Électricité: libéralisme du marché et dirigisme de la production

Bruno Pellaud
Physicien
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L'annonce par la conseillère fédérale Doris Leuthard de l'ouverture totale du marché de l'électricité était attendue depuis longtemps.  C'est fait. À partir de 2018, comme les grands, les petits consommateurs pourront eux aussi choisir leur fournisseur et profiter de la concurrence. Pourquoi ce retard à Berne? Probablement, par crainte que la libéralisation du marché de l'électricité ne chamboule le grand chantier de la Stratégie énergétique 2050 cher à Mme Doris Leuthard, et que ce vent de libéralisme ne mette en péril son projet étatique de plafonnement de la consommation, de multiples subventionnements dans tous les sens, le tout orchestré par une armée de fonctionnaires fédéraux. Les commentaires vont bon train. Un petit tour d'horizon.

Dans la Neue Zürcher Zeitung du 9 octobre dernier, Davide Scruzzi ne mâche pas ses mots:

Chaque mois sans ouverture totale du marché de l'électricité, ce dernier  se fait au détriment des petits clients, placés actuellement sous le monopole de leur compagnie d'électricité qui est +libre de leur fournir du courant  à des "prix de revient". Cela signifie que les petits clients paient le coût de production et par-dessus un bénéfice moins que négligeable, une pratique plus possible sur le marché libre. .. Néanmoins, amélioration de l'efficacité et changement structurel sont devenus des impératifs pour la branche électrique aussi. Une alternative à une ouverture totale du marché n'existe pas.  Bien sûr que la structure actuelle du marché européen doit être remise en question, puisqu'une grande partie du courant électrique provient d'énergies renouvelables subventionnées dans un marché de ce fait faussé….

L'ouverture totale du marché pourrait bien mettre en difficulté certains services industriels urbains qui ont imprudemment investi dans les énergies écologiques, puisqu'il n'y aura plus d'obligation pour la branche électrique de les acheter en priorité. Par contre, là où ces énergies seront compétitives,  un vaste marché national s'ouvrira à elles.  Si les socialistes et les Verts veulent maintenant alourdir les mécanismes du marché avec de nouvelles contraintes environnementales pour les produits de base, c'est bien la preuve qu'ils doutent de la capacité de l'électricité verte de s'affirmer sur le marché et donc d'obtenir le soutien des consommateurs. En fait, ces nouvelles contraintes imposées au marché freineraient la création de produits innovants d'énergie verte. Mais au-dessus de tout,  avec son belliqueux bruit de bottes,  la gauche met en danger la voie bilatérale. L'accord avec l'UE en cours de négociation et le volume croissant en électricité transfrontalière qu'exigerait la sortie du nucléaire, voilà des facteurs qui rendent indispensable la libéralisation du marché.

L'hebdomadaire de gauche "Domaine public" présente une analyse pertinente en contrepoint de celle de la NZZ. Dans le numéro du 14 octobre, sous le titre "Quel marché pour quelle électricité? L'ouverture du marché implique le respect de conditions-cadres",  Jean-Daniel Delley – déclare en première phrase que "La libéralisation totale du marché de l’électricité n’apportera pas d’avantages significatifs pour les ménages. Par contre, elle constitue la condition nécessaire à l’intégration de la Suisse au marché européen."

De cette libéralisation complète dont l’entrée en vigueur est prévue pour 2018, le Conseil fédéral attend une concurrence accrue entre les fournisseurs, une baisse des prix et une diversification de l’offre. Si 28% des entreprises grosses consommatrices ont fait usage de cette liberté de choix, l’expérience montre que la libéralisation complète déjà en vigueur dans les pays européens n’a guère incité les ménages à changer de fournisseur. [Car, le coût de l'électricité sur le marché ne constitue que 40% de la facturation finale].

Sur le marché de l’électricité, les distorsions de concurrence sont légion. En Grande-Bretagne et en France, l’électricité d’origine nucléaire bénéficie d’un prix garanti. En Allemagne, l’électricité sale produite à partir du charbon est généreusement subventionnée, tout comme l’électricité photovoltaïque chez notre voisin et en Suisse. Sans parler des coûts externes que constitue l’impact sur l’environnement. C’est dire que les prix ne reflètent pas les coûts réels de production. … Une concurrence que l’on peut qualifier de déloyale par rapport à l’électricité hydraulique.

Si la Suisse veut participer au marché européen de l’électricité, elle doit respecter les règles de ce marché. Impossible de vendre à l’étranger sans accepter la réciproque. Mais cette participation ne peut se réaliser qu’à deux conditions.

L’électricité sale doit être taxée de manière à ce que son prix final couvre ses coûts externes. Sans quoi la stratégie Energie 2050 restera lettre morte. Par ailleurs, la pérennité des réseaux publics de distribution doit être assurée. Trop d’exemples montrent que la privatisation des réseaux se conjugue souvent avec un entretien insuffisant et un développement lacunaire, d’où résulte en fin de compte une insécurité de l’approvisionnement.

Si ces deux conditions ne sont pas remplies, la deuxième étape de libéralisation a peu de chance de passer le cap référendaire.

Et enfin, le journal Finanz und Witschaft du 29 octobre explique pourquoi la libéralisation du marché et le dirigisme à la Leuthard ne peuvent pas cohabiter: "Un marché de l'électricité libéralisé - avec un mix énergétique imposé par la politique - ne laisse que  très peu de choix aux consommateurs". "Les politiciens ont tendance à retirer certaines technologies  du marché pour les subventionner séparément, soit au nom de l'environnement, soit à celui de l'approvisionnement du pays. Cela crée le risque que les installations de production ne soient pas construites et exploitées selon les besoins du marché"

Ces contributions appellent quelques commentaires.

