'ils ne tiennent pas de propos racistes c'est bon, ça ne devrait pas poser de problème.

Dans Le Matin toujours, Soren Hermansen, un Danois précurseur des énergies vertes venant de la ville de Samso, nous livre son impression quant aux perspectives qu’ouvrirait en Suisse une sortie du nucléaire : « Les 26 cantons doivent chacun venir avec leur propre plan de transition énergétique. Les solutions sont différentes d’un endroit à l’autre. Ce qui fonctionne pour l’un ne fonctionne pas forcément pour son voisin. Il faut une volonté au niveau fédéral mais un plan d’action au niveau local. Ensuite, vous devez vous demander comment, traditionnellement, on résout les problèmes et on collabore en Suisse. C’est ce système qu’il faut appliquer. » Une telle réforme – que j’appelle personnellement de mes vœux – ne pourra en effet se mettre en place qu’en respectant un moderus operandi fédéraliste, dans la lettre et dans l’esprit, et c’est tout à l’honneur d’un intervenant étranger de rappeler l’importance de cette spécificité helvétique. Si la Suisse est fédéraliste par essence, l’écologie est localiste par définition et ces deux idéaux sont amenés immanquablement à se rencontrer un jour ou l’autre. La situation de l’environnement étant des plus critiques, il va sans dire que le plus tôt sera le mieux !

Sur Boulevard Voltaire, nouvelle intervention d’Alain de Benoist au sujet des élections américaines et du rôle des facteurs ethniques et sociaux. « La majorité des Blancs a donc voté pour Trump, concède-t-il, mais cela ne signifie nullement que sa victoire est uniquement due au facteur ethnique. La vérité est que ce sont les Blancs de la classe ouvrière, des classes populaires et des classes moyennes qui ont choisi Donald Trump, tandis que les élites blanches, celles qui profitent de la mondialisation néolibérale, se sont en majorité reportées sur Hillary Clinton. De ce point de vue, le vote en faveur de Trump est aussi un vote de classe. S’en tenir à une analyse “raciale” du scrutin est donc une erreur (le “racialisme” est une forme classique d’impolitique). Hillary Clinton a joué, en fait, le rôle d’un véritable repoussoir pour la classe ouvrière. Il n’en aurait pas été de même si c’était Bernie Sanders qui avait représenté le Parti démocrate. » Il convient en effet de ne jamais sous-estimer le facteur social, quand bien même d’autres dynamiques identitaires sont à l’œuvre.

 

18 novembre

Toujours à Paris, j’assiste à un colloque organisé par la revue Eléments sur le thème A l’Est du nouveau ? avec, entre autres orateurs, le romancier russe Zakhar Prilepine et le théoricien eurasiste Alexandre Douguine. L’élection de Trump n’était pas plus prévue dans l’agenda des organisateurs qu’elle ne l’était dans celui des journalistes, mais il faut bien dire qu’elle tombait à pic car, en puissance, elle reconfigurait radicalement les données du débat, nous faisant transiter d’une exacerbation de la guerre froide (avec risque probable de dégénérer en guerre chaude) à l’espoir d’un réchauffement entre les deux grandes puissances. Douguine n’a malheureusement pas pu se rendre physiquement auprès de nous car il a, pour des raisons qui restent à éclaircir, été considéré par Bruxelles comme indésirable sur le territoire de l’UE. Même la libre circulation a ses limites… Il a néanmoins pu s’adresser au public parisien au moyen d’une vidéo enregistrée peu auparavant, dans laquelle il a pu délivrer un message plutôt… optimiste. Visiblement enthousiasmé par la victoire de Trump, il voit dans cet événement le glas de l’ère des valeurs libérales et la fin de l’impérialisme américain ainsi que la décrue de la mondialisation belliqueuse des ères Bush et Obama, soit les meilleures conditions géopolitiques pour rétablir une multipolarité aussi pacifique que possible – position qu’il défendait déjà quelques jours auparavant sur le site Katehon. Je ne peux qu’espérer que ses vœux se réalisent, non pas uniquement dans l’intérêt des Russes mais dans le nôtre, nous les Européens. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, attendons de voir…

