Jérôme Sobel et les déments qu’il « suicide »

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Hasard de calendrier ou cynisme macabre ? Au lendemain de la publication d'une étude du Fonds national révélant que plusieurs malades mentaux, dépressifs ou déments, ont été assistés au suicide par Exit et Dignitas - étude qui demande par ailleurs que des mesures légales soient prises au plus vite pour prévenir ce genre d'excès -, le Dr Jérôme Sobel, fondateur d'Exit, s'en va exposer, dans les colonnes du Temps, les très hautes conceptions morales qui commandent son action.

 

Le Temps (Florence Gaillard) introduit son sujet par un petit laïus sur les démences séniles, le vieillissement de la population et l'Alzheimer, et tente de faire passer une notion peu claire de latence, chez le patient atteint de démence, avant la perte du discernement suffisant pour prendre la décision de son propre suicide. Une façon comme un autre de brouiller les cartes.

Le reste n'est plus que la justification des agissements d'Exit par son président, le Dr Jérôme Sobel, et un appel à la dépénalisation de l'euthanasie active sur les modèles belge ou néerlandais.

"[...] LT  – Prenons le cas d’une personne souffrant de démence sénile ou de maladie dégénérative et qui envisage un suicide assisté. N’y a-t-il pas une difficulté immense à déterminer le «bon moment»? En plus de souffrir, le patient doit tenir compte de la disparition progressive de son discernement?

JS – Oui, c’est vrai. Une association comme Exit ne peut plus aider une personne si elle n’a plus son discernement. Compte tenu de notre Code pénal, c’est la limite qui nous est imposée. Alors oui, il y a une «ouverture», pendant un certain temps. A la personne qui vient nous voir, nous disons: «Si votre chemin de vie, votre détermination vous poussent à décider de partir à ce moment-là, nous pouvons aider, plus tard, non.» Nous avons déjà aidé à mourir des personnes atteintes d’Alzheimer, alors qu’elles étaient au début de leur maladie, parce qu’elles ont préféré partir «avec toute leur tête»."

Rien n'est moins sûr. La longue partie de l'article consacrée au questionnaire prétendant faire la preuve du discernement des candidats au suicide assisté prouve d'ailleurs le malaise provoqué par l'étude du Fonds national. Rappelons en passant que ce questionnaire n'est pas un questionnaire strictement médical mais une sorte de melting pot psycho-social censé garantir l'association contre tout risque de procès intenté par les famille et les proches: "Ce sont dix questions, qui touchent à la situation personnelle du patient, au traitement souhaité, aux croyances religieuses, au rapport à la mort, aux raisons qui le motivent, aux conséquences de sa demande pour lui et ses proches, etc." Le candidat doit atteindre une note d'au moins 6 sur 10 pour se voir ouvrir les portes du suicide (Le Temps, 08.06.12).

Dans les faits révélés par l'étude du Fonds national, fondée exclusivement sur les données fournies par Exit et Dignitas sur 1300 cas survenus entre 2003 et 2008, la moyenne d'âge est de 48 ans - on est loin d'une majorité de cas de démence sénile -, aucun ne porte la mention d'Alzheimer. En revanche, on en compte 16 ne comportant que celle de troubles dépressifs et quatre celle de démence, sans mention de l'âge. La clause nécessaire de la maladie mortelle ne semble pas indispensable aux association d'"aide" au suicide. Pour preuve, ce ne sont pas moins de 200 cas ne comportant absolument aucune mention. Enfin, est-il encore nécessaire de rappeler que ces formulaires sont remplis par les associations concernées et non par des indépendants ?

En renonçant à légiférer, les autorités se sont privées de tout droit de regard sur les agissements de ces associations et leur ont accordé une forme de justification préalable, une sorte de droit de vie ou de mort absolu sur des personnes isolées et fragiles, ne se réservant le droit de réagir que sur plainte, par invocation du "mobile égoïste" de l'art. 115 du Code pénal. Or, les victimes de suicide assisté se plaignent rarement. Aux héritiers qui seraient tentés de le faire, on opposera un formulaire de consentement, paraphé d'une main tremblante; l'émolument de 1000 francs, les cotisations, seront plus volontiers perçus par un tribunal comme des preuves de consentement que comme celle du mobile (1). Juridiquement, les proches sont totalement démunis. Un petit article de temps en temps sur la fin de souffrances inutiles et le départ pour un monde meilleur et le tour est joué. Dans un roman noir, on appellerait cela le crime parfait.

Le Pr. Matthias Egger, qui a dirigé l'étude du Fonds national, n'est pas de cet avis:

"On a un souci. On aimerait en savoir un peu plus, savoir si cette personne était vraiment capable de prendre cette décision. Ca doit être documenté par les médecins avant de procéder au suicide assisté. [...] On aimerait savoir un petit peu mieux ce qui s'est passé".

[...] "Pour un sujet aussi délicat, l’Etat devrait regarder les choses de plus près".

D'autant que les chiffres qu'il révèle font curieusement écho à ceux d'une étude bâloise fondée sur l’analyse de 43 cas de suicides assistés par « Exit » entre 1992 et 1997, critiquant à juste titre le défaut de prise en compte des facteurs psychiatriques ou sociaux dans la décision de mettre fin à sa vie. Etude qui fit dire au Tribunal fédéral, en 2006, dans un arrêt traitant du "suicide" de personnes souffrant de troubles mentaux, que: "L’on ne saurait dès lors soutenir que la délivrance de pentobarbital sodique et la délégation de la responsabilité de l’emploi de ce produit à une organisation d’assistance au suicide sont aussi conformes à la ratio legis que le maintien de l’obligation de prescription médicale." Dans les faits, Exit est allée jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme pour forcer l'Etat suisse à lui fournir ses doses de cocktail létal sans ordonnance... la Cour européenne des droits de l'homme.

