Islam et droite, ce débat qui n’aura pas lieu

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On y était presque, Jacques-Simon Eggly avait allumé une mèche dans les ténèbres du bout du lac, mais il avait suffit à Pascal Décaillet, que nous aimons trop ici pour lui adresser le moindre reproche, de froncer le sourcil pour que ce premier se couche sans demander son reste, exhalant, comme en un soupir, un dernier éloge à l'endroit d'Isabel Rochat; une manoeuvre politique en rase campagne électorale, la raison, semble-t-il, de tout ce ramdam. Tout ça pour ça, et pas grand-chose en somme, et nous étions privés d'un débat qui tarde pourtant à être mené et que beaucoup attendent avec trépignements.

Derrière les "signes" caractériels que dévoile le fait de "tourner le dos à une confession qui vous a formé" et que dénonçait Jacques-Simon Eggly - "signes" dans lesquels Pascal Décaillet crut apercevoir le spectre blafard du "grief d'apostasie" -, se tenait la question essentielle de la conquête d'une idée neuve contre une plus ancienne, de la cession d'une valeur contre une autre. Bien sûr, la thématique du rapport d'une droite réputée dure face à la montée de l'immigration musulmane était en filigrane, mais il y avait plus. Plus qu'un grief, le reproche d'un choix, d'une préférence. Avant de battre en retraite et de s'en tenir aux traits de caractère de Mauro Poggia, Jacques-Simon Eggly avait posé la question de la valeur de l'islam devant le christianisme, valeur étalon de l'idée européenne, "sans St-Paul tombant de cheval qui serions-nous ?" avait-il même écrit.

Cette question restera sans réponse. Suite à la réaction de M. Décaillet, que nous comprenons, la dispute prit la pente douce de la liberté des consciences. Liberté supposée supérieure aux consciences elles-mêmes, supérieure à la vérité au point d'être rendue seule vérité admissible dans la cité.

Derrière la rectification de Jacques-Simon Eggly se tapit l'abdication de notre monde devant la nouveauté, faute de pouvoir lui opposer une valeur au moins équivalente à laquelle il pourrait tenir, sinon s'accrocher.

Nous écrivions hier sur la difficulté de la droite à se positionner quant aux valeurs, mais ne pensions pas avoir à ce point raison. La seule valeur sur laquelle s'entendront bientôt le journaliste reprenant et le politique repentant sera la "République laïque". Valeur récente, fille naturelle de la déesse Raison, qui, tombée des autels du Champ-de-Mars, prétendit bientôt à un règne sans partage au prétexte d'une neutralité qui n'était que l'expression de ses envies d'hégémonie. Neutralité hostile, terreur, qui, dans la patrie du cardinal Mermillod, produisit des lois si corrosives qu'elles punissent encore d'amende, en 2013, le port de la soutane; à l'heure même où l'on s'offusque d'une éventuelle interdiction du voile...

Que la chose soit dite, la "République laïque" fut, pour un temps, l'Eglise des sans-Dieu et la laïcité leur dogme. Son imposition déclencha la dernière guerre de religion de l'histoire de notre pays, et la paix confessionnelle - les lois genevoises sont là pour en témoigner - n'est pas encore faite. Son heure est venue, et cette religion du XIXe siècle s'apprête à s'effondrer comme Byzance devant les Turcs. Et son clergé, dans un dernier sursaut de foi désespérée, de continuer d'appeler son nom, de sacrifier à ses mânes...

Jacques-Simon Eggly n'a pas reproché à Mauro Poggia sa conversion à l'islam, et Pascal Décaillet l'a compris avant lui, il lui a reproché son abandon du christianisme. Et l'un et l'autre ont beau s'assurer que le candidat MCG a respecté le dogme laïc de la liberté des consciences, cet abandon inquiète. Le monde prend peur devant cette conversion - fût-ce, comme dans le cas présent, au soufisme, vitrine humaniste du genre, fût-ce par amour -, parce qu'elle est le symbole de cette préférence croissante pour la soumission plus que pour cette idée revisitée de la liberté dont plus grand monde ne semble vouloir.

En regrettant le choix de Mauro Poggia, Jacques-Simon Eggly a marqué le sien. Il a blasphémé l'idole laïque en pleurant le Dieu éteint des chrétiens. Cette question qu'il ne faut pas poser, ce débat qui n'aura jamais lieu, est celle de la valeur différenciée des idées, des croyances et des principes. Car, en fin de compte, si seule la liberté de croire et de choisir est vraie, plus rien n'est vrai, plus rien n'est juste, plus rien n'existe. Et notre époque alors, qui s'interdit cette question, n'a guère plus de destin que cet homme qui se la pose, amer, sans même admettre qu'il puisse y avoir de réponse, et se lave les mains de la justice: "Qu'est-ce que la vérité ?".

2 commentaires

  1. Posté par Delalande Remy le

    Attention à ne pas devenir des grenouilles de bénitiers, regrettant les temps anciens de la chrétienté. A mon avis, il faut valoriser les concepts chrétiens et somme toute humanistes de la famille, de l’amour du prochain, de l’amour et de la vie (le vrai sens de noel et non ce pere noel débile). La religion est là pour apaiser les âmes et non pour servir de dogme à une caste qui fait tout et son contraire. Jacques-Simon Eggly est d’autant moins inspiré de le faire compte tenu des turpitudes du PLR. Se comporter en grenouille de bénitier, c’est faire des coups tordus en semaine et aller racheter sa bonne conscience le dimanche, ou dans ce cas en pointant de son gros doigt l’infâme Poggia qui aurait changé de religion. Tant que ce dernier le garde pour lui et ne fasse pas de prosélytisme. Je me rappelle d’un ami qui avait plusieurs signes religieux dans sa chambre, pourquoi pas! Pourquoi ne pas saisir l’occasion de partager un repas en commun – comme le christ – avec d’autres confessions qui partagent dans le fonds le mêmes valeurs. La religion ou la croyance est le propre de chaque homme. Ne laissons pas des politiques la confisquer.

  2. Posté par Pierre B. Décaillet le

    L’abandon du christianisme pour l’islam n’est pas seulement l’abandon d’une foi pour une autre. C’est aussi l’abandon d’une civilisation de plus de 2000 ans pour une autre avec des orientations fondamentales différentes de celles de notre monde occidental. Ce n’est pas simplement l’abandon d’une foi chrétienne mais c’est un pas résolu en direction de droits de l’homme différents et d’une conception de l’humanité différente. L’islam est bien plus qu’une religion c’est une forme de vie politique, économique et sociale. Notre monde est-il en train de basculer?

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