Je crois qu’au fond la confiance un peu hâtive qu’exprime Douguine dans la nouvelle Amérique me pose moins problème que l’américanophobie haineuse et méprisante telle qu’on la trouve par exemple dans le numéro d’aujourd’hui de Vigousse. On y voit un dessin de la dessinatrice Coco représentant Trump coiffé d’un énorme étron, entouré de personnages aux visages d’arrière-train (disons ça comme ça) avec une légende disant Un président de merde pour un pays de trouduc. A vrai dire, il s’agit moins d’américanophobie que de populophobie et de rage contre la démocratie, passion triste à laquelle cet hebdomadaire nous a habitués depuis sa création. Sur l’avant-dernière page (la page verte et blanche de Sébastian Dieguez, la seule à mon sens où on trouve un peu matière à rigoler), on peut lire ceci : « La gauche envisage d’arrêter de prendre les gens de haut afin de les aider à penser correctement. » Il s’agit bien évidemment d’une blague : la gauche n’a aucune intention de prendre cette bonne résolution-là, ni chez Vigousse ni ailleurs.

La lecture de Marianne, elle, prête davantage à rire, quoique la drôlerie soit ici involontaire. Dans sa chronique, Caroline Fourest nous raconte sa montée à la capitale : « Avant de venir à Paris et de travailler dans la presse, je pensais moi aussi que les journalistes et les politiques étaient d’étranges animaux coupés du “peuple”. J’ai découvert tout le contraire : des gens curieux, plus passionnés des autres et de l’intérêt général que la moyenne. » Vraiment ? Devrions-nous croire sur parole une personne qui ne peut pas parler du peuple sans y ajouter des guillemets ? En conclusion elle ajoute quelques paragraphes plus loin : « Autant dire qu’il est urgent de résister à la propagande des antisystèmes. » On comprend mieux où elle voulait en venir.

 

24 novembre : La doctrine économique, véritable enjeu de la primaire de droite

De nombreux journalistes ont, au lendemain de l’élection de Trump, fait l’aveu de la formidable incompétence et absence de vue dont ils avaient fait preuve durant la campagne électorale américaine, n’ayant absolument pas anticipé le résultat. Alain Jeannet n’est pas de ceux-là. Il avait, comme je l’ai rappelé plus haut, écrit dans son éditorial de la semaine dernière que ses confrères avaient tort de se laisser aller à l’autocritique, que c’était indigne d’eux. Or, ne voilà-t-il pas que cette semaine, son éditorial dans L’Hebdo est intitulé Nous nous sommes trompés. Il le reformule à l’intérieur, pour être sûr qu’on ait bien compris : « Avec le recul, il faut bien reconnaître que nous nous sommes fourvoyés. » Est-ce qu’il ne pourrait pas essayer de se tromper en même temps que tout le monde et de ne pas être constamment en décalage, de ne pas se tromper plus longtemps que de raison ? Ça fait un peu désordre. Il semble avoir oublié qu’il dirige un hebdomadaire et non un almanach, et s’il souhaite un joyeux Noël à ses lecteurs mi-janvier, il ne trouvera pas grand monde pour lui renvoyer la politesse.

Dans le même éditorial il nous entretient, on ne sait pas tellement pourquoi, d’une expérience en Irlande autour d’assemblées citoyennes tirées au sort. Sujet intéressant. Mais pourquoi en parler maintenant ? Parce que la démocratie par élection n’a pas daigné porter au pouvoir la personne qu’il espérait ? On ne l’entendait pas beaucoup parler du tirage au sort lors de l’élection d’Obama ou de Hollande et on aurait été intéressé, à ce moment-là (comme n’importe quand d’ailleurs) à lire dans L’Hebdo un entretien d’Etienne Chouard ou d’autres promoteurs de ce mode de désignation. Il y a bien eu, il y a quelques semaines, une interview de l’essayiste flamand David Van Reybrouck qui travaille lui aussi sur ce thème, mais cet intérêt est venu bien tard. Jeannet termine son éditorial sur cette phrase : « Il y a un point sur lequel nous sommes cette fois certains de ne pas nous tromper : Trump n’est pas près de faire aussi bien qu’Obama. » C’est vrai qu’Obama, avec ses guerres à travers le monde (et le prix Nobel de la paix qui va avec) a placé la barre très haut. Nous pouvons donc d’ores et déjà nous donner rendez-vous dans quatre ans (plus une ou deux semaines, comme pour cette année) pour lire l’éditorial d’Alain Jeannet qui devrait normalement s’intituler Nous nous sommes encore trompés.