 

Que veut Sobel ?

Il y a fort à parier que l'appel du Pr Egger à mettre un peu d'ordre dans ce flou artistique ne restera pas sans conséquence, et que la Suisse donnera bientôt un cadre légal à ce genre d'activités. C'est un coup de semonce pour Sobel, qui trouve dans Le Temps l'allié nécessaire pour sa course en avant:

"LT – Mais peut-on différer le geste? Faire une demande qui dirait par exemple: «Au moment où je ne reconnaîtrai plus mes enfants, faites-moi partir Docteur»?

JS – Non. Ça serait possible en Belgique ou aux Pays-Bas, dont les législations admettent l’euthanasie active. Concrètement, cela veut dire qu’un malade peut, par des directives anticipées, faites avec tout son discernement, organiser que quelqu’un fasse à sa place le dernier geste. Un malade expose son choix au médecin et à ses proches, et fixe une limite au-delà de laquelle le médecin – s’il entre en matière sur ces questions – s’engage à faire une injection létale. Le médecin doit pour cela constituer tout un dossier qui valide la démarche. Ce cas de figure est illégal en Suisse. Il faudrait, pour que cela soit possible, une modification de l’article 114 du Code pénal, ce qui n’est, pour l’instant, pas en discussion."

L'art. 114 du Code pénal, "Meurtre sur la demande de la victime", ça dit tout.

Cette façon de voir les choses exclut de façon arbitraire deux principes fondamentaux:

1.- Le droit de changer d'avis. Que faire si, en son for intérieur, la personne change d'avis mais n'a plus les moyens de se faire entendre de son notaire ? Des cas de retour en arrière, nonobstant l'aggravation de la maladie ou, la pression de certains proches, existent. Combien de cotisants à Exit ne font finalement pas appel à ses services ?

2. - La connaissance de l'être humain et, surtout, des praticiens. A laisser psychiatres, médecins et autres infirmières seuls devant la misère de l'euthanasie, on déshumanise le rapport au patient derrière un vaste écran de fumée procédurier. Et l'on en vient, comme en Hollande, comme en Belgique, à ne même plus se soucier de la volonté de celui qui, de toute façon, selon le critère matérialiste souverain de la capacité de jouissance, est appelé à mourir, qu'il le veuille ou non.

Le documentaire belge L’EUTHANASIE, JUSQU’OÙ est à voir absolument.

 

Le titre de l'article du Temps: «Le discernement reste notre limite», qu'il en fasse la preuve !

 

Source

 

(1) La Jurisprudence fédérale prend d'ailleurs appui sur l'absence de procédures pour prouver le bien-fondé de certaines décisions de suicider des personnes atteinte de troubles mentaux.

 

Voir encore

Suisse: Suicide assisté de dépressifs et de déments. Interview

Belgique: euthanasie des enfants

GB: Famille arrêtée pour tentative de suicide assisté en Suisse

MàJ. Bye-bye Papy: « l’euthanasie, un homicide »

Il faut arrêter d’euthanasier les malades mentaux

Allemagne: un mémorial aux victimes de l’euthanasie

Il n’y a pas de mort digne

3 commentaires

  1. Posté par Renaud le

    @Mireille
    On vous a peut-être incitée depuis toute petite à avoir peur mais ça ne vous donne pas une autorisation morale à faire la promotion de la peur.

  2. Posté par Mireille Vallette le

    Quelle absence d’empathie, quelle manière sectaire de traiter ce sujet. Pour avoir (eu) plusieurs amis dont soit les parents, soit eux-mêmes ont fait appel à Exit, je voue à cette organisation une admiration extrême. J’en suis membre et cet « abonnement pour mourir » me rassure. J’ai récemment été au côté d’un ami le jour de sa mort. Après des années de calvaire, il a fait appel à cette association. J’en retire un respect plus grand encore pour elle et la conviction que nous avons une chance extraordinaire en Suisse de pouvoir ainsi abréger des souffrances . Je compte faire un article ici sur ce sujet si c’est encore possible. Ce site est-il un est-il un lieu de débats?

    [La Rédaction: Chère Madame, personnellement ici, on ne fait pas de sentiment et l’on ne traite pas ce sujet comme vous traitez celui du voile ou des femmes confrontées à l’islamisme. La preuve est faite que le Dr Sobel a euthanasié des personnes qui ne souffrait d’aucune maladie mortelle et, à plusieurs reprises, des personnes très probablement incapables de prendre une aussi grave décision. C’est tout. S’il fallait confronter ses expériences, je vous parlerais de ceux qui ont été poussés au désespoir sur des critères purement matérialistes, qui se sont débattus avec l’énergie du désespoir entre la prise du cocktail et les débuts de son effet, et qui sont morts alors que tout en eux voulait vivre; mais je crois que la seule expérience valable en cette matière, c’est encore d’y passer, ce que je ne souhaite à personne. Si cet article vous a paru sectaire, c’est que vous n’avez pas l’attachement aux faits. Le fait c’est qu’en Suisse, au XXIe siècle, on euthanasie des malades mentaux… et que ça ne rappelle plus rien à personne.

    Le plus curieux, ou amusant, c’est que si Sobel avait été musulman, président d’une association pour le voilage des femmes (voire leur euthanasie par lapidation) vous lui seriez tombée dessus à bras raccourcis. L’idéologie ne fait pas toujours une réflexion, et le « débat » ne remplace pas toujours la raison.]

  3. Posté par colibri le

    payer un abonnement pour mourir rien que ceci devrait faire réfléchir les gens non?

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