1)      Avec la fin des travaux de commission au Conseil national le 28 octobre, le débat sur la Stratégie énergétique du Conseil fédéral va se poursuivre en séance plénière et plus tard encore aux Conseil des États. L'arrivée en scène de la libéralisation du marché de l'électricité en Suisse en accord avec l'Union européenne, ce sera comme le bâton dans la fourmilière de ce débat national. Les liens, les incohérences, les contradictions entre ces deux projets n'ont pas encore pénétré les analyses techniques, économiques et politiques du "Plan Leuthard". Il y aura des surprises lorsque le Conseil des États prendra les  choses en main.

 

2)      Même si seulement une petite dizaine de pour cent des ménages devait changer de fournisseurs, nous observerons pour sûr une prise de conscience générale sur le prix de l'électricité, sur ses composantes, par exemple sur le subventionnement massif des énergies renouvelables, une chose peut-être acceptable à court terme, mais qui constitue une énorme distorsion de marché et un transfert massif d'argent entre d'une part les propriétaires de chalets, villas et terrains qui profitent de rendements financiers fabuleux pendant 20 ans et d'autre part les locataires urbains des HLM qui paient la facture. Une dimension sociale qui n'intéresse guère ni les socialistes ni les bons chrétiens.

 

3)      Prix coûtants, coûts externes, c'est la quadrature du cercle. Comment faire payer en Suisse, les conséquences environnementales du charbon allemand, ce combustible sale par essence, alors que celui-ci est indispensable outre-Rhin  pour combler au pied levé les fâcheuses fluctuations du vent et du soleil en Allemagne et sous peu en Suisse? D'autant plus qu'en Allemagne, c'est un agent énergétique que socialistes et démocrates-chrétiens soutiennent avec ferveur pour s'assurer les faveurs électorales des travailleurs du charbon. Et qui tous en chœur excommunient ce gaz carbonique porteur de crises climatiques. Autre ironie du charbon: lorsque la société suédoise d'électricité Vattenfall – très présente en Allemagne - a décidé d'y fermer quelques centrales au charbon, elle s'est vue vilipendée par le gouvernement allemand noir-rouge pour en fermer trop et vilipendée par le nouveau gouvernement suédois rouge-vert – seul actionnaire de Vattenfall – pour n'en fermer pas assez! Dés-union européenne, en quelque sorte.

 

4)      Jean-Daniel Delley tire un peu trop fort sur la corde socialiste, lorsqu'il attribue à la privatisation des réseaux la responsabilité pour certaines pannes de courant. Les "blackouts" qui vont faire leur apparition en Europe incessamment sous peu, seront la conséquence des déséquilibres profonds de la production d'électricité causés par les renouvelables intermittentes et par un manque aigu de lignes à haute tension pourtant nécessaires pour stabiliser un réseau européen ….

 

Le débat énergétique qui marquera l'année politique suisse de 2015 sera une folle valse à trois temps: la bataille du gaz carbonique  autour du charbon sale et des émissions polluantes du trafic, la préparation d'un marché de l'électricité  libéralisé et néanmoins corseté et la protection d'un paysage entaché par ces lignes à haute tension et ces éoliennes qui prolifèrent. Confusion assurée, car personne n'est capable de mener ce bal.

Comme le dit Pierre Veya dans le Temps du 31 octobre 2014, "L'atome n'est plus le pivot", oui, plus le pivot du débat Stratégie 2050 et de la loi qui l'accompagnera; néanmoins, le nucléaire restera un pilier de la production suisse d'électricité jusqu'en 2050 avec les centrales existantes, et selon Veya, elle restera une option parce que "L’interdiction pure et simple de recourir à la fission nucléaire, notamment à des réacteurs de 4e et 5e générations, ne sera probablement pas inscrite dans la loi". Dont acte.

Bruno Pellaud, 1er novembre 2014

3 commentaires

  1. Posté par Lafayette le

    La question reste de savoir que les grands acheteur feront leur prix avec des avantages et les autres (nous) ne seront que là pour essuyer les pertes et les mauvais rendements.

  2. Posté par Jan Barr le

    Super ! 1. « La libéralisation totale du marché de l’électricité n’apportera pas d’avantages significatifs pour les ménages. » : Lol 2. On pourra vendre nos barrages aux grandes sociétés européennes, américaines, voire arabes ou à des fonds de placement. Conclusion : Quel pied !

  3. Posté par Michel de Rougemont le

    Externalités: comment faire pour évaluer le coût subit ou le bénéfice reçu d’une action qui n’avais pas ce but, comme par exemple émettre des suies qui salissent, ou se sentir stressé par le nucléaire?
    Ou bien on y va à la louche et décrète un prix politique: c’est arbitraire et faux, ça marche en pays totalitaires (on s’y achemine lentement en Helvétie, surtout dans les sujets énergético-écolo-climatiques).
    Ou alors il faut quantifier l’impact (combien de mouchoirs noircis par la suie, nervosité des voisins, quelle augmentation des rendements agricoles) dû à une cause et en quelle proportion, lui attribuer une valeur réaliste, et désigner qui devra payer combien à qui d’autre; ce qui ne va pas sans usine à gaz bureaucratique, restera tout faux et ne contribuera en rien à résoudre un quelconque problème écologique.

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