Mon confrère Ludovic Maubreuil, critique cinéma à la revue Eléments et auteur de plusieurs ouvrages aux éditions Alexipharmaque, confie aujourd’hui sur les réseaux sociaux son opinion sur les primaires françaises : « Qu’il y ait du conservatisme, de l’ultralibéralisme, voire du fascisme, chez un banal candidat à la primaire de droite, je laisse aux experts patentés le soin de le démontrer tant et plus. En revanche je les mets au défi de trouver la moindre trace de socialisme dans le programme des postulants à celle de gauche. » Pour ça, c’est certain, en matière de socialisme les candidats de gauche sont au-dessus de tout soupçon !

Et quant à ceux qui s’enthousiasment un peu vite pour François Fillon sous prétexte que celui-ci serait conservateur et pro-russe (qualificatifs qui ont l’heur de plaire à certains de mes amis), je les renvoie à un texte de l’écrivain Pierre Le Vigan paru aujourd’hui sur le site Metamag et intitulé Courir après Fillon ou se libérer du libéralisme. On peut y lire ceci : « Sur les sujets qui intéressent l’électorat de droite, Fillon avait le programme le plus net : casser le programme du C.N.R comme le souhaite le patronat depuis des années. [...] L'intellectuel libéral Mathieu Lainé a bien vu les choses, de son point de vue, en appelant à un rapprochement entre Emmanuel Macron et François Fillon. Car, au-delà des différences de style et de sourcils, ce sont les mêmes politiques qui sont préconisées : Macron n’est jamais qu’un Fillon pour les bobos. [...] Au fond même des choses, la France dévastée par le marché et abandonnée par l’État n’a rien à espérer de François Fillon. » Amis français, cet homme vous fait-il vraiment rêver ?

L’hebdomadaire SolidaritéS nous apprend qu’un nouveau mouvement anticapitaliste est en train de se mettre en place à Fribourg. Enfin une bonne nouvelle. Je passe rapidement l’article en revue et m’aperçois vite que dans le corps du texte se détachent plusieurs occurrences des mots LGBT et réfugiés. Avec un tel programme, les capitalistes n’ont qu’à bien se tenir !

 

25 novembre : La faillite du Conseil fédéral

Dans le Vigousse d’aujourd’hui, Laurent Flutsch se fait de la bile car il lui apparaît que certains de nos compatriotes ont peut-être sabré le champagne en apprenant l’élection de Trump et qu’une telle nouvelle lui retourne les sangs. Qui sont les trumpistes suisses ? se demande-t-il. « Il y a d’abord la foule des xénophobes, plus que jamais désinhibés. Dans les courriers de lecteurs, sur les forums et les réseaux sociaux. » Si on se contentait de laisser la parole aux journalistes assermentés, qu’on arrêtait de débattre sur internet ou d’écrire des lettres à la presse et que les enfants cessaient de dessiner dans les marges des quotidiens (qui sont de toutes façons trop étroites pour ça) et se contentaient de lire ce qui y est imprimé, les moutons seraient mieux gardés ! « Autre catégorie ravie, poursuit Flutsch, les pourfendeurs patentés du “politiquement correct”, tels Slobodan Despot ou Pascal Décaillet, jubilent en tartinant sur la presse élitaire et gauchisante qui n’a rien vu venir. » Parce qu’en plus il faudrait vous féliciter de vous planter systématiquement ? Vigousse, à force de jouer le supplétif du PS, devient un journal qui n’est plus tellement là pour rigoler. Histoire d’essayer quand même, désespérément, le dessinateur Pitch illustre l’article de son confrère avec un dessin représentant des hommes aux crânes rasés, aux grosses rangers noires et aux brassards rouges portant une pancarte à l’effigie de Trump. Les gens qui aiment Trump sont des nazis. Ah ah ah. Trop bien trouvé. Cassé. Lol.

Dans Le Temps, Lise Bailat revient une énième fois (et elle a bien raison) sur l’arnaque de la récente loi d’application consécutive au vote du 9 février. Selon elle, le Conseil fédéral porte une lourde responsabilité dans cette supercherie. « Rassurant au soir du 9 février 2014, entreprenant en 2015, le gouvernement a fini par abandonner en 2016 la gestion du frein à l’immigration aux mains du parlement. Alors que le collège aurait pu, à sept, faire naître une dynamique positive dans ce dossier, il se contentera finalement d’observer du perchoir comment 246 parlementaires s’étripent autour d’une loi d’application à approuver en urgence. Ce serait cocasse si l’enjeu n’était pas si important pour la population et l’économie du pays. Le Conseil fédéral, désavoué par le peuple le 9 février 2014, semble en avoir désormais si peur qu’il préfère laisser le soin au parlement de faire le travail ingrat de rendre sa copie compatible avec les bilatérales. » Même au Temps, on commence à comprendre !

Dans Marianne, Caroline Fourest commente les primaires de la droite française, laquelle « nous a offert un vrai duel, entre deux options de fond et pas seulement de forme : une droite chiraquienne contre une droite poutinienne ». Et elle ajoute : « A moins d’une forte mobilisation des électeurs du centre et de la gauche, on ne voit pas comment la droite poutinienne pourrait ne pas l’emporter. » Avec l’élection de Trump et la candidature de Fillon, autant s’y préparer : nous sommes partis pour des mois de théorie du complot anti-russe. Une forme de conspirationnisme non seulement autorisé, mais même bientôt obligatoire.

 

26 novembre : Au secours, les réacs sont devenus cool !

Titre accrocheur dans Le Matin d’aujourd’hui : Quand les réacs deviennent cool. Une formule qui ne veut certes pas dire grand chose mais qui témoigne quand même que, du point de vue des médias, elle trahit un certain effet de surprise. Comment, chers amis journalistes, les réacs sont devenus cool et vous ne l’apprenez que ce matin ? Revenant sur l’élection de Trump (forcément) et sur quelques autres figures un peu contestatrices du monde politique actuel, Cléa Favre écrit : « Ces politiciens ont en commun d’apparaître comme des chevaliers empreints de bravoure, prêts à combattre “bien-pensance”, “politiquement correct” et “pensée unique”. Le tout avec une certaine brutalité. » Il est alors temps, lorsqu’on aborde ces sujets-là, de faire intervenir un « expert » dont le rôle, immanquablement, consistera à nous expliquer en quoi tout cela n’est que poudre aux yeux. C’est Marc Jacquemain, professeur de sociologie à l’Université de Liège, qui s’y colle aujourd’hui. « Marc Jacquemain juge pourtant hypocrite cette stature de briseur de tabous : “Ils font semblant d’être audacieux, alors que l’opinion majoritaire est aujourd’hui conservatrice.” »

Ce reproche est plus intéressant qu’il n’y paraît car il entretient une certaine confusion sur ce que peut être l’audace ou la subversion d’un personnage politique. L’opinion majoritaire est-elle aujourd’hui conservatrice ? C’est possible oui, du moins elle tend à le devenir dans des proportions importantes. Mais qu’en est-il de la classe politique et des médias ? Eh bien de ce côté-là, c’est tout le contraire, les idées progressistes et libérales demeurent nettement majoritaires, pour ne pas dire hégémoniques. Or, posons-nous la question : qu’est-ce qui est vraiment subversif, qu’est-ce qui est vraiment audacieux ? De prendre l’opinion publique à rebrousse-poil ou de se dresser contre l’establishment ? Marc Jacquemain fait aux « réacs » le même procès qu’Aymeric Caron ou Yann Moix faisaient il y a quelques temps à Eric Zemmour : vous prétendez pourfendre la pensée unique mais vous êtes un tartuffe car la pensée unique est de votre côté, la preuve en est que votre livre bat des records de vente (je résume l’argument de mémoire). C’est commettre là une erreur de perspective : ce qu’on appelle pensée unique n’est pas la sensibilité majoritaire dans une opinion publique, c’est l’idéologie dominante, c’est-à-dire l’idéologie des dominants. Accuser les « réacs » de faire corps avec l’opinion majoritaire, ce n’est donc pas les accuser d’une fausse audace, c’est simplement reconnaître qu’ils traduisent les aspirations du peuple et qu’il s’inscrivent en faux par rapport au discours des élites. Ce qui, à mon sens, n’est pas un reproche mais un compliment !

 

27 novembre : Copains comme cochons

Résultat des votations fédérales de ce dimanche : les consignes de vote des milieux économiques l’emportent. Comme d’habitude, malheur aux vaincus. Mais cette fois-ci les vaincus, c’est nous tous, y compris la majorité de nos concitoyens qui ont repoussé l’initiative des Verts, et ça concerne également nos voisins au-delà des frontières. Il n’y a plus qu’à espérer que nos centrales nucléaires tiennent le coup ces prochaines années, en dépit de l’état assez inquiétant de certaines d’entre elles. Espérons.

Dialogue entendu ce soir sur France 2 entre Jean-Luc Mélenchon et Daniel Cohn-Bendit :

Mélenchon, répliquant à son interlocuteur qui venait de l’appeler Jean-Luc et de le tutoyer : « Monsieur Cohn-Bendit, veuillez m’appeler par mon nom s’il vous plaît ! Nous ne sommes pas des amis, vous le savez, ne jouons pas la comédie ! »

Cohn-Bendit : « On s’est toujours tutoyés ! S’il n’en a pas envie, qu’il aille tutoyer Castro et qu’il me foute la paix ! »

Vous avez trouvé les primaires de la droite ennuyeuses ? Vous aurez de quoi vous divertir avec les primaires de la gauche.

 

29 novembre : L’Angleterre bascule dans le camp socialiste !

Grosse rigolade ce matin en lisant le cahier économique du Temps. Didier Maurin, fondateur et directeur de Katleya Gestion, consacre un billet à l’état de l’Angleterre après le Brexit (un drame selon lui) et établit son diagnostic : « Nous verrons bien un hard Brexit, qui ne viendra pas des Anglais eux-mêmes, quoiqu’en pensent certains, mais qui proviendra d’une Union européenne désireuse de faire un exemple pour dissuader tout autre peuple envisageant de copier ce “mauvais élève”. » Sempiternel discours du juste châtiment européen contre les rebelles et les irrédentistes, on connaît ça par cœur en Suisse, Bruxelles nous refait le coup à chaque votation. Mais Maurin va encore plus loin : « A cette nouvelle intransigeance européenne se rajoutent dès maintenant les mauvaises décisions de Theresa May qui, elles aussi, vont affaiblir l’économie britannique. Socialiste, protectionniste en faveur d’un Etat qui, comme en France, veut mener une politique industrielle tout en étant anti-immigration, Theresa May est exactement l’inverse de la très libérale Margaret Thatcher, car elle propose maintenant une politique beaucoup plus sociale qu’économique, sur fond de hausse de la fiscalité pour plus de répartition. » Je ne savais pas encore tellement ce qu’il convenait de penser de cette Theresa May à qui je n’avais pas eu le loisir de m’intéresser beaucoup, je remercie donc M. Maurin de me la présenter aujourd’hui sous des couleurs si sympathiques et j’espère vivement qu’il a vu juste à son propos. Mais comme lui, de toute évidence, reste nostalgique de la Dame de Fer, il tente de donner un conseil aux Anglais : « Il y aurait bien un début de solution pour la Grande-Bretagne, à savoir devenir un paradis fiscal, mais il n’est pas sûr que Theresa May aille dans  ce sens. » Pas sûr en effet ! Quoi qu’il en soit, merci aux experts néolibéraux de continuer à faire leur travail de boussole inversée et de nous rendre si aimables leurs ennemis – il nous suffira bientôt de lire tout le mal qu’ils en disent pour savoir tout le bien que nous pouvons en penser !

Sur le site Boulevard Voltaire, l’écrivain Arnaud Guyot-Jeannin commente ainsi la victoire de Fillon aux primaires de la droite : « Au plan économique, il fait figure de candidat de la régression sociale et représentant des actionnaires apatrides du CAC 40, qui s’en réclament officiellement dans leur immense majorité. À lire son programme, il était le plus libéral des candidats libéraux de la droite et du centre. » Certains de ceux qui l’ont soutenu pour ses opinions identitaires ou conservatrices semblent avoir complètement fait l’impasse sur son programme économique. « François Fillon n’en reste pas à ces seules mesures hyperlibérales, poursuit Guyot-Jeannin. Il veut éliminer l’aide médicale d’État, réformer les allocations chômage, simplifier les licenciements économiques, etc. “Je veux désétatiser le système de santé français”, a-t-il dit. C’est donc qu’il est favorable à sa privatisation. Le prétendu gaulliste François Fillon veut le démantèlement du modèle social français issu du Conseil national de la Résistance (CNR). Inquiétant ! » Très inquiétant en effet.

Revenons au Temps d’aujourd’hui, dans lequel Etienne Grisel, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, consacre une tribune, comme Lise Bailat quelques jours auparavant, à la manipulation parlementaire autour du vote du 9 février 2014. « Quand les autorités valident une initiative et prétendent ensuite qu’elle est inapplicable, elles trompent le peuple, écrit-il. On entend dire que le peuple se serait – ou aurait été – trompé et qu’il aurait changé d’avis. Dans ce cas, qu’on soumette sans tarder l’initiative RASA au scrutin. Mais on s’y refuse, jugeant un nouveau vote “dangereux”. Il est donc bien question de contrecarrer la volonté populaire. » Il fallait que ça soit dit.

Dans le même numéro, Fathi Derder, dont la lecture me fait habituellement pousser de longs soupirs de lassitude, fait preuve pour une fois d’un bon sens réjouissant. Il commente le rapport annuel du Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesselschaft (Fög), un institut de l’Université de Zurich, consacré à la qualité des médias. « Scoop : on y apprend que des gens s’informent sur les réseaux sociaux. Et que c’est mal. Nos experts zurichois dénoncent des gens “plutôt jeunes, peu formés et réagissant aux nouvelles inquiétantes”. Des naïfs en somme, qui “peuvent être manipulés par les fausses informations et les idées populistes”. CQFD. Les populistes cartonnent parce que les gens ne lisent pas les bons journaux. En résumé, si le peuple vote Trump, c’est parce qu’il est bête. Car il est mal informé. Si le peuple lisait bien, il voterait mieux. Il passe trop de temps sur Instagram. Et pas assez sur le New York Times. Quelqu’un devait le lui dire. C’est chose faite. Soignant le détail, nos experts zurichois ont qualifié ces naïfs d’“indigents médiatiques”. C’est élégant, et subtil. L’élite universitaire explique aux indigents que, quand on les prive de l’élite médiatique, ils votent pour des imbéciles. Elle reproduit ainsi le schéma élitiste que les populistes dénoncent. Un autogoal parfait. » Si même Fathi Derder se met à écrire des tribunes intelligentes et à pointer de vrais problèmes, alors je vais me ranger à l’avis général : oui, en effet, le monde change !

 

David L’Epée, 4.12.2016

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2 commentaires

  1. Posté par Théodore J Berseth le

    Indigent médiatique ?!
    Merci pour cette bouffée d’air frais !
    Chronique très intéressante qui synthétise un mois d’infos oligarchiques…..en ce qui me concerne, indigent dans la vie, indigent médiatique, mais politiquement très convaincu que nous pouvons nous passer d’une prétendue élite politique, culturelle et médiatique !

  2. Posté par louis gallimard le

    Bravo pour cet incroyable effort d’endurance qui nous donne accès à la meilleur revue de presse d’expression française. Et nous Suisses avons la chance qu’elle nous concerne. Bravo encore et espérons que vous ne vous fatiguerez pas trop vite